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N° 152 - 153 : Aléas de la patrimonialisation urbaine



Éditorial.

par Jean-Pierre GARNIER et María CASTRILLO ROMÓN

Placer d’emblée la patrimonialisation urbaine sous le signe de l’aléa pouvait sembler a priori contradictoire. Quelle politique fait plus l’unanimité, en effet, et se trouve, par conséquent, la moins sujette à la venue d’événements imprévus, que celle consistant à préserver, mettre en valeur et promouvoir le patrimoine d’une ville voire, parfois, une ville entière comme patrimoine ? En général, l’inclusion d’une création humaine ou d’un site naturel au patrimoine, qu’il soit local, national ou, à plus forte raison, mondial, ne peut que susciter une adhésion partagée. Évacuant tout ce qui pourrait ressortir de l’antagonisme et du conflit, la patrimonialisation est censée, en effet, impliquer un rapport pacifié au temps et à l’espace. « L’histoire humaine », d’un côté, n’est plus alors ce « récit plein de bruit et de fureur raconté par un idiot », comme le voulait Shakespeare, mais une narration apaisée et apaisante effectuée par des savant et vulgarisée par les guides touristiques. Et, loin de « ne signifier rien », elle témoignerait au contraire, au travers des héritages qui la matérialisent, du sens de la marche de l’humanité au cours de la succession des âges, et qu’un mot suffit à résumer : le « progrès ». Quant à l’espace, souvent présenté comme le lieu d’affrontements pour son appropriation, l’enjeu de luttes pour le conquérir ou le défendre, l’organiser ou le transformer, il deviendrait, une fois patrimonialisé, la propriété commune symbolique d’une collectivité unifiée qui y fonderait une bonne part de son identité. Bref, patrimonialisation serait synonyme de rassemblement et de réconciliation.
En réalité, pour peu que l’on explore les modes de classification patrimoniale, les plans d’aménagement urbain ou de protection monumentale, la diversité des conceptions de la patrimonialisation, c’est le désaccord qui l’emporte. Tout d’abord, des contradictions – quand ce ne sont pas des confusions – apparaissent avec évidence à propos de ce que l’on considère ou non comme patrimoine ou patrimonial, de la définition concrète de la « protection », de l’identification précise de ce qui doit être préservé, jusqu’à quel point et selon quelles modalités.
Le patrimoine urbain ne se circonscrit plus à la « conservation des vieilles pierres » et de quelques tissus urbains anciens. Entre chercheurs, urbanistes, gestionnaires et responsables des politiques urbaines, la tendance se développe à intégrer dans les discours – qu’ils soient scientifiques ou médiatiques – non seulement le « patrimoine historique » mais aussi le « patrimoine ordinaire » et, à côté du patrimoine ancien, des réalisations urbanistiques et architecturales modernes (quartiers et ensembles de logements sociaux, usines, halles…), et tout cela avec des références de plus en plus fréquentes, venues d’« en haut », à la dimension sociale des pratiques patrimoniales, et, venues « d’en bas », à la patrimonialisation comme tranchée ultime (mais incertaine) à partir de laquelle défendre quelques espaces populaires menacés.

La complexité des significations données au patrimoine et leur ambiguïté ont déjà été mises en lumière et analysées à partir d’une perspective sociologique (Bourdin, 1984), anthropologique (Fabre et Luso, 2010), historique (Choay, 2009), philosophique (Jeudy, 1990 ; 2001) et aussi urbanistique (Ciudades, 2011). Cependant, les processus de patrimonialisation continuent à défier la production théorique, sans cesse confrontée à des élargissements ou à des glissements de sens de la notion de patrimoine urbain (Ortega Valcárcel, 1999 ; Nora, 1984-1992 ; Poulot, 2005).

En tant qu’outils majeurs de la gestion matérielle de l’espace construit, les plans et les projets d’aménagement urbain paraissent inévitablement liés aux dynamiques et aux défis représentés par les processus de patrimonialisation. Concrétisant une « évolution désirable » déterminée de l’espace urbain, ils incorporent, de manière explicite ou implicite, selon les cas, une conception ontologique et téléologique – pour ne pas dire idéologique – du « patrimonial », qui se révèle tributaire des rapports de forces entre les agents urbains impliqués dans la définition des initiatives d’intervention.

