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N°163 : Espaces et comparaisons internationales



Editorial

par Maurice Blanc, Olivier Chadoin

Avec ce dossier, la revue Espaces et Sociétés interroge le rôle et la place de la comparaison internationale dans la recherche dite urbaine. Non pas la comparaison comme modalité du raisonnement analytique, mais la comparaison dans sa dimension internationale, saisie comme exercice et figure exemplaire du comparatisme qui marque fortement les recherches contemporaines sur la ville, l’urbain et le rural. Le but est de comprendre les évolutions récentes qui incitent à s’engager sur le terrain du comparatisme à l’échelle internationale.

 

LA RECHERCHE COMPARATIVE URBAINE, ENTRE ARTISANAT ET INDUSTRIE

Les facteurs qui alimentent l’engouement pour la recherche comparative urbaine sont de deux ordres: épistémologique d’une part, institutionnel et financier de l’autre.

 

La comparaison internationale comme outil de recherche

L’usage des notions et des concepts qui ont une diffusion transnationale dans la communauté scientifique (métropolisation, gentrification, villes globales, ghetto etc.) est souvent rattaché à la « globalisation du monde urbain ». Mais ces concepts sont assez peu interrogés et problématisés du point de vue des modalités et des effets de leur circulation internationale.

De nombreux travaux de recherche urbaine (entre autres: Sassen, 2009; Harvey, 2010) sont centrés sur la globalisation et ils font des montées en généralité qui posent immanquablement deux problèmes mis en évidence par Saskia Sassen (op. cit., p. 49) : la conceptualisation de ce qui peut aujourd’hui être nommé national et l’analyse des « interactions spécifiques entre la dynamique globale et les éléments particuliers du national ». Les villes, particulièrement les métropoles, sont souvent saisies aujourd’hui par la recherche comme le lieu privilégié d’expression des changements sociaux qui se jouent entre le local et le global. « La ville, avec la région métropolitaine, est un des espaces où les tendances macrosociales majeures se matérialisent et peuvent, par conséquent, être constituées comme un objet d’étude. [...] Parmi ces tendances il faut compter la globalisation, la montée des nouvelles technologies et de l’information, l’intensification des dynamiques transnationales et transrégionales, la présence renforcée et la voix de types spécifiques de la diversité socioculturelle » (Sassen, op. cit., p. 107).

Sassen ne rappelle pas seulement la dimension heuristique de l’espace urbain, elle ouvre également un champ d’investigation qui ne peut être que comparatif. Les études urbaines sont aujourd’hui préoccupées de comparaison parce que la production et la circulation des connaissances n’échappent plus à la globalisation, au point qu’Alain Caillé et Stéphane Dufoix intitulent leur ouvrage : Le tournant global des sciences sociales (2013).

L’attitude comparatiste et le raisonnement par différence, ainsi que l’usage du dépaysement comme source de rupture épistémologique, sont des pratiques courantes dans l’histoire des sciences sociales et même avant. Les utopies sur les meilleures formes de gouvernement relevaient déjà de ce genre littéraire. L’esprit des lois de Montesquieu [1748] est le premier ouvrage avec une visée plus analytique et moins normative que ses prédécesseurs (Badie et Hermet, 2001, cité dans Vigour 2005, p. 26). Il est suivi par Alexis de Tocqueville [1835], notamment dans la comparaison de la démocratie en France et en Amérique.

La comparaison est un des piliers de la discipline sociologique : « la sociologie comparée n’est pas une branche de la sociologie, c’est la sociologie » (Durkheim, [1894]). Ses analyses des variations concomitantes dans Le suicide [1897] en sont la démonstration. Chez les ethnologues elle est une nécessité pour une véritable analyse anthropologique (Lévi-Strauss, 1958). De même, la comparaison est au cœur de la méthode historique, notamment chez Marc Bloch [1928]. L’École des Annales en fit un modèle et on la retrouve dans la somme de Fernand Braudel sur la Méditerranée (1979), où la comparaison est réalisée à la fois dans le temps et dans l’espace.

