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N°159 : L’université : retour à la ville



Editorial

par Alain Bourdin et Élisabeth Campagnac

Entre 2000 et 2007 le nombre d’étudiants a été multiplié par 1,5 (de 100 à 150 millions) ce qui est bien supérieur au taux de croissance de la population mondiale (en outre partiellement fondée sur l’allongement de la durée de la vie). Une révolution universitaire se déroule et la croissance en volume, portée essentiellement par les pays d’Asie, n’en forme qu’une composante parmi d’autres : la féminisation, l’évolution des flux de mobilité internationale, le basculement partiel des polarités vers l’Est, la concurrence mondiale des plus grandes universités, qui accordent une importance croissante aux performances dans le domaine de la recherche, le développement d’un modèle international de management universitaire etc.

Si les différents Rankings (dont le fameux classement de Shanghai) mobilisent les grandes universités de recherche ou les écoles de gestion, cette explosion universitaire a renforcé d’autres processus, déjà à l’œuvre dans les décennies précédentes, par exemple le développement d’une grande diversité de filières, techniques, « sociales » (notamment liées au secteur médico-social ou touristique) mais également artistiques ou au moins « créatives » (design, média, gestion de sites internet etc.). On voit derrière cela une transformation de la production, de la transmission et de la gestion des savoirs, et même de l’anthroponomie (c’est-à-dire de la production des individus sociaux) à l’échelle mondiale, même s’il ne faut pas négliger les phénomènes de repli qui président à la création d’universités étroitement communautaires, marginaux à l’échelle du monde, mais très présentes dans certains lieux. C’est ce qu’expriment à leur manière les travaux de Richard Florida. Si l’on débarrasse sa théorie de la « classe créative » du fatras idéologique et commercial qui l’entoure, il reste une question forte : celle des caractéristiques, de la « vocation » (au sens weberien) sociale, des éventuels modes de vie et éléments de vision du monde communs aux diplômés des universités. Voit-on émerger, à travers la formation universitaire telle qu’elle se présente aujourd’hui – en particulier à travers les études longues –, une nébuleuse sociale nouvelle, liée par des traits communs, mondiale et en tout cas métropolitaine ?

Car les diplômés des universités se concentrent dans les grandes villes fortement inscrites dans la mondialisation. En France la commune de Paris compte 42,6 % (de la population non scolarisée) de diplômés du 2e cycle de l’enseignement supérieur et au-delà, celle de Lyon 29,3 %, celle de Toulouse 28,3 %, celle de Grenoble 27,7 % et celle de Chalons sur Saône 10,6 %. Cela ne manque pas d’agir sur la ville elle-même.

Mais les villes s’en trouvent autrement affectées. D’abord par des questions très classiques d’urbanisme : les universités qui se développent (parce qu’elles reçoivent plus d’étudiants ou parce qu’elles augmentent leurs activités scientifiques ou para-commerciales) ont besoin d’espace : où le chercher ? Les autorités locales voient dans la localisation des installations universitaires, des étudiants, des chercheurs, un outil pour organiser la ville. Dans les pays où on l’a beaucoup pratiqué, l’éloignement des activités universitaires par rapport au centre des villes apparaît moins comme la solution optimale et la présence des étudiants dans les centres villes est souhaitée. De manière plus originale, beaucoup plus d’universités que précédemment commencent à se préoccuper de leur action, et en particulier immobilière, sur le quartier ou la ville dans laquelle elles se trouvent.

Mais la plus grande transformation vient de l’affirmation du rôle déterminant de l’économie de la connaissance : à l’origine, celle-ci est conçue par les économistes comme le fruit de la rencontre entre la tendance à l’accroissement de la part du capital intangible ou immatériel (éducation, formation, capital humain, recherche et développement), parmi les facteurs essentiels de productivité et le développement des Technologies de l’information et de la communication (TIC), qui autorisent de nouvelles règles du jeu dans la production, la diffusion et le partage, l’accès et l’utilisation des connaissances.