D’autre part, tel qu’ils sont exposés dans les documents opérationnels des politiques urbaines patrimoniales, les objectifs qui leur sont assignés et les arguments avancés pour expliquer les modalités de leur mise en pratique se réfèrent fréquemment à des changements sociaux ou économiques attendus ou visés, constituant ainsi un observatoire privilégié pour dégager les diverses signifi-cations attribuées à la patrimonialisation, les motivations de ses agents et le sens de leurs comportements, la logique sociale régissant ses mécanismes. La confrontation à une réalité urbaine complexe permet de manière complémentaire d’identifier des intérêts véhiculés par la patrimonialisation qui ne sautent pas forcément aux yeux, et nombre de conflits, plus ou moins visibles,avec d’autres intérêts et d’autres conceptions du patrimonial.

L’appel à articles pour ce dossier visait à relancer la réflexion sur la nature, la portée et les limites de la relation entre pratiques urbanistiques et patrimoniales, en contribution à l’étude des significations du patrimoine inscrites dans ces pratiques, de leur instrumentalisation, des rapports entre les actions entreprises et les intérêts, stratégies et discours des différents acteurs urbains impliqués, le tout avec pour finalité ultime de faire la lumière sur les contradictions et les conflits que recèle la patrimonialisation.

Dans l’appel, nous soulignions déjà que, bien qu’omniprésent aujourd’hui parmi les objectifs des plans, programmes et projets qui affectent les espaces construits dotés de quelque importance esthétique, historique ou ethnographique, la pratique urbanistique montre que le patrimoine, qu’il s’agisse de sa gestion matérielle, de ses utilisations réelles ou possibles et jusque dans sa définition même, était « très loin de faire consensus ». Et c’est précisément l’impression de ce qui se dégage des articles réunis dans ce dossier. La réponse des auteurs semble, en effet, souligner l’intérêt et la pertinence des objectifs fixés. Il est à noter que non seulement les articles proposés furent nombreux, mais – ce qui importe davantage – la qualité de nombre d’entre eux était remarquable 1. Ajoutons que parmi les critères de sélection qui ont prévalu figurait aussi le souci de ne pas cantonner les auteurs ou les sujets dans le cadre hexagonal.

Pour la plupart, ces articles rendent bien compte, de l’« élargissement » d’une notion de patrimoine urbain aux contours de plus en plus flous, confirmant la nécessité d’un effort préalable de clarification auquel les auteurs ne se sont pas dérobés, pointant même les divisions et oppositions sous-jacentes au processus de patrimonialisation qui en résultaient. De fait, l’apport le plus important de l’ensemble des articles réunis dans ce dossier, et l’enseignement qui semble devoir en être tiré est, précisément, la tendance permanente des processus multiformes de patrimonialisation urbaine à occulter, neutraliser et même réprimer les conflits autour de l’usage et de l’appropriation de l’espace. Objet consensuel par excellence dans les discours officiels, le patrimoine s’avère, en fin decompte dans la pratique, un objet éminemment conflictuel.

À cet égard, l’apport d’Álvarez Mora à partir d’une approche urbanistique peut être qualifié d’essentiel dans la mesure où il pointe la nature historique de la patrimonialisation urbaine elle-même. Mettant en évidence une franche contradiction avec les discours d’accompagnement culturalistes dominants, il théorise le lien étroit existant entre l’espace construit conçu comme patrimoine et le « modèle urbain de la rente foncière » tel que le définit l’urbaniste Campos Venuti. Avec des arguments de poids, il soutient que, depuis l’aprèsguerre, la notion de patrimoine a connu une évolution significative en conformité avec les exigences de la logique immobilière qui modèle l’urbanisation en Europe, et dont les diverses modalités ont marqué le processus global de dév- eloppement urbain. De fait, dans l’interprétation que propose A. Álvarez Mora, trois conceptions du patrimoine ont correspondu à autant de moments de ce processus : au cours du premier, le modèle basé sur la création de rentes à partir de l’extension et de la « transformation quantitative » de l’espace urbain a été de pair avec une conception très restrictive du patrimonial, étroitement circonscrite aux monuments ; au cours du second moment, un modèle fondé sur la « contention qualitative » du développement urbain s’est combiné avec une notion du patrimoine tournée vers les « ensembles monumentaux » monopolisant une part conséquente des qualités urbaines génératrices de rentes différentielles ; enfin, dans un troisième moment, celui qui dure encore, le modèle basé sur la recomposition socio-spatiale urbaine se conjugue avec des notions patrimoniales de plus en plus abstraites, comme le « paysage urbain historique », ou plus sophistiquées, telles celles qui alimentent les concepts de « vulnérabilité » ou de « régénération » urbaines.

