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N°164 - 165 : L'observation et ses angles



Éditorial. L’observation et ses angles : au cœur des rapports entre les chercheurs et leurs objets

par Florence Bouillon, Jérôme Monnet

Outil fondamental et transdisciplinaire pour l’étude des rapports que les sociétés entretiennent avec l’espace, l’observation directe ou in situ a fait l’objet des réflexions de l’ethnologie et de la sociologie sur l’observateur et ses interactions avec les sujets observés, ou de la géographie sur ses objets comme le paysage, l’espace vécu ou le territoire. En architecture ont été développés des outils et méthodes pour la description et l’inventaire des bâtiments et des environnements, comme l’analyse typo-morphologique. Inspirée par les sciences naturelles et l’éthologie animale, la psychologie a inventé des dispositifs « in vitro » afin d’observer le comportement des individus. Néanmoins, cette technique d’enquête est parfois abordée avec une certaine trivialité, qui permet aux chercheurs de l’utiliser sans en rendre compte aussi précisément qu’ils le font pour d’autres méthodes, ou de douter de sa rigueur et de sa scientificité.

Ce constat concerne jusqu’aux disciplines a priori les plus étroitement dépendantes de l’observation directe. Celle-ci a beau être depuis le xIxe siècle l’activité principale de la géographie « de terrain » (Claval, 2013) par opposition à la géographie « de cabinet », des géographes regrettent depuis longtemps l’imprécision qui l’entoure (Piveteau, 1973). En sociologie et en anthropologie, l’observation n’est pas toujours clairement distinguée de l’ethnographie, dont beaucoup se réclament sans toujours mettre en œuvre l’enquête de longue durée et le travail de description « dense » (Geertz, 1973) qu’elle suppose. Dans son travail sur la « rigueur du qualitatif », JeanPierre Olivier de Sardan souligne que les données observationnelles, peu discutées et peu mobilisées, ont subi un discrédit supplémentaire avec la diffusion d’une pensée post-moderne associant tout effort d’intelligibilité du réel à un mirage positiviste (Oliver de Sardan, 2008, p. 65-66). De fait, sur les rayonnages de sciences sociales des bibliothèques universitaires, on trouvera nombre de manuels consacrés au questionnaire ou à l’entretien, mais peu d’ouvrages abordent frontalement les techniques et les enjeux de l’observation directe (à l’exception notamment de Arborio et Fournier, 1999 ; Peretz, 2007 ; Cefaï, 2010).

Constatant que l’apparente simplicité de l’observation en occulte la diversité, la complexité et la richesse épistémologique, nous souhaitons ouvrir ici une arène de discussion sur ses usages et ses conditions de validité. Le présent dossier s’inscrit dans la série que la revue Espaces et sociétés a décidé de consacrer à des questions méthodologiques afin de nourrir les réflexions sur les techniques et méthodes d’approche et de restitution des dynamiques socio-spatiales. Parler des « angles d’observation » invite alors à s’interroger sur la position, tant physique que psychologique et sociale, de l’observateur. En première instance, cette position conditionne une relation physique entre l’auteur de l’observation et son objet qui peut être décrite en termes de distance géométrique (proche/lointain) ou technique (mirador, glace sans tain, jumelles, etc.). Cette distance détermine si la relation est unilatérale (les observés ne sont pas conscients de la présence de l’observateur), bilatérale (seuls les observés principaux sont conscients de l’observation, pas les autres présents) ou multilatérale (la présence de l’observateur est perçue par tous les participants à la scène d’observation). La relation peut être constante ou changeante, selon les déplacements de l’observateur ou des sujets observés, selon les modifications de dispositifs ou d’instruments, ou encore selon les temporalités de présence et/ou d’enregistrement : observation unique et continue, ponctuelle et multipliée, ou répétée régulièrement, etc. Pour les auteurs du dossier, ces choix obéissent essentiellement à une volonté d’observer des phénomènes ordinaires, routiniers ou banals qui relèvent de la vie quotidienne et révèlent des rythmes sociaux communs, mais d’autres peuvent concevoir des dispositifs d’observation spécifiquement pour saisir la rareté ou l’exception.