Les enjeux et les retombées de l’économie de la connaissance ont d’abord été appréhendés aux niveaux économique et productif proprement dits : dès la fin des années 1980, la part croissante des facteurs immatériels liés à la connaissance dans les processus de production industrielle fait l’objet d’un certain consensus. Mais c’est bien la prédominance croissante du rapport science-technologie et production dans la production de biens et des services de même que les potentiels de transversalité et d’intersectorialité autorisés par les NTIC qui attirent l’attention. Ils induisent, en effet, une redéfinition des secteurs et des domaines technologiques dominants, autour de ces potentiels de transversalité (ainsi dans le multimédia, comme dans les matériaux composites, la biologie ou les télécommunications), lesquels sont susceptibles de favoriser des modèles d’organisation originaux et de donner naissance à de nouveaux métiers fondés sur la connaissance ou sur des connaissances partagées ; mais plus encore, ils invitent à déplacer le regard de la focale originelle centrée sur les systèmes productifs vers celle des systèmes de recherche et d’innovation, autrement dit, à s’intéresser aussi aux modalités de production de la science, de la recherche et de l’innovation.

Mais la référence à l’économie de la connaissance a très vite paru riche d’enjeux pour repenser le rapport entre ville et université. D’abord, parce qu’elle est associée à la représentation d’un nouveau modèle de croissance mis en avant par les économistes dans une économie mondialisée et qu’ils qualifient « d’endogène ». Ce nouveau modèle de croissance se démarque des principes de la théorie néo-classique, car il se fonde sur l’hypothèse de rendement croissant du capital, largement associée à la part prise dans la fonction de production par des facteurs immatériels tels que l’innovation, le capital humain et l’action publique, tous éléments qui constituent un capital intangible. Ensuite parce que ce nouveau modèle de croissance fondé sur la prééminence donnée à ces facteurs s’accompagne d’un regain d’intérêt pour les questions de la territorialisation de l’économie, mais aussi pour les caractéristiques des dynamiques et des formes de territorialité. Toutes ces questions se trouvent renouvelées par l’intégration du « paradigme » de l’économie de la connaissance, aux termes duquel les rapports des entreprises à un territoire ne s’appréhendent plus à travers le croisement d’un type de production à un lieu, mais davantage à partir des relations de coopération transversales entre secteurs d’activité, organisations et institutions que parviennent à créer les acteurs. La distinction entre les dynamiques métropolitaines, celles qui misent sur des effets utiles d’agglomération liés à la fonction d’urbanisation et à la présence d’un milieu « fécondant » se spécifiant par sa créativité, la production de qualification de haut niveau, la qualité de vie culturelle et les dynamiques technopolitaines, celles qui misent davantage sur les relations entre recherche, innovation et industrie, des pratiques de recherche durable dans des domaines ciblés et la présence d’investissements publics conséquents, estelle toujours d’actualité ? De même comment se redéfinissent les formes de territorialité associées à la proximité dès lors que la nature des externalités et des bénéfices liés à cette proximité (partage d’idées, de savoir-faire, support institutionnel des pouvoirs locaux, culture de coopération entre les acteurs) porte sur des externalités de connaissance et de coopérations qui peuvent se jouer à différentes échelles territoriales ?

On comprend bien que toutes ces hypothèses d’émergence d’un nouveau modèle de croissance et de nouvelles dynamiques et formes de territorialité désignent l’université (au sens large, c’est-à-dire incluant l’enseignement supérieur et la recherche) comme un nouvel enjeu stratégique pour la ville. L’université, à l’aune de l’économie de la connaissance apparaît davantage que par le passé comme l’élément clé de la mutation économique.

Mais on comprend aussi en quoi et comment la ville devient également un véritable enjeu pour l’université, non seulement à l’aune de la concurrence internationale qui se joue entre les universités (en plus de se jouer entre les scientifiques) mais aussi du fait de l’élargissement de ses missions : pour y répondre, l’université a dû opérer un lent rapprochement entre des activités autrefois séparées : entre l’enseignement et la recherche, mais aussi entre les différents types de formations concernées selon qu’elles visent à dispenser une formation élitiste, une formation de masse ou une formation de cadres à visée plus professionnalisante, longtemps réservée aux seules universités de droit ou de médecine. Si les différenciations horizontales s’atténuent, n’est-ce-pas au détriment d’une accentuation de la hiérarchisation entre les universités ?