Le souci de comparaison internationale est resté ensuite un peu en sommeil, pour se redéployer à partir des années 1950, avec les approches fonctionnalistes, ou cross national, dans la mesure où la variation de faits similaires (l’éducation, le travail) est étudiée avec un même outil d’observation dans des contextes nationaux différents, en faisant souvent la part belle au regard quantitatif, voire à la catégorisation. Progressivement des controverses épistémologiques sont apparues, opposant approches culturalistes et sociétales (Maurice, 1989). Si la comparaison est tenue comme un mode d’analyse proche du modèle de l’expérimentation pratiquée dans les sciences de la nature, son usage n’en reste pas moins régulièrement discuté. En particulier, les travaux qui portent sur la dimension spatiale ont souvent un ancrage local, menant des études de cas situés dans leur contexte, pour les comparer ensuite. Cette pratique butte sur une difficulté récurrente : la juxtaposition de sociographies nationales, insistant sur les singularités culturelles et historiques (attitude « discontinuiste ») ou, à l’inverse, l’analyse des variations selon le contexte, à partir d’hypothèses et d’un modèle de référence pensés comme universels (attitude « fonctionnaliste »), (Maurice, op. cit.).

La fin des années 1980 voit le développement de comparaisons raisonnées et contrôlées, au plus proche des données empiriques et à des échelles maîtrisées (Vigour, op. cit., p. 85), comme en témoigne la banalisation des approches multiou inter-scalaires, en géographie notamment (Orain, 2004). L’enjeu de l’articulation du travail comparatif à des théories générales est posé dans un contexte où la demande d’analyse comparative s’intensifie. Les sciences sociales se sont « disciplinées » ; l’usage de la comparaison, intensifié par le développement d’un monde « connexionniste », ne peut être réduit à l’utilisation de catégories standards (souvent élaborées depuis l’Amérique du Nord), encore moins à l’effet de dépaysement consigné dans un carnet de voyage. Il ne suffit pas d’atterrir à Dubaï pour y constater un nouveau stade du capitalisme ! (Davies, 2007). L’usage de la comparaison est aujourd’hui lié à de nouvelles formes d’organisation et de rationalisation du travail des chercheurs.

 

La gouvernance de la recherche

Devenue une forme incontournable de l’échange et de la circulation internationale des idées, la comparaison induit dans l’univers de la recherche urbaine des attitudes et des rapports aux objets dont les contributions réunies dans ce dossier témoignent, chacune à sa manière. Les chercheurs sont soumis à une exhortation (si ce n’est une injonction) à réaliser des comparaisons internationales, notamment par le biais des appels à projet de recherche financés par l’Agence nationale de la Recherche (ANR) en France, ou par l’Union européenne, etc. Une logique politique et institutionnelle, si ce n’est une « gouvernance européenne de la recherche », est ici à l’œuvre.

L’Union européenne a l’ambition de décloisonner les sociétés nationales, d’assouplir les frontières et de faciliter les échanges internationaux, au moins à l’intérieur de son périmètre. En matière de recherche, l’Union européenne a l’objectif explicite de créer une communauté scientifique européenne en encourageant les chercheurs et les laboratoires de différents pays à s’associer pour réaliser en commun des projets de recherche dans lesquels la comparaison des situations nationales tient une grande place. Les objectifs incluent aussi de décloisonner la recherche, à la fois sur le plan disciplinaire et sur le plan national, en faisant travailler ensemble des chercheurs qui ne se fréquentaient pas jusque-là. Dans de nombreux programmes européens, un critère de sélection des projets est la présence de chercheurs des pays récemment entrés dans l’Union européenne, ou de pays du sud de la Méditerranée, pour renforcer le niveau de la recherche dans leurs pays, en les aidant à se former sur le tas et à se mettre à niveau.

Par ailleurs, de nombreux chercheurs, notamment les « jeunes », ont l’envie de découvrir le monde et de comprendre les raisons des différences constatées entre les pays étudiés. Ils tentent également de constituer leur « capital scientifique » : ce capital est la clé de l’entrée dans le monde académique et la dimension internationale apporte aujourd’hui une plus-value. Sous ce regard, le capital scientifique des chercheurs se reconfigure de la même manière que celui des élites, par une compétence cosmopolite (Wagner, 2007). La participation à des recherches et publications engageant une dimension internationale (comparative ou non) est devenue un mode fortement discriminant de socialisation et d’entrée dans la carrière de chercheur et/ou d’enseignant universitaire.