Dans les cités ouvrières françaises, « objet hybride produit de logiques industrielles et résidentielles », la question patrimoniale ne s’est posée qu’à une époque récente, et en référence à une conception très large, ce qui ne la rend pas toujours évidente. Comme le remarquent F. Duchêne, J. Langumier et Ch. Morel Journel, après avoir étudié des cités ouvrières de la région de Lyon, les intentions patrimoniales, quand elles existent, concernent des objets hétérogènes (lieux, pratiques sociales et culturelles du milieu ouvrier, propriété…), avec des effets différents selon qu’elles opéreront sur les formes d’appropriation de l’espace ou sur le projet patronal initial. La complexité des dynamiques patrimoniales dans ce domaine peut s’expliquer par divers facteurs, mais, on trouve, sous-jacente à beaucoup d’entre eux, la double condition des cités d’être à la fois le fruit d’un projet patronal paternaliste et, de manière contradictoire, un lieu d’appropriation et de sociabilité ouvrières. Le caractère paradoxal de cette situation se traduit par des tensions et des conflits entre la patrimonialisation des pratiques des habitants et le projet spatial des cités, et entre la transmission des expériences et des coutumes des anciens résidents, et la tentative des nouveaux de valoriser le passé à travers le bâti réhabilité (plus encore quand les nouveaux venus qui proviennent des franges supérieures des classes moyennes, ajoutent à l’appropriation et, en général, à la valorisation symbolique, un intérêt économique).

Au vu des articles de ce dossier, il apparaît souvent que les conflits nés de la patrimonialisation recouvrent en réalité des contradictions d’intérêts et des rapports de pouvoir. Au cours des dernières décennies, les autorités locales qui ont généralement endossé le rôle de catalyseurs économiques en sont venues à réorienter les politiques de patrimonialisation urbaine pour les convertir en moyen d’attirer les flux d’investissements, de production et de consommation. Dans le cas des centres historiques, forger une image déterminée apte aussi bien à consolider l’identité collective des citadins qu’à projeter la ville sur la scène internationale, constitue l’objectif de premier ordre dans les politiques de patrimonialisation urbaine.

En ce sens, I. Martínez Lorea présente la « récupération » de l’enceinte fortifiée de Pampelune comme illustrative d’un « jeu d’ombres et de lumières », d’exposition et d’occultation caractéristique des stratégies et des pratiques déployées à cet effet par les gouvernements locaux. Dans le cas pampelonais, le discours officiel prend la forme d’une narration simplificatrice qui non seulement présente l’histoire des murailles comme une succession d’événements « cohérente et sans fissures », mais prétend en outre être la seule valable et, en dernière instance, justificatrice d’une action publique qui exclue effectivement d’autres définitions, regards et pratiques relatifs à l’espace – « les mémoires minimales infinies » de la ville –, discordantes et contradictoires avec celles de l’institution. Les murailles et leur environnement se convertissent ainsi en un « patrimoine thématisé qui fonctionne comme un antidote à la ville vécue, incohérente, équivoque, confuse et complexe de tous les jours ».

M. Hocquet, pour sa part, analyse la patrimonialisation du château disparu des Hohenzollern, dans l’Île des Musées de Berlin. Dans le contexte de concurrence économique internationale entre capitales, le « jeu d’ombres et de lumières » de la construction symbolique du patrimoine par les pouvoirs locaux se manifeste encore une fois, mais avec une tonalité particulière dans ce cas. La patrimonialisation, cette fois-ci, est une « dépatrimonialisation », une « déqualification symbolique » effective : celle du palais de la République, édifice emblématique de l’époque « soviétique », auquel devait être substitué le château détruit dont la reconstruction avait été décidée par un décret de 2002. La démolition du palais de la République ne constitue pas seulement une stratégie des pouvoirs publics pour reforger une identité urbaine berlinoise et construire une image plus « attractive » de la ville dans l’espoir de séduire les investisseurs et les touristes, mais renvoie aussi, dans le cas de Berlin, à « un âge d’or mythique » antérieur la « césure que constitue la période nationalesocialiste ». La volonté de « ré-ancrer l’Allemagne dans le temps long de l’histoire » paraît claire, mais M. Hocquet souligne en plus la dimension de dépossession que comporte cette opération : en impliquant la disparition de formes édifiées témoins des ruptures de l’histoire locale et nationale, la décision de démolir le palais de la République a déclenché la mobilisation dedivers acteurs urbains qui, méfiants à l’égard d’un projet de réaménagement de la « place du château » (qu’ils voient comme « un oubli orchestré par les pouvoirs publics en vue de faire valoir de nouvelles visions du passé local et national et de donner corps à de nouveaux discours sur les identités urbaines »), ont développé une série d’activités contestataires pour dénoncer le processus.