De ce fait, l’université apparaît comme un acteur du développement économique local ce qui lui donne un autre statut urbain, ni celui d’une institution autonome ayant vocation à fonctionner à part1, ni celui d’un simple service (public ou non), ce à quoi se cantonnent cependant certaines universités « de proximité » ou de deuxième rang, mais celui d’un pôle, autour duquel peuvent se développer des activités (création d’entreprises) et qui doit se trouver dans des positions stratégiques par rapport aux flux qui traversent la ville.

Cela seul justifiait que l’on consacre un numéro d’Espaces et Sociétés à l’université. La conjoncture française, qui a suscité divers travaux de recherche, s’y ajoute. Car la deuxième moitié des années 2000 a donné lieu à d’importantes réformes : création des Pôles de recherche et d’enseignement supérieur, loi Pécresse, qui veut renforcer l’autonomie des universités, début des processus de fusions d’établissements et surtout, pour ce qui concerne la dimension spatiale et urbaine, Plan Campus2. L’immobilier universitaire a fait l’objet d’évaluations systématiques (sous l’égide de la Caisse des dépôts et consignations), les universités (ou les PRES) ont fébrilement constitué des dossiers, les collectivités et les intercommunalités se sont trouvé mobilisées à des titres divers (notamment pour co-financer les projets campus) : dans le contexte français, l’université redevient une question urbaine majeure, après une vingtaine d’années (depuis Université 2000) de relative indifférence.

Ce retour dans les préoccupations de l’urbanisme et dans les stratégies urbaines, retour « à » la ville, correspond-il pour autant à un « retour en ville » ? Dans certains cas cela ne fait pas de doute. Certaines universités qui n’ont jamais quitté le centre-ville cherchent à y développer leurs implantations (c’est par exemple le cas de Concordia, McGill à Montréal, citées par Hélène Dang Vu), ou a agir sur le quartier environnant (Columbia, UQAM etc.). D’autres essaient effectivement d’y revenir (même si c’est à travers des implantations relativement symboliques, lieux de réunion par exemple) ou de s’y établir quand il s’agit d’établissements nouveaux. En France, le cas de figure le plus habituel est bien représenté par Montpellier (cf. l’article d’Alexandre Brun et Stéphane Coursière) : à partir des années soixante on a construit de nombreux campus à la périphérie des villes. Les méthodes de production employées par l’État, alors seul maître d’ouvrage, étaient les mêmes que pour les ZUP et d’abord fondées sur la maîtrise directe de grandes emprises foncières. Les scientifiques voulaient bénéficier de beaucoup de mètres carrés pour leurs laboratoires. La majorité des universitaires souhaitait s’inscrire dans une sorte d’extraterritorialité (juridiquement fondée sur les pouvoirs de police des recteurs). Le sort des facultés de médecine était lié au développement des CHU et les juristes préféraient rester près des tribunaux (en centre ville) mais faisaient contre mauvaise fortune bon cœur lorsqu’on leur offrait de beaux locaux sur un campus. Les pouvoirs locaux (surtout à partir de 1968) se méfiaient des étudiants, trop « remuants ». La référence au campus américain mettait une couche de modernité sur cette manière de faire la ville.

Depuis, l’urbanisation a continué et, dans beaucoup de villes – de manière criante à Montpellier –, ce qui était périphérique est devenu péricentral. Se pose alors la question de transformer le campus en quartier universitaire, donc celui de son ouverture sur la ville environnante : le retour en ville est réel, mais il ne vient pas de l’université elle-même. Il découle également d’une transformation des transports en commun, orchestrée par les autorités locales et à laquelle les universités n’ont pas toujours accordé un intérêt immense. À Toulouse, Lyon, Rennes, Bordeaux, Montpellier etc. des campus enclavés gagnent en accessibilité, et s’intègrent fortement au système urbain.

Dans certaines grosses opérations, le plateau de Saclay, la presqu’île à Grenoble, Nice Méridia et d’autres, les opérateurs cherchent à créer de la ville autour de l’université, en privilégiant habituellement ce qui relève de la recherche plutôt que de l’enseignement. La technopole urbaine s’oppose au modèle classique du campus. Mais dans ce genre d’opérations, l’université se trouve rarement en tête de file, même si certains de ses segments entrent volontiers dans le jeu. De ce point de vue, la situation française reste en retrait par rapport à d’autres.