Il y a des convergences objectives entre les attentes des institutions qui pilotent la recherche, notamment par le biais des financements, les perspectives heuristiques ouvertes par la comparaison internationale et les aspirations des chercheurs. Pour autant, la mise en œuvre de recherches comparatives internationales est lente et quelquefois décevante, notamment dans le champ urbain, car elle met en jeu des visions opposées de la pratique scientifique, qui oscillent entre ce que nous qualifions de modèle « artisanal » et de modèle « industriel » de la recherche. Ces deux modèles constituent un idéal-type, au sens de Max Weber ([1922] 1995, p. 48-49) : ce sont les deux pôles extrêmes entre lesquels il y a un éventail de positions intermédiaires.

Pendant longtemps, l’activité de recherche en sciences sociales était le fait d’un chercheur, ou d’une poignée de chercheurs, sur le modèle de « l’artisan intellectuel » (Wright Mills, [1959]). Aujourd’hui, ce modèle vaut souvent, mais pas exclusivement, pour les doctorants et jeunes chercheurs. En réponse notamment aux sollicitations croissantes d’une recherche dont la dimension internationale est devenue une figure obligée, un autre modèle apparaît : la mise en place de réseaux et/ou d’équipes internationales qui, sur un mode quasi entrepreunarial, réalisent des grands projets de recherche comparative intégrant de façon hiérarchique chercheurs seniors et juniors.

Cette recherche collective relève d’un modèle industriel, s’inspirant de l’organisation dite scientifique du travail (Taylor, [1911]). Ce modèle est né dans l’industrie, il introduit la division du travail et la standardisation des tâches ; il se répand aujourd’hui dans la finance et l’ensemble des services. Le PDG de la compagnie d’assurances Axa-France déclare dans une interview : « Il faut industrialiser le conseil » (Les échos, 28.5.2015). La recherche n’y échappe pas même si, particulièrement dans les sciences sociales, la pertinence de ce modèle industriel reste discutable : l’argument majeur des « économies d’échelle » ne tient pas. La crise économique a emporté des mastodontes industriels (General Motors, AREVA peut-être demain) ou financiers (Lehmann Brothers). Les PME allemandes travaillant en réseau à l’international sont montrées en exemple; ce serait un bien meilleur modèle pour la recherche coopérative.

La recherche urbaine comparative n’échappe pas à ce mouvement de concentration sur un mode industriel : comment un chercheur isolé pourrait-il comparer plusieurs dizaines de villes dans une dizaine de pays ? Il ne faut pas sacrifier l’artisanat scientifique sur l’autel du mythe du progrès industriel, surtout dans le domaine de la recherche urbaine comparative. Les trois premières contributions de ce dossier montrent sa fécondité. Mais il ne faut pas non plus condamner le modèle industriel de la recherche sans autre forme de procès : les deux dernières contributions montrent comment ces contraintes peuvent être quelquefois transformées en ressources. Il faut sortir d’une logique binaire, le modèle artisanal et le modèle industriel se combinent selon des configurations variables.

En complément de ce dossier, on trouvera dans ce numéro un compterendu de la 1re Biennale de la sociologie de l’urbain et des territoires, intitulée : « Pratiquer la comparaison en sociologie urbaine » et organisée par le Réseau thématique 9 de l’Association française de sociologie (Lille, décembre 2014). Le champ était d’un côté plus étroit, car la Biennale concernait la seule sociologie, de l’autre plus large, car elle traitait de toutes les formes de comparaison. Pour autant, la comparaison internationale a tenu une grande place et cette Biennale apporte d’autres éclairages sur les questions ici débattues, y compris sur le type industriel et le type artisanal de la recherche.

 

LA RECHERCHE URBAINE COMPARATIVE DE TYPE ARTISANAL

Dans le modèle artisanal, la comparaison implique un petit nombre de chercheurs s’accordant sur des choix théoriques et méthodologiques et entretenant des relations suivies dans la longue durée. Ils sont prudents avec les statistiques qui risquent d’être construites sur des définitions nationales différentes, ce qui amène à privilégier le qualitatif et à utiliser les approches quantitatives de façon critique.

Les trois premières contributions de ce dossier s’inscrivent dans ce modèle et il est opportun de les présenter en les comparant. Elles sont toutes les trois issues de recherches doctorales individuelles. Leurs auteurs comparent deux villes dans deux pays différents et ils se sont immergés dans ces deux villes, pour étudier respectivement:
– les projets de développement urbain, social et économique de L’Union à Lille et de l’Exposition internationale d’urbanisme (en allemand IBA) de Hambourg (Clément Barbier) ;
– les associations volontaires dans les banlieues de Paris et Buenos Aires (Arnaud Trenta) ;
– les personnes marginalisées dans les quartiers de la Goutte d’Or à Paris et Shaugnessy à Montréal (Antonin Margier).