Néanmoins, le conflit autour de la patrimonialisation n’entraîne pas toujours l’effacement, plus ou moins visible des « mémoires minimales infinies » de la ville, et encore moins de la résistance active de ceux qui les détiennent. Dans le cas de Porto-Novo au Bénin, étudié par M. Coralli et D. Houénoudé, on peut vérifier comment l’intérêt des institutions à sauvegarder un patrimoine urbain qu’elles perçoivent comme dépositaire de l’identité de la ville (qui avait été longtemps maltraitée par des projets visant à mettre la forme de l’espace urbain en accord avec le statut de capitale du Bénin) contraste avec le désintérêt de la population, indifférente face à ce que les autorités qualifient de dégradation et d’incurie patrimoniales. Dans un effort d’adaptation à cette situation, celles-ci ont entrepris une révision de la perspective « classique » du patrimoine, bien que sans porter atteinte à la conception de la protection du patrimoine « occidental » – c’est-à-dire colonial – comme fondement du développement touristique. Il en résulte, en fin de compte, que « ériger le patrimoine en clé touristique fondée sur la valeur de l’espace ou de l’objet ne correspond pas forcément à l’idée qu’ont les populations de ces mêmes objets […] Si, d’un côté, les acteurs privés démolissent les anciennes bâtisses et reconstruisent en béton pour répondre aux nouvelles exigences de leurs occupants, de l’autre, les autorités béninoises élaborent des scénarios de développement pour Porto-Novo, établissent des plans de sauvegarde par secteurs…, mais ils ne sont que très rarement mis en oeuvre, et, en même temps qu’ils sont produits, ils se trouvent contredits par la construction d’immeubles imposants ».

Le cas de Gibellina Nuova présente aussi un profil différent, mais pas seulement du fait de l’ « image de marque » particulière que le gouvernement local prétend imprimer à cette bourgade par le biais d’une politique de patrimonialisation dont la finalité est également, en dernier lieu, d’insérer cette petite ville sicilienne sur les itinéraires d’un tourisme culturel rentable ; il ne se distingue pas non plus seulement par le caractère particulier de la relation de ce processus avec le ressenti des habitants. L’originalité majeure du cas analysé par A. Juan réside dans la stratégie que concrétisent l’élargissement sémantique de la notion de patrimoine et la construction physique et symbolique de ce dernier. un tremblement de terre dévastateur a fourni l’occasion d’une reconstruction de la ville conçue à partir de deux « concepts clés » inspirés par quelques-unes des idées présentes dans la Biennale de l’architecture de Venise de 1980 : la récupération d’une mémoire et la création d’une nouvelle identité à travers l’art. Il s’agit ici d’« un art et d’une architecture qui stimulent une ‘mémoire démémorisée’ qui, plutôt que de voir dans le passé une sorte de continuité, lui tient tête comme à un inconnu », une « mémoire de l’oubli ». Le patrimoine de Gibellina Nuova est donc constitué non pas de biens matériels hérités du passé, sinon de créations provenant d’artistes ou architectes qui les ont conçues ou réalisées ad hoc, et qui, durant deux décennies, ont beaucoup écrit sur leur expérience sicilienne. Dans ce cas, de nouveau, toute une série de « sélections, choix et oublis » opèrent pour configurer et fixer, entre toutes celles possibles, une interprétation déterminée de l’histoire et du patrimoine de la ville : celle qui a été imaginée par des artistes de renom comme Burri, Consagra ou Beuys. On constate une fois de plus la tentative d’imposer « une lecture patrimoniale très concrète et univoque » à laquelle la majeure partie de la population n’adhère pas immédiatement ni ensuite, d’ailleurs, avec le facteur aggravant que l’oubli nécessaire de la catastrophe décrété par les institutions est resté étroitement lié à un rapide processus d’abandon et de transformation en ruines de cette nouvelle ville-musée, convertie aujourd’hui en un paysage fantasmagorique.