La même question se pose d’une autre manière avec les « universités de proximité », qu’il s’agisse de celles de la périphérie francilienne ou de celles qui sont nées des antennes universitaires de la fin des années quatre-vingt (pour rester en France et ne pas parler, par exemple, des petites villes du Canada). Peut-on (à Saint-Denis ou à Albi) créer – ou développer – de la centralité autour d’établissements universitaires ?

Les articles proposés dans le présent numéro ne s’inscrivent pas tous dans la perspective qui vient d’être dessinée. Plus on avance dans le numéro, plus on s’en éloigne. Les trois premiers articles en restent assez proches. Le premier (H. Dang Vu) en interrogeant l’action des universités elles-mêmes sur leur environnement urbain, le deuxième (A. Brun et S. Coursière) à propos de Montpellier et le troisième (L. Fournier) de Madrid, en analysant les stratégies d’implantation universitaires, leurs enjeux (le polycentrisme dans le cas de Madrid) et les jeux d’acteurs qu’elles entraînent. Les deux articles suivants présentent trois caractéristiques originales. D’abord, il s’agit de travaux qui portent sur des universités périphériques de l’Île-de-France (toutes situées dans l’académie de Créteil), ensuite ils sont écrits par des historiens ou du moins ils en utilisent l’approche, enfin, ils privilégient le rôle des acteurs politiques, plus précisément ceux des collectivités territoriales. Les auteurs s’intéressent plus à la localisation des universités dans une perspective de desserte des territoires qu’à l’urbanisme proprement dit et laisse sans doute un peu trop à l’arrière-plan les questions de politique générale de l’enseignement supérieur en France. Il n’en reste pas moins que ces articles montrent la richesse de l’approche historique des relations entre université et villes, surtout si on complète ce qui se trouve développé ici par une analyse de la territorialisation des diplômés et la constitution de réseaux scientifiques, dans la lignée des travaux de Michel Grossetti3.

Les deux derniers articles reprennent des approches assez classiques (présentes notamment dans les recherches menées à l’occasion d’université 20004) : la première est celle de la ségrégation universitaire, là encore étudiée dans le contexte des universités périphériques de l’Île-de-France. La seconde, celle des modes de vie des étudiants, considérés sous l’angle de leur territorialisation, ce qui n’est pas la première approche privilégiée par les spécialistes de la vie étudiante.

La connaissance des modes de vie étudiants n’est pas qu’un objet de recherche, c’est également un outil de gestion. Au-delà de cette dimension, pour mieux comprendre ce qu’est l’université aujourd’hui, son rôle dans la ville et sur les territoires, il faudrait étudier les modes de vie – et leur territorialisation – des autres acteurs universitaires, en particulier les chercheurs et enseignantschercheurs.

Globalement, cette livraison d’Espaces et Sociétés donne à voir une partie de la recherche récente sur les universités et la ville, une autre est présentée dans une revue amie, les Annales de la recherche urbaine.

Il reste qu’on aurait aimé que la prospective universitaire soit plus présente : que sera l’université dans vingt-ans, quels seront ses espaces et son inscription dans les villes ? Quels bouleversements le développement des technologies numériques entraînera-t-il ou favorisera-t-il ? On souhaiterait également que la question de l’économie de la connaissance, de la place qu’y tient l’université et de son inscription urbaine ne soit pas laissée aux soins des seuls économistes.


1. Ce qui peut correspondre à des universités très locales, mais dont l’autonomie garantit la qualité du savoir, parce qu’elles sont avant tout inscrites dans un réseau « extraterritorial » national ou international.

2. Ainsi que les quelques Initiatives d’excellence, les IRT (qui concernent la recherche) etc.

3. Michel Grossetti et Marie-Pierre Bès, 2002, « Proximité spatiale et relations science-industrie : savoirs tacites ou encastrement », Revue d’Économie Régionale et Urbaine, no 5 II -, p. 777-788, repris dans Problèmes économiques, no 2.828, 23 octobre 2003, p. 28-32.

4. Alors que la révolution universitaire en cours est aussi importante que l’étape du passage à l’université de masse à laquelle répondait Université 2000, on ne peut que regretter la faiblesse des financements de recherche qui lui sont consacrés, en regard de ce qui avait été mobilisé à l’époque.

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