 

La langue

Pour comparer des villes ne parlant pas la même langue (Barbier et Trenta), il faut une maîtrise suffisante des deux langues pour faire des entretiens, lire les documents, etc. Ceci n’implique pas une maîtrise parfaite: une connaissance moyenne de la langue est une faiblesse que le chercheur peut transformer en ressource stratégique pour obtenir davantage d’explications. Mais le principal problème est la compréhension des mots et des concepts utilisés, qui ont un sens lié au contexte culturel. Par exemple, nachhaltige Entwicklung en allemand a un sens plus proche de sustainable development que de développement durable. À Hambourg, il renvoie à la protection de l’environnement, à la lutte contre le changement climatique et aux énergies renouvelables. À Lille, le développement durable a une connotation plus sociale mais abusivement extensive : Barbier signale que la construction d’un parkingsilos pour automobiles reçoit le « label » développement durable, car il est mutualisé par plusieurs entreprises !

Croire qu’un chercheur français n’a aucun problème de langue à Montréal est une illusion vite dissipée ! Même si c’est superficiel, il y a d’abord l’accent particulier des Québécois ! Plus sérieusement, il y a un vocabulaire spécifique et Margier dit justement que la langue « unit et sépare » à la fois. On parle de sans-abri en France et d’itinérant au Québec, ce n’est pas la même chose. Il y a à Montréal une importante minorité anglophone et Margier a dû faire des entretiens en anglais, y compris avec des itinérants. Il a fait des entretiens avec des Inuits, probablement en français ou en anglais, ce qui exige de tenir compte de la maîtrise de la langue par l’enquêté et non par le seul enquêteur.

 

Le nombre de cas

La recherche individuelle se limite évidemment à un nombre de cas réduits, surtout pour mener des analyses en profondeur. Il est frappant de constater l’attirance des artisans-chercheurs pour la comparaison de deux situations, dans deux pays; mais il ne faudrait pas en faire un maximum à ne pas dépasser: certes, comparer deux situations est déjà très compliqué, trois ou plus semble quasiment impossible. Cette perception ignore une réalité contreintuitive, bien analysée par Georg Simmel (1999 [1908]) dans sa « digression » célèbre : « la supériorité de la triade sur la dyade » : la triangulation permet des ouvertures plus grandes que le « couple ». Récemment disparue, Véronique de Rudder (1984) l’avait bien compris lorsque, avec ses complices Michèle Guillon et Isabelle Taboada-Léonetti, elle a choisi de comparer trois quartiers parisiens en élaborant une méthode des « comparaisons par paires » qui est passée inaperçue et qui construit la comparaison à partir d’axes d’analyse, évitant ainsi le piège de la comparaison terme à terme. L’un de nous l’a adoptée et adaptée dans des comparaisons sur le logement des immigrés et ethnic minorities en Allemagne, France et Grande-Bretagne (Blanc, 1990).

 

La méthode inductive

Les trois contributions soulignent l’impossibilité d’utiliser rigoureusement une démarche hypothético-déductive. Plus on avance dans la découverte des deux terrains et plus on rencontre des problèmes imprévus qui appellent des réajustements du protocole d’enquête. Ils utilisent tous les trois la méthode des cas contrastés qui accentue cette tendance.

Dans les entretiens réalisés à Hambourg, il était très peu question de l’économie, alors qu’elle était centrale à Lille. Barbier est alors revenu à Hambourg pour approfondir la place de l’économie, découvrant qu’elle est un facteur important, mais de façon informelle et indirecte. Il n’aurait pas réalisé cet approfondissement sans le passage par Lille. Margier a constaté que, dans ses entretiens, l’ethnicité n’était pas abordée à Montréal, alors qu’elle était mise en cause à Paris. S’il est « politiquement incorrect » de nommer l’ethnicité à Montréal, elle reste un facteur important de catégorisation et de stigmatisation.

