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N°158 : Agriculture et ville



Éditorial

par Leïla Kebir et Bernard Barraqué

La (ré-) émergence de la question de l’agriculture urbaine dans le débat scientifique et public interroge la place de celle-ci dans la ville, dans ses espaces physiques, son univers symbolique mais également dans son organisation fonctionnelle et institutionnelle. Située dans ou à proximité de la ville, cette agriculture se caractérise selon Moustier et Mbaye (1999) par le fait que sa production est essentiellement dédiée à la ville et que les ressources qu’elle mobilise (foncier, eau, etc.) peuvent avoir des usages concurrents voire conflictuels. Foisonnante par les projets qu’elle suscite, multiforme, elle fait l’objet aujourd’hui d’une attention renouvelée d’un grand nombre d’acteurs qui font la ville, habitants, politiques, aménageurs, etc. et qui par ricochet semblent aujourd’hui (re)définir également l’agriculture (Aubry et Consalès).

On observe en effet dans la plupart des villes d’Europe et d’Amérique du Nord une réintroduction croissante de l’agriculture urbaine dans l’espace physique (jardins partagés, mini-potagers sur les balcons, apiculture sur les toits, fermes urbaines, etc.). Cette réintroduction ou reconquête participerait d’une forme de réappropriation d’un lien perdu avec la nature et aux ex-ceintures vertes nourricières, mais également d’une réappropriation de la fonction alimentaire. En témoigne le développement des circuits-courts alimentaires et plus largement des Alternative food chains (vente de paniers, associations de producteurs- consommateurs, ventes à la ferme, marchés fermiers, etc.) et de la « relocalisation » de l’alimentation qu’elles impliquent (Ilbery et Maye, 2005). Elle participerait ainsi à une revalorisation des espaces urbains et péri-urbains longtemps considérés comme des paysages vides ou des réserves foncières : elle devient alors nourricière par l’approvisionnement urbain en produits agricoles de proximité, environnementale en particulier lorsque raisonnée ou biologique (réserve de biodiversité, amélioration de la qualité des eaux, captation des émissions de carbone, etc.) ; mais également, et de manière sans doute moins reconnue en France, elle prend une fonction sociale (loisirs, échanges, insertion, etc.). Or le développement voulu de cette agriculture (péri)-urbaine, nourricière de la ville, productrice du manger local n’est pas neutre et engendre toute une série de questions quant à l’évolution des métiers (Poulot), des pratiques (Aubry et Consalès), de leur faisabilité du point de vue des ressources foncières agricole (Torre).

Autre aspect central de l’agriculture urbaine : ce sont les jardins, qu’ils soient privés, ouvriers, familiaux, etc. Existant de longue date, ils connaissent aujourd’hui de nouveaux développements avec notamment les jardins partagés (Aubry et Consalès) et les potagers urbains dont la demande est croissante. Innovants par leur organisation ou les activités que l’on y conduit (éducatives plus que nourricières), ils soulèvent des tensions entre anciennes et nouvelles pratiques et par là des questions de gouvernance (Frauenfelder et al.). Plus largement, ils font débat quant à leur rôle en tant qu’espaces d’innovation technique et d’intégration sociale, etc. (Aubry et Consalès).

Au-delà de ses apports en matière paysagère, de loisirs et d’éducation, l’agriculture en ville semble aujourd’hui répondre également, dans les pays développés au développement de la « ville durable » avec ses injonctions en matière de lutte contre le réchauffement climatique et contre le gaspillage des ressources naturelles 1, d’amélioration de la qualité de vie, du développement des aménités urbaines. Forme de végétalisation, espace de mixité, il n’est pas rare que des projets d’aménagement (éco-quartiers, ilots d‘immeuble, rénovations) portent une dimension agriculture. Aussi l’agriculture urbaine semble s’insérer aujourd’hui dans le vocabulaire des aménageurs et des faiseurs de ville (Scheromm et al.). Aussi nombre de collectivités urbaines développent-elles des politiques de maintien de l’agriculture, que ce soit dans une perspective de soutien à des initiatives locales, ou de mise en conformité par rapport au cadre politico-législatif en cours.

Si le rapport agriculture et ville peut apparaître, tel que présenté ici, comme une problématique de pays développés, il n’en est rien. En effet, si ces derniers ont pour beaucoup « sorti » l’agriculture des villes, celle-ci est restée très présente dans nombre de pays du Sud et dans des formes aussi bien vivrières que commerciales. La trajectoire de ces agricultures (Argaillot) les problématiques auxquelles elles font face (pression foncière, pollutions urbaines, etc.) et la manière dont les acteurs les gèrent (Robineau et al.) apportent autant d’éclairage sur les enjeux de l’agriculture urbaine.