Évoquer les dimensions matérielles de la position d’observation constitue une première manière de montrer la grande variété des formes possibles de cet outil de recherche. Cela est particulièrement vrai dans les sciences sociales et humaines, qui ne sont évidemment pas les seules à faire usage de l’observation comme procédé de collecte de données. En effet, les observations qualitatives de situations complexes y apparaissent comme des processus qui ne peuvent être réduits à des unités de compte, quand bien même les comptages font partie intégrante de la palette des techniques d’observation.

Mais la pluralité de l’observation est encore plus éclatante quand on se penche sur la « positionnalité » (Gutiérrez Rodríguez, 2006) l’observateur, c’est-à-dire sur tous les éléments subjectifs qui sont constitutifs de sa position dans la situation observée : il ou elle occupe cet endroit-là, à ce moment-là, avec une discipline scientifique, un outillage technique et théorique, un bagage culturel et une histoire biographique, des aptitudes physiques, un sexe, un âge, un statut social et professionnel… Ainsi, l’observation est peut-être le moment de la recherche où se manifeste le plus clairement que le savoir est toujours « situé » (Haraway, 1988 ; Preciado, 2005).

Notre dossier témoigne de la diversité des déclinaisons théoriques et techniques de l’observation, dont se saisissent ici des chercheurs issus d’horizons disciplinaires et conceptuels très divers. Cette diversité se donne à lire dans la variété des conditions d’observation rapportées par les auteurs – observation participante, flottante, postée, itinérante, ponctuelle ou récurrente… –, et dans la pluralité des approches et des techniques d’enregistrement qu’ils mobilisent – carnet de notes ou de croquis, photos, cartographie, relevés ou inventaires, etc. Venant de l’anthropologie, de la sociologie, de la géographie, de l’architecture ou du travail social, les auteurs réunis ici sont des chercheurs femmes (majoritaires) et hommes, débutant-e-s ou confirmé-e-s. Leurs terrains, monographiques ou comparatifs, peuvent se focaliser sur des espaces intérieurs (logements, lieux de réunion, bainsdouches) ou extérieurs (rue, plage, réserve de faune sauvage), ou encore sur les dimensions multi-scalaires d’un phénomène social (l’alimentation en Polynésie, la « Zone » en France). Mais cette pluralité des terrains et des ancrages disciplinaires n’empêche pas le partage d’un certain nombre de préoccupations communes.

Soulignons d’abord que la plupart des auteurs évoquent la complémentarité de l’observation avec d’autres techniques d’enquête. Cette complémentarité est au cœur de l’étude sur les interactions entre humains et animaux dans la montagne (L. Chanteloup et al.), où il a fallu non seulement articuler entre eux différents dispositifs d’observation selon leur efficacité à différentes distances, mais aussi les combiner avec des entretiens, des cartes mentales et des données enregistrées automatiquement. L’association de l’observation directe avec des entretiens et des récits de vie, d’une part, et des techniques de relevé par le dessin ou la photo d’autre part, devient nécessaire quand il s’agit de rendre compte de la façon d’habiter leur logement par les résidents (D. Pinson). Tous les auteurs, de manière plus ou moins explicite, montrent en outre combien la notion d’observation participante (qui recouvre elle-même des procédures assez variées) brouille ou abolit la frontière entre technique d’observation et technique d’entretien. Car l’observation visuelle s’accompagne presque toujours d’une attention forte à ce qui se dit dans la situation, tandis que l’interprétation d’un entretien ne peut faire l’économie des informations fournies par l’œil de l’enquêteur (sur le contexte de l’interaction, les techniques du corps, le langage non verbal, etc.).

De l’observation distante, qui cherche à interférer le moins possible avec l’objet observé, à « l’observation collaborative » (T. Pimor) où les observés guident l’observateur dans son travail, tous les auteurs du dossier s’interrogent par ailleurs sur les implications de l’engagement du chercheur dans l’observation. Dans certaines situations, les observés rappellent à l’observateur que ses actes l’engagent et qu’ils peuvent lui donner une position ou une « place » dérangeante. Par exemple, il rend visible ce que tout le monde s’accorde à considérer comme « in/vu » (cas des salissures), se rendant de ce fait trop visible lui-même (Ch. Guinchard). La simple présence d’un observateur peut perturber des activités ordinaires, comme la préparation d’un repas qui n’est jamais faite exactement dans les règles de l’art (Ch. Serra Mallol). Cette présence indue oblige les observés à en chercher l’explication et à trouver des justifications à leur propre présence, à l’instar des usagers des bains-douches (C. Lévy-Vroelant).