Trenta a d’abord noté qu’en Argentine on lui parlait des associations et des partis politiques, mais pas de l’État. C’était l’inverse en France. En approfondissant, il a compris que deux modèles sont présents dans les deux pays: une relation directe entre l’État et les associations et une relation indirecte, qui passe par la médiation des partis politiques. En Argentine, au niveau national comme au niveau local, les associations s’inscrivent dans le système politique dans une logique binaire : elles sont amies ou ennemies du pouvoir en place. Ce modèle existe aussi en France, mais il cohabite avec un nouveau modèle, plus centré sur une expertise spécifique (l’université populaire dans l’étude de Trenta, le travail social dans celle de Margier).

L’un de nous a participé à une analyse comparée des processus de production urbains et architecturaux en France et en Espagne. Elle a montré la nécessité de l’induction et d’une forte présence sur le terrain. Les « jeux d’acteurs » ne coïncident pas avec le temps et l’espace du projet. Pourtant ils engagent des sociabilités, des réseaux et des affinités qui se construisent et s’entretiennent en dehors des processus du projet, tout en permettant d’en saisir les enjeux (Chadoin et al., 2000).

 

Histoire croisée, gouvernance urbaine et cultures politico-administratives

Ces trois études font apparaître une gouvernance complexe, avec au moins quatre niveaux: le quartier, la commune, l’agglomération urbaine et l’État central. Par contre, les acteurs qui interviennent dans cette gouvernance varient plus selon la nature du projet que selon le territoire : les acteurs économiques sont dominants dans les projets de développement (L’Union et l’IBA), les acteurs sociaux dans les projets de vivre ensemble dans les quartiers (La Goutte d’Or et Shaugnessy). Dans les banlieues de Paris et Buenos Aires, si les acteurs associatifs s’éloignent plus ou moins des acteurs politiques, la lutte contre la pauvreté mobilise à la fois des acteurs économiques et des acteurs sociaux.

Si la dimension historique est peu présente chez Margier, elle occupe une place importante chez Barbier et Trenta et ils ont raison d’inscrire leur recherche dans le temps long car le passé éclaire le présent des villes. La relation différente entre l’État et les associations en Argentine et en France, déjà mentionnée, s’explique par l’histoire politique et administrative, notamment le clientélisme des notables, dont Raymond Ledrut (1976) a souligné en son temps l’importance en France. Ce modèle traditionnel décline dans les deux pays, mais ce processus est plus avancé en France. En Allemagne, dès le Moyen Âge, les villes hanséatiques ont obtenu leur autonomie de gestion politique et économique, moyennant leur allégeance à l’Empereur. Le principe de subsidiarité veut que l’on traite des problèmes au niveau local et que l’on ne fasse remonter à un échelon supérieur que ce qui ne peut pas être traité localement.

Ces trois études font ressortir le poids de cultures politiques et administratives qui sont tellement enracinées que les acteurs n’en ont pas conscience et les croient universelles. L’Allemagne et le Canada sont deux pays fédéraux et l’approche du développement urbain (pour Barbier) ou de la ségrégation et de la stigmatisation (pour Margier) se jouent beaucoup plus au niveau local ou régional qu’en France. Trenta montre que, si l’Argentine et la France sont deux pays fortement centralisés, le positionnement des associations évolue à un rythme différent en France et en Argentine (voir ci-dessus). Deux questions sur le modèle d’État se télescopent dans ces comparaisons: le centralisme étatique et le fédéralisme, l’autonomie de la société civile et sa mise en tutelle par l’État.

 

LA RECHERCHE URBAINE COMPARATIVE DE TYPE INDUSTRIEL

Revenons sur les opportunités et les risques, déjà pointés, de la recherche urbaine comparative de type industriel. Dans de nombreux comptes rendus de recherches comparatives, les auteurs se font très discrets sur la méthodologie employée : la comparaison est une sorte de « boite noire » qui reste difficile à ouvrir. Pourtant, le modèle industriel de la recherche tend vers une explicitation des procédures permettant de les standardiser et de les reproduire, ce qui va de pair avec la mobilité croissante du personnel scientifique, évoquée par Escafré-Dublet. Mais les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des espérances, pour diverses raisons qui se cumulent.