L’objectif des textes réunis dans ce numéro d’Espaces et Sociétés est de rendre compte de la diversité des enjeux que porte l’articulation renouvelée entre ville et agriculture. Le dossier se compose de six articles scientifiques, et d’une interview croisée de chercheurs reconnus portant sur le thème du dossier.

Le premier article de Monique Poulot propose l’analyse des effets de la péri-urbanisation de la France sur l’agriculture et ses métiers. Entraînant la création de nouveaux territoires de gouvernance à dominance urbaine, cette péri-urbanisation n’est pas sans effets sur l’agriculture dont une grande part se situe précisément dans ces nouveaux territoires. Aussi, émergent de nouvelles figures, et par là de nouvelles identités dont notamment celle de l’agriculteur entrepreneur agri-urbain susceptible de répondre aux besoins alimentaires et en aménités de la ville.

Le second article d’André Torre développe cette analyse sur le cas de la région île-de-France, où les enjeux sont ceux d’une grande métropole, avec les problématiques foncières liées, et aussi des conflits qui traduisent une certaine complexité de cette situation, qui n’est pas liée à l’activité agricole elle-même, mais aux usages et anticipations de reconversion des terres agricoles.

Le texte suivant, de Pascale Scheromm, Coline Perrin et Christophe Soulard illustre notre problématique sur le cas d’une capitale régionale, Montpellier, en montrant à la fois le décalage entre la perception de l’agriculture urbaine et sa réalité sur le terrain ; les auteurs analysent aussi la prise en compte du phénomène dans les politiques d’aménagement urbain et de loisirs développés par la municipalité.

Arnaud Frauenfelder, Christophe Delay et Laure Scalambrin ont analysé l’évolution de l’agriculture urbaine dans la ville de Genève, et montrent l’hétérogénéité des pratiques, avec l’émergence de ‘potagers urbains’ liés à des couches sociales et à des visées bien différentes de celles des défenseurs des anciens jardins familiaux. On a ainsi à nouveau une présentation de l’hétérogénéité des conceptions, derrière le consensus apparent dont elle fait l’objet.

Les deux articles suivants montrent à quel point l’agriculture urbaine porte des enjeux différents dans les villes du Tiers Monde. Celui d’Ophélie Robineau, Julia Tichit et Thomas Maillard analyse la manière dont l’agriculture s’intègre à la ville à Bobo-Dioulasso (Burkina Faso) à Metro Manila (Philippines) et à Saint-Louis (Sénégal). Ils montrent en particulier comment les relations sociales tissées par les agriculteurs permettent respectivement l’accès aux ressources, l’appropriation des pratiques agricoles et leur pérennité et le développement d’une capacité à faire voix auprès des autorités urbaines.

L’article de Janice Argaillot montre quant à lui, le développement de l’agriculture urbaine comme une réaction de la population et du régime cubains à l’arrêt de la coopération soviétique et au blocus renforcé au même moment par les États-Unis. Paradoxalement, cette situation critique aura permis à La Havane de devenir un modèle d’agriculture urbaine qui s’exporte, comme les armées révolutionnaires à une autre époque.

Enfin ce dossier propose un dialogue sur les enjeux actuels de l’agriculture urbaine entre Christine Aubry et Jean-Noël Consalès, tous deux chercheurs du domaine. Ensemble, ils font le point sur les enjeux de l’agriculture urbaine (approches et définitions, qualité des produits, pollution, contribution à la ville, etc.). On y découvre une agriculture plurielle, un terreau d’innovation et peut-être les signes d’une transformation du monde agricole.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

MOUSTIER, P. ; MBAYE, A. 1999. « Introduction », dans P. Moustier (sous la dir. de),
Agriculture périurbaine en Afrique subsaharienne : actes de l’atelier international du 20 au 24 avril 1998, Montpellier, CIRAD, p. 7–16.

ILBERY, B. ; MAYE, D. 2005. « Alternative or conventional? An examination of specialist livestock production systems in the Scottish-English borders » dans S. Essex, A. Gilg et R. Yarwood (sous la direction de) Rural change and sustainability: agriculture, the environment and communities, Wallingford, CABI, p. 85-106.

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