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N° 155 : Espaces notoires de trafic



Éditorial

par Thomas Sauvadet et Jérôme Monnet

Dans ce dossier, nous nous intéressons aux lieux qui ont la particularité paradoxale d’être marqués à la fois par la notoriété, parce que tout le monde les connaît ou en a entendu parler, et par les trafics qui s’y déroulent, alors que ces transactions requièrent une certaine discrétion du fait de leur caractère illégal ou parce qu’elles impliquent une déviation ou des « petits arrangements » par rapport à une norme sociale de référence. Comme le rappelle un des articles sur lequel nous revenons plus loin, les espaces notoires de trafic ne sont pas un phénomène socio-spatial récent et il est possible d’en trouver des témoignages dans l’histoire.

Cependant, il faut aussi s’interroger sur la relation que ces espaces entretiennent avec l’évolution de la société contemporaine. Les mutations conjointes de l’urbanisation et de l’économie, résumées sous le vocable de métropolisation, n’engendrent-elles pas des durcissements (des lois, des frontières et des ségrégations sociales et spatiales) qui multiplient à la fois les exclusions, les entre-deux et les interfaces ? On peut ainsi identifier un renouveau de l’économie informelle, qui se déploie dans les interstices créés par les logiques excluantes de l’enregistrement, de la spatialité et de la temporalité formelles (Monnet, 2006). il est possible d’imputer le renforcement et la multiplication des espaces de trafic et d’enfermement à une évolution du capitalisme caractérisée par le consumérisme, la dérégulation, la mise en concurrence sauvage des travailleurs et des territoires ainsi que par l’accroissement des écarts entre les plus riches et les plus pauvres, résurgence de la barbarie selon Jean-Pierre Garnier (1996). On peut enfin, comme Michel Agier, repérer que les camps de réfugiés et autres campements de fortune des populations exclues, réactualisent la problématique du ghetto et du bidonville dans la production actuelle des espaces urbains.

La question de la multiplication et de la surpopulation des espaces d’enfermement sera l’objet d’un prochain dossier de la revue. En ce qui concerne les espaces notoires de trafic, nous avons constaté lors de la préparation du dossier que les propositions d’article étaient surtout orientées vers les environnements urbains catégorisés comme populaires. Notre appel à exposer des recherches portant sur les populations privilégiées et les élites n’a initialement pas rencontré d’écho, alors que dans l’actualité les affaires Cahuzac, Bettencourt ou Karachi montraient combien ces catégories sociales excellent à tirer parti des espaces notoires de trafic que sont les paradis fiscaux, les marchés d’armement, les lieux de l’entre-soi et de la collusion entre intérêts privés et fonctions publiques. De même, les espaces ruraux paraissent sous-étudiés, alors que l’on y trouve les populations les plus pauvres et les territoires les plus enclavés, où l’offre formelle de services publics est la plus lacunaire. il semble ainsi que les grands médias de masse et les recherches en sciences sociales s’alimentent mutuellement pour continuer à focaliser l’attention sur les peurs et fantasmes les plus ancrés dans l’imaginaire collectif, associant la pauvreté urbaine ou la ville et ses bas-fonds à la barbarie, à la décadence et au stigmate de l’étranger comme l’explique une enquête récente (Kalifa, 2013).

Afin de contrer cette surexposition des quartiers populaires connus pour leurs trafics, nous avons choisi de placer en premier un article sur les trafics d’influence dans les marchés publics des déchets en Sicile. Dans ce cas, il faut évidemment dépasser la vision presque folklorique qui pourrait être attachée à la Mafia sicilienne, pour souligner combien ses pratiques sont imbriquées avec celles du capitalisme mondial dans le contournement des règles d’attribution des marchés, des lois du travail ou de protection de l’environnement ou des impositions fiscales.

On retrouvera un système mafieux dans le deuxième article, avec la problématique de la prostitution en Corse, à l’échelle des « caboulots », ces bars connus pour le trafic d’êtres humains, impliquant des représentants de toutes les classes sociales. ici, la question de la notoriété de ces lieux apparaît comme centrale, tout le monde y compris les représentants de la loi semblant savoir ce qui s’y passe.

Nous retrouvons une certaine diversité sociale dans le troisième article, dont l’échelle porte sur de micro-espaces de négociation des rapports à travers les petits arrangements qui assurent aux classes moyennes/supérieures une main-d’œuvre bon marché malgré les dispositifs également mis en place pour s’en séparer : c’est le cas des changas dans les co-propriétés fermées de Buenos Aires. Le quatrième article présente le cas des réseaux transfrontaliers d’importation des textiles imprimés entre Brazzaville et Kinshasa, où grossistes, passeurs et douaniers définissent ensemble « les limites de l’acceptable » au vu et au su de tous.

Finalement, nous retrouverons des archétypes de l’imaginaire des bas-fonds. Les favelas de Rio de Janeiro sont l’objet du cinquième article et le cadre d’analyse de leur domination par les narcotrafiquants. Dans le sixième article, nous reculerons d’un siècle dans le temps pour voir comment était vécue la notoriété de la prostitution dans le quartier parisien de la Goutte d’Or.

Éternellement stigmatisés, les espaces notoires de trafic n’apparaissent pas véritablement marginaux. Au contraire, on pourra se demander à la lecture de ce dossier s’ils ne représentent pas une certaine forme de centralité sociale, la société admettant et renouvelant en son sein ce qu’elle prétend exclure ou combattre.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

AGIER, M. 2013. Campement urbain : du refuge naît le ghetto, Paris, Payot & Rivages, coll. « Manuels Payot ».

GARNIER, J.-P. 1996. Des barbares dans la cité : de la tyrannie du marché à la violence urbaine, Paris, Flammarion.

KALIFA, D. 2013. Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire, Paris, Le Seuil.
MONNET, J. 2006. « Le commerce de rue, ambulant ou informel et ses rapports avec la métropolisation : une ébauche de modélisation », Autrepart n° 39, p. 93-109.



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