Après l’engagement qui implique de trouver une « distanciation », la délimitation (D. Namian et C. Grimard) constitue une deuxième « zone grise » à laquelle les auteurs ont dû se confronter. En effet, la variété déjà mentionnée des formes et temporalités d’observation implique une diversité équivalente du champ observé. Dans certains cas, le champ d’observation peut coïncider avec un objet géographique qui offre ses propres limites : c’est le cas de l’intérieur des bains-douches dont la configuration se prête à une forme d’étanchéité vis-à-vis de l’extérieur, ou celui du champ perceptif limité par sa déficience visuelle qui borne assez précisément les situations que M. Ink peut observer. Si les plages de Rio (C. Brisson) n’offrent pas cette étanchéité, elles semblent pouvoir être isolées efficacement par l’observation, mais tous les objets ou échelles ne se prêtent pas à une délimitation stable et nette, bien au contraire ! Quand l’échelle est l’ensemble d’un massif montagneux comme les Bauges et que l’observation porte sur les êtres vivants qui s’y déplacent (L. Chanteloup et al.), alors la délimitation devient changeante donc instable, « fluide et floue » (Monnet, 2001) comme la réalité observée elle-même. Quand l’objet est un phénomène social total comme l’alimentation (Ch. Serra Mallol), le champ d’observation peut varier du plus au moins délimitable : depuis les espaces micro-locaux de préparation et/ou de consommation jusqu’aux espaces de circulation planétaire des modes, règles et produits culinaires ou diététiques. Dans d’autres cas, l’effort de délimitation apparaît dans la gestion des entrées et des sorties des situations d’observation, comme le montre T. Pimor avec les différents rôles qu’elle doit endosser successivement : insider dans le groupe observé, empathique avec les « normaux » outsiders à son groupe, membre de l’équipe universitaire quand elle doit y faire état de son observation participante, etc.

D. Namian et C. Grimard attirent l’attention sur une troisième zone grise de l’observation, l’identification. Dans leur article, cela renvoie à la façon dont joue l’histoire personnelle : en l’occurrence, comment la chercheuse peut-elle aborder l’observation de personnes alcooliques quand elle-même charrie dans son propre passé une relation intime avec un alcoolique ? L’émotion que cela entraîne est-elle un inconvénient ? À l’inverse, l’absence d’expérience personnelle du problème serait-elle vraiment un atout pour l’observation ? Dans ce cas comme dans d’autres, il semble que la seule réponse réside dans l’exigence de réflexivité et de transparence, qui permet de convertir explicitement nos expériences et nos ignorances en ressources. Les autres auteurs du dossier ne soulèvent pas directement la question de l’influence du passé de l’observateur, mais tous abordent de près ou de loin le trouble émotionnel qu’implique l’irruption de l’intimité dans la recherche.

En effet, il semble que l’observation implique toujours une intimité. D’une part et d’abord, celle des chercheurs eux-mêmes, à travers leur propre corporéité. Certains découvrent dans l’effort les difficultés physiques de la marche en montagne hors sentier, ce qui leur permet de mieux comprendre les chasseurs qu’ils accompagnent (L. Chanteloup et al.). Une autre, voulant observer ce qui se passe à la plage, est d’abord embarrassée par son corps en s’apercevant qu’elle est elle-même « ouvertement regardée », avant de convertir sa corporéité en instrument multi-sensoriel d’observation (C. Brisson). Une autre encore multiplie méthodiquement différentes compensations à sa déficience visuelle (M. Ink). Il apparaît ainsi que la corporéité de l’observateur et son expérience physique de la scène observée peuvent prendre leur place dans la recherche, à condition d’exploiter les capacités sensorielles et d’utiliser des tactiques créatives.