Les gestionnaires de la recherche ont souvent une vision positiviste et quantitative des sciences sociales. L’Union européenne impose à la recherche un modèle bureaucratique (au sens de fixation de règles et de normes rationnelles (Weber, op. cit.) et elle tend à le généraliser comme une prétendue « bonne pratique » : un calendrier très strict, ne laissant aucune place à la serendipity (« le heureux hasard ») ; des working packages (blocs de travaux) et des deliverables (produits à livrer) fixés à l’avance, etc. La recherche vise le plus souvent à confirmer la théorie et non à produire des connaissances vraiment nouvelles.

Dans une vision naïve venant des sciences dites dures, il faut dépasser un seuil quantitatif pour qu’un saut qualitatif soit possible. Comme dans toutes les sciences, les données accumulées à des fins de comparaison ne sont fructueuses que lorsqu’elles ont été recueillies, puis exploitées, avec rigueur, ce qui est rarement le cas dans la recherche urbaine, lorsque la collecte est faite par de grands collectifs hétérogènes. La comparaison devient alors une “odious comparison” (comparaison odieuse), dénoncée par George Steinmetz (2005).

La standardisation est nécessairement simplificatrice. La recherche sur le terrain tient à la fois de la « science », avec sa rigueur, et de « l’art », avec sa part d’intuition et d’invention qui ne peut entrer dans un cadre préétabli. En outre, les grands projets internationaux de recherche deviennent de lourdes machines bureaucratiques, difficiles à gérer et dévoreuses de temps.

Les effets pervers des procédures d’appel d’offres sont importants: les « consortiums » européens d’équipes de recherche se constituent dans l’urgence entre équipes de différents pays qui ne se connaissent pas, dans une logique opportuniste d’obtention de crédits européens. Paradoxalement, la rigidité du cadre formel s’accompagne souvent dans la pratique d’une autonomie excessive des équipes : chaque équipe est considérée comme l’experte sur son pays et elle est crue sur parole. La comparaison repose alors sur des données dont la comparabilité n’est ni établie, ni même mise en discussion.

Le choix de la langue de travail, l’anglais dans la majorité des cas, exprime un rapport de force. De ce fait, le débat scientifique est polarisé par les théories en vigueur dans le monde anglophone, sans se soucier de leur pertinence dans d’autres contextes. La dénonciation de l’impérialisme linguistique et scientifique anglo-américain est nécessaire, mais « il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain»: ces contraintes peuvent être transformées en ressource, elles deviennent alors productives et ont des effets bénéfiques. Le détour par une autre langue et une autre culture scientifique favorise la réflexivité et la distanciation, permettant la production de connaissances nouvelles, souvent imprévues.

Les deux dernières contributions de ce dossier en apportent la preuve: Angéline Escafré-Dublet interroge l’intégration des immigrés en France à partir de concepts anglo-américains qui sont décalés et elle montre qu’ils permettent un nouveau regard sur la situation française ; Coline Perrin montre comment un dispositif de recherche sophistiqué et innovant permet une coopération interdisciplinaire et internationale, ainsi qu’une association des acteurs sociaux à la recherche.

Escafré-Dublet fait le choix d’inscrire sa contribution dans le cadre d’un retour sur expérience. La présentation de son travail montre deux choses importantes: d’une part une inscription claire dans un univers de recherche porté par les enjeux de connaissance de l’Union européenne sur les questions migratoires et leurs conséquences ; d’autre part les questions que ce type de programme pose en termes de « division du travail dans la production de connaissances nouvelles ». Pointant d’abord les orientations du regard « pluraliste » des instances européennes sur le sujet, elle revient sur trois recherches comparatives dans lesquelles elle a été impliquée (EMILIE, ACCEPT et DIVERCITIES). La description de ces projets et de leur mise en place illustre clairement la question de l’organisation et de la division du travail qu’ils engagent.

Le premier effet visible est la difficulté, sans doute éprouvée à des degrés différents par tous les chercheurs engagés dans l’aventure, à disposer d’une vue d’ensemble du projet et à maîtriser les articulations entre les équipes engagées. D’où la nécessité, soulignée par l’auteure, d’un décodage et d’un recodage des objectifs du projet et de « l’espace de liberté relative » laissé aux chercheurs dans « les arbitrages entre leurs différents instruments d’étude ». Plus encore, c’est la difficulté des chercheurs à s’entendre sur la bonne distance critique dans l’usage des termes du projet qui est en jeu (par exemple le terme diversité). C’est bien la comparabilité des cas et des contextes qui est en question. Mais cette contribution livre également, en arrière-plan, les conditions de formation à la recherche et par la recherche de jeunes chercheurs utilisant des données issues de plusieurs programmes, au thème certes commun, mais en n’ayant accès qu’à une parcelle du processus de recherche. Ce constat peut être mis en relation avec une question récurrente : la signature. Au moins en France, les sciences sociales sont très attachées à la signature par des auteurs bien identifiés. Ce genre de travaux se rapproche du modèle de la signature collective, usuelle dans les sciences physiques et biologiques.

