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N°164 - 165 : L'observation et ses angles



Hommage à Matthieu Giroud

Le 13 novembre 2015, dans les attentats qui endeuillaient la région pari- sienne, nous avons perdu Matthieu Giroud. La revue tient à rendre hommage ici à celui qui fut non seulement un de ses auteurs (dans le numéro 144-145), mais aussi un collègue et un ami avec lequel plusieurs membres du comité de rédaction ont travaillé.

Matthieu était un géographe passionné par les pratiques quotidiennes de l’espace et les mobilités, celles qui transforment l’espace comme celles qui maintiennent des usages dans des espaces en train de changer. Après avoir obtenu l’agrégation de géographie en 2002, il fait sa thèse de doctorat à Poitiers, sous la direction de Françoise Dureau, au laboratoire MIGRINTER. Elle porte sur les usages des habitants « déjà là » dans deux quartiers centraux anciens en voie de gentrification, Berriat Saint-Bruno à Grenoble (ville près de laquelle il a grandi et où il a commencé ses études de géographie à l’Institut de géographie alpine) et Alcántara à Lisbonne. En étudiant les mobilités des anciens et des nouveaux habitants et notamment les pratiques de retour quoti- dien dans le quartier de ceux qui n’y habitent plus, il montre qu’on peut conti- nuer d’habiter un quartier sans y résider et que cela complexifie l’approche habituelle des transformations socio-spatiales. Il qualifie ces usages de « conti- nuités populaires » :

« Les continuités énoncées (auxquelles il faudrait associer celles relevant des représentations) ne traversent pas les temporalités et les perturbations sans ajus- tements, sans tensions. Elles sont constamment en mouvement et c’est le produit de ces mouvements qui contribue à marquer et à produire l’espace urbain. Dynamique, la lecture de la continuité ou de ce qui perdure rejoint donc une lecture de la production du changement urbain. Les différentes continuités repré- sentent en effet dans leur articulation une composante pluridimensionnelle du changement actuel des anciens quartiers ouvriers. Les individus en élaborant autant d’usages de la nouveauté créent de facto de la nouveauté1. »

 

Dans une perspective presque lefebvrienne mais plus inspirée par les arts de faire de Michel de Certeau, Matthieu prend ainsi au sérieux la capacité des usages quotidiens à produire la ville. Il met en avant des formes de résistance qui ne correspondent pas à la forme classique des luttes urbaines : « résister en habitant ». Cette approche fine et dynamique, centrée sur les individus et leurs pratiques, se retrouve par la suite dans plusieurs projets de recherche collectifs auxquels il participe, sur des objets et des terrains variés comme les métropoles sud-américaines ou les circulations européennes aériennes à partir de ou vers Lisbonne2. Il continuait de la porter aujourd’hui, tout comme son attachement au travail collectif, dans deux projets en cours, l’un sur la place des commerces et des commerçants dans le changement urbain dans le Grand Paris3, l’autre sur les processus de déclin urbain et la façon dont des villes y font face en France, en Allemagne et aux États-Unis4.

Au-delà de ses propres travaux, Matthieu a joué un rôle important de passeur des pensées radicales et critiques des géographes anglophones. Il a ainsi coordonné et préfacé la traduction de l’ouvrage de David Harvey, Paris, capitale de la modernité, aux Prairies ordinaires (2012). Et c’est avec ce même éditeur et en s’entourant d’une équipe de géographes et de traducteurs qu’il a coordonné avec Cécile Gintrac l’ouvrage Villes contestées (2014), qui permet de faire connaître au public francophone différentes pensées critiques de l’ur- bain, publiées en anglais ou en allemand.

Cet important investissement dans des projets collectifs exigeants ne l’a pas entraîné pour autant à négliger ses enseignements. Très estimé des étudiants, il avait à cœur de construire des cours de qualité et avait toujours le souci de favoriser l’interaction avec eux par des dispositifs pédagogiques inventifs.

Au-delà de la personne qu’était Matthieu, ce sont toutes ces qualités pleines de promesses que nous regrettons tant aujourd’hui. Puissent-elles nous inspirer pour continuer à travailler dans cet esprit et faire vivre son héritage intellectuel et humain.

Anne Clerval pour le comité de rédaction.

1. Matthieu Giroud, « Usages des espaces rénovés et continuités populaires en centre ancien », Espaces et sociétés 1/2011 (n° 144-145), p. 52.
2. Christophe Imbert, Hadrien Dubucs, Françoise Dureau et Matthieu Giroud, D’une métropole à l’autre. Pratiques urbaines et circulations dans l’espace européen, Paris, Armand Colin, 2014, 496 p.
3. « Faire ses courses dans le Grand Paris en 2030 », programme « Paris 2030 » (Mairie de Paris), coordonné par Matthieu Delage et Antoine Fleury.

4. Altergrowth, ANR, programme Jeunes chercheurs, coordonné par Vincent Béal et Max Rousseau.



N°164 - 165 : L'observation et ses angles


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