D’autre part, la question de l’intimité induit celle du voyeurisme. Par définition, l’observateur occupe une position de retrait, au moins intellectuel, qui l’institue comme intrus dans la scène observée. Dans ces « lieux publics » paradoxaux comme la plage, où l’intimité corporelle est exhibée, ou comme les bains-douches, utilisés par ceux qui n’ont pas d’autre choix pour se laver, l’intrusion des observateurs est délicate, voire source de violence sociale. Même dans des espaces publics comme les rues, il suffit que l’observation rende visibles les déchets et salissures pour que le public réagisse au voyeurisme du chercheur (pourquoi regarde-t-il ces choses, au lieu de regarder ailleurs comme tout le monde ?) en cherchant à désigner un « autre » responsable (les agents de nettoyage, les migrants, les jeunes, etc.) de la souillure qui salit les présents (Ch. Guinchard). Dans les espaces privatifs où l’observateur entre sur invitation, la question du voyeurisme se pose en fonction de limites : celles du logement, dont la visite guidée par ses occupants sélectionne les lieux observables (D. Pinson) ; celles de la cuisine, où l’observateur des préparatifs culinaires repère que son intrusion modifie les comportements ou les discours dans le sens d’une plus grande conformité à la norme (Ch. Serra Mallol) ; celles de la chambre où la chercheuse choisit de ne pas (laisser) entrer, indiquant par là jusqu’où elle se sent capable de faire partie de ce qu’elle observe (T. Pimor).

L’observation apparaît alors comme ce moment paradoxal où le chercheur fait partie de ce qu’il observe tout en lui étant nécessairement extérieur, situation unique dont il a la responsabilité d’extraire des informations qu’il n’y a pas d’autres moyens d’obtenir. À la suite de la démarche qui lui a procuré une position in situ, et après avoir négocié ce que produit son « voyeurisme » sur lui et sur les autres, reste à rendre compte de cette expérience. Certains vont chercher à restituer visuellement une partie de ce qu’ils ont observé, dans un rapport très réfléchi à la technique de représentation qu’ils choisissent ou développent, comme la photographie (Ch. Guinchard), l’esquisse (C. Brisson) ou le relevé dessiné (D. Pinson). Plusieurs citent leur propre journal de terrain pour évoquer des aspects de leur expérience d’observation « incarnée » (C. Brisson) que l’analyse est impuissante à rendre. Enfin, le retour et le dialogue dans le cadre universitaire semblent offrir une médiation utile entre l’observation et l’analyse (M. Ink ; T. Pimor), voire une importante ressource pédagogique (C. Lévy-Vroelant). Si l’observation, prise sous tous ces angles, rappelle aux chercheurs l’intérêt de faire partie d’une situation, elle nous apprend dans le même mouvement qu’elle implique toujours la collaboration, plus ou moins active, explicite et assumée, des observés.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ARBORIO, A.-M. ; FOURNIER, P. 1999. L’observation directe, Paris, Armand Colin, collection 128.

CEFAï, D. (sous la dir. de) 2010. L’engagement ethnographique, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « En Temps & Lieux ».

CLAVAL, P. 2013. « Le rôle du terrain en géographie. Des épistémologie de la curiosité à celles du désir », Confins n° 17. [En ligne]. http://confins.revues.org/8373

GEERTZ, C. 1973. The Interpretation of Cultures, New York, Basic books.

GUTIÉRREZ RODRíGUEZ, E. 2006. « Traduire la positionnalité. Sur les conjonctures post-coloniales et la compréhension transversale», Transversal, EIPCP

multilingual webjournal.
[En ligne]. http://eipcp.net/transversal/0606/gutierrez-rodriguez/fr/base–edit

HARAWAY, D. 1988. « Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies, vol. 14, n° 3, p. 575-599.

MONNET, J. 2001. « Pour une géographie du fluide et du flou ». La Géographie. Acta Geographica, n° 1502 bis (hors-série), p. 89-94.

[En ligne]. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01206340

OLIVIER DE SARDAN, J.-P. 2008. La rigueur du qualitatif. Les contraintes empiriques de l’interprétation socio-anthropologique, Louvain-La-Neuve, BruylantAcademia.

PERETZ, H. 2007. Les méthodes en sociologie. L’observation, Paris, La Découverte, coll. « Repères ».

PIVETEAU, J.-L. 1973. « L’observation directe du paysage et sa place dans la problématique de la géographie urbaine », L’espace géographique, tome 2, n° 3, p. 243-246.
[En ligne]. http://www.persee.fr/doc/spgeo–0046-2497–1973–num–2–3–1407

PRECIADO, B. 2005. « Savoirs–Vampires@War », Multitudes n° 20, p. 147-147. [En ligne]. www.cairn.info/revue-multitudes-2005-1-page-147.htm.
DOI : 10.3917/mult.020.0147.

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