La contribution de Coline Perrin s’inscrit dans une aire éprouvée de la recherche comparative: le nord et le sud de la Méditerranée. Cinq régions urbaines sont passées au crible par des équipes de recherche en situation de coopération internationale (Montpellier, Pise, Lisbonne, Meknès, Constantine). L’auteure restitue et interroge l’exercice comparatiste à partir de sa participation au projet DAUME, financé par l’Agence nationale de la recherche. La recherche porte sur la « durabilité de l’agriculture urbaine », engageant cinquante chercheurs d’horizons et d’appartenances disciplinaires différentes (géographie, sociologie, agronomie, urbanisme, économie, gestion). La visée est de connaissance, mais aussi opérationnelle. L’auteure pointe que nombre de travaux comparatifs internationaux ont pour objectifs le repérage et la diffusion des « bonnes pratiques » et donc des « transferts d’expérience ».

C’est le cas ici, mais de façon innovante. L’entreprise collective réclame des chercheurs un intense travail de discussion sur les catégories d’analyse (par exemple l’usage de la notion de « foncier ») qui se traduit de façon manifeste dans un programme et des outils de recherche communs, mais aussi de façon latente par la consolidation d’un « petit monde » de chercheurs travaillant en réseau sur une aire et une thématique communes. Perrin souligne que « les terrains ont été choisis pour des raisons pragmatiques, en fonction des équipes de recherche et des partenariats mobilisables ». Elle rejoint également la contribution précédente, dans la description de ce qu’elle nomme «l’agencement de postures de recherche différentes». L’échelle et la complexité du travail collectif engagé obligent à d’intenses discussions pour l’élaboration d’un langage commun pour la description, mais aussi pour adapter le langage et les outils à l’inégale répartition des compétences présentes dans les équipes qui collaborent. L’auteure évoque un « bricolage méthodologique raisonné ».

Ces deux contributions, que nous rattachons au modèle dit industriel, se caractérisent par l’intense travail social de fabrication d’accords, par essais, erreurs et tâtonnements, et par le développement d’une division du travail scientifique. Il s’ensuit la nécessité d’une induction quasi continue. Ces deux contribuions illustrent une autre interrogation, qu’il faudrait sans doute approfondir: les aléas du travail empirique en situation comparative. Angeline Escaffré-Dublet comme Coline Perrin soulignent la difficulté à discuter avec les acteurs. La première explique « qu’au cours des entretiens, il n’est pas rare de trouver une critique directe des termes employés dans le projet ». De même, la seconde relève en conclusion l’enjeu de transmission et de discussion des résultats de la recherche dans un cadre « participatif ». Plus globalement, le rapport et le retour aux enquêtés sont un vrai défi pour ce modèle industriel dont la complexité fait obstacle à ce qu’il voudrait promouvoir: le dialogue entre praticiens et chercheurs. Il renouvelle les termes de la relation du chercheur à son terrain.

 

LES TROIS DIALECTIQUES DE LA COMPARAISON INTERNATIONALE

Ce dossier confirme d’abord que la comparaison internationale est un exercice difficile et qui ne s’improvise pas, même lorsqu’elle utilise une démarche inductive et qu’elle reste ouverte à l’imprévu. C’est une situation « semi-aléatoire », pour reprendre une expression de Jean Remy (2015). Mais difficile ne veut pas dire impossible. Ce dossier apporte des preuves de la fécondité de la recherche urbaine comparative et il indique quelques voies à suivre pour y parvenir. Il plaide en faveur du pluralisme et de la cohabitation des méthodes de comparaison, dans le champ urbain et au-delà.

La comparaison internationale est prise dans des couples d’opposition qui la mettent en tension. Elle est productive en sortant de la logique binaire et en adoptant une approche dialectique qui concilie des exigences opposées par des compromis transactionnels (Remy, 2014). Ce dossier met en évidence trois dialectiques qui sont à l’œuvre et s’entremêlent.

 

La dialectique du différent et du semblable

Cette dialectique a été formulée par Roger Bastide, dans Le sacré sauvage (1974). Appliquée à la comparaison internationale, elle souligne deux pôles opposés : la comparaison de cas proches, pour interroger les petites différences qui les distinguent; celle de cas opposés, ou contrastés, pour analyser les raisons des différences et explorer ce qu’ils ont en commun, au-delà des différences bien visibles. Cette seconde option est privilégiée dans ce dossier. Mais le différent et le semblable cohabitent et se combinent toujours.

C’est une déclinaison très proche du couple de la proximité et de la distance, dans la « contribution à la sociologie de la connaissance » de Norbert Élias (1993 [1983].) : les cas étudiés sont reconnus comme identiques ou différents par un raisonnement comparatif (dire que des poires et des pommes ne peuvent être comparées, c’est déjà une comparaison !). Cette opération intellectuelle demeure un raisonnement que Jean-Claude Passeron (1991) appelle naturel, puisque son argumentation porte sur des descriptions hétérogènes, additionnant des choses qui ne sont pas comparables sous tous les rapports. C’est pourquoi l’établissement de typologies est un outil indispensable dans la comparaison.

 

La dialectique du singulier et de l’universel

C’est le dilemme, bien exprimé par Marcel Detienne dans son titre célèbre : Comparer l’incomparable (2000). À un pôle, un territoire n’est à nul autre pareil. La comparaison est impossible et le chercheur est réduit à saisir les spécificités du cas étudié par une étude approfondie (monographie). À l’autre pôle, seule la comparaison dévoile la spécificité des cas comparés. C’est le dilemme de l’approfondissement ou de l’extension: l’étude approfondie d’un cas unique ou la comparaison superficielle d’un grand nombre. Quelle que soit l’option retenue, qui dépend beaucoup des circonstances et/ou des contraintes temporelles et financières, il faut concilier des exigences opposées. Tenir compte de l’irréductible singularité de chaque cas n’interdit pas de rechercher la part de généralité qu’il renferme. La conceptualisation est la condition pour produire de l’intelligibilité. Approfondir le singulier pour atteindre l’universel était déjà le projet des fondateurs de l’École de Francfort, Theodor Adorno et Max Horkheimer (1974 [1947]).

 

La dialectique de la coupure épistémologique et de la réflexivité

Tous les auteurs de ce dossier ont utilisé une démarche inductive : ils-elles ne sont pas allé(e)s sur le terrain armé(e)s d’une théorie préétablie, avec le seul objectif de vérifier des hypothèses théoriques préalablement posées. En caricaturant un peu, leur démarche a été de s’imprégner du terrain, puis d’inventer ou d’adapter, par la méthode des essais et des erreurs, le dispositif de recherche pertinent pour vérifier des hypothèses venues, ou enrichies, en cours de route.

Cette posture de recherche s’éloigne du paradigme dominant, au moins en France, de la coupure épistémologique radicale entre le savoir scientifique et le sens commun, garante de la scientificité (Bachelard, 2013 [1934]). Elle s’inspire du paradigme de la réflexivité qui questionne la frontière nette entre savoirs scientifiques et savoirs profanes (Giddens, 1994 [1990]). Ces deux paradigmes sont irréductiblement opposés et il faut pourtant s’efforcer de les concilier. Il faut à la fois critiquer le sens commun et le prendre au sérieux. Le but n’est pas de le disqualifier, mais de le « filtrer », pour le débarrasser de quelques idées fausses.

Un des enjeux de cette posture est la participation des enquêtés à la production des connaissances. Dans la recherche présentée par Perrin, les agriculteurs du nord et du sud de la Méditerranée ne sont pas seulement des enquêtés : ils participent à la production des connaissances. Au-delà des enjeux scientifiques, la recherche comparative internationale est porteuse d’enjeux sociétaux et d’une « utopie concrète » (Lefebvre, 1961). Elle a un rôle à jouer en matière de connaissances entre les peuples, de dépassement des préjugés et de mise en œuvre d’un débat public démocratique.

« Chercheurs urbains et ruraux de tous les pays, unissez-vous », entre vous et avec les populations que vous étudiez !

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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N°163 : Espaces et comparaisons internationales


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