Parmi les articles rassemblés dans ce dossier, il en est deux qui font référence à des aspects que nous pourrions définir comme « instrumentaux » dans les processus de patrimonialisation, et qui nous donnent la possibilité d’appréhender comment les conflits inhérents à la conception du patrimoine (à une conception dominante du patrimoine) imprègnent aussi les procédés techniques impliqués. Dans le premier de ces articles, V. Sales analyse le rôle de la photographie dans la construction du patrimoine industriel représenté par l’ancien complexe Moinho Minetti & Gamba et ses abords, situés à São Paulo, dans une importante aire désindustrialisée sujette aujourd’hui à un boom immobilier. L’appropriation de ce legs architectural et urbanistique a donné lieu à de multiples conflits entre la population, les agents immobiliers et l’État. Dans ces conflits, on a érigé la photographie non seulement en instrument d’arbitrage, mais aussi en mécanisme de fabrication d’une identité territoriale détrminée. Mise au service dans ce sens à des fins d’exposition et d’argumentation, la photographie s’accompagne alors de rhétoriques orientées où les limites s’estompent entre connaissance spécialisée et intérêts politiques.

Pour leur part, Ch. Callais et Th. Jeanmonod centrent leur propos sur le patrimoine mondial de l’Humanité constitué par la couronne résidentielle formée par les quartiers de maisons mitoyennes qui se sont étendus tout au long du XIXe siècle sur le vaste territoire de la première périphérie urbaine de Bordeaux. Les auteurs se réfèrent aux particularités d’un conflit que l’on pourrait qualifier de « classique », et qui tourne autour de la conservation du patrimoine ancien habité et de sa nécessaire adaptation aux modes de vie actuels. Ils mettent en lumière le fait paradoxal que ces quartiers périphériques reconnus comme caractéristiques d’un « art de vivre et d’habiter » propre à Bordeaux et, en même temps, comme porteurs d’une valeur culturelle universelle, soient soumis à des mesures spécifiques de protection de ce que l’on a appelé la « ville de pierre » qui, souvent, font plus obstacle aux modes de vie des résidents actuels qu’aux processus de changement social auxquels contribue elle-même la patrimonialisation de ces quartiers.

Pour des raisons relevant des normes de la revue, deux articles ont dû être placés dans la section « Hors dossiers », sans pourtant déroger aux attendus de l’appel à articles. Celui signé par M. Contin, par exemple, montre comment, dans deux contextes nationaux socioéconomiques et politique différents, le caractère patrimonial de deux parcs urbains anciens, confronté à leur usage contemporain a pu influer sur les enjeux d’aménagement urbain et la prise de décision lors des négociations entre acteurs : d’un côté, le parc du Mont-Royal à Montréal (Québec), face auquel se trouve le stade Percival-Molson, propriété de l’université McGill et siège de l’équipe « Alouettes » ; de l’autre côté, le stade Jorge Luis Hirsch, du club Estudiantes, situé à la limite sud du parc municipal El Paseo del Bosque à La Plata (Argentine). Depuis le début des années 2000, les deux équipes se sont engagées à moderniser leur stade, ce qui, étant donné la relation spatiale et historique de ces derniers avec leur parc, a provoqué de vives controverses politiques et administratives qui illustrent la volonté de participation des différents acteurs urbains dans les processus d’approbation de projets concernant des espaces patrimoniaux, à travers des modalités institutionnalisées ou des interventions judiciaires.

A. Nicolas et Th. Zanetti, pour leur part, ciblent la question des patrimoines industriels et portuaires, « dont la reconnaissance patrimoniale ne s’impose pas au regard des critères purement esthétiques, historiques ou artistiques ». Ces auteurs montrent comment les friches industrielles de la Manufacture d’armes de Saint-Étienne, de l’île de Nantes et du site dit « des pistes » de Michelin à Clermont-Ferrand, au coeur de ce qui est considéré comme les « bonnes pratiques » en matière de régénération urbaine, sont devenues des opportunités de redéfinition de l’espace urbain, selon de nouveaux référentiels cognitifs et des ambitions inédites ». Ainsi, paradoxalement, l’attribution de nouveaux usages à ces sites reconnus comme patrimoniaux traduirait moins « la redécouverte et le partage d’une histoire commune » que la promotion globale d’un territoire à travers des politiques symboliques de marketing urbain à l’oeuvre dans les projets urbains contemporains visant le renouvellement de l’identité locale en direction tant des habitants que des investisseurs et des visiteurs.

Les articles de ce dossier confirment le risque, sous couvert de protection et de promotion, sur lequel avait déjà alerté Françoise Choay (op. cit.) : le patrimoine construit s’éloigne de la mémoire collective et du vécu des habitants qui se trouvent plus ou moins dépossédés de l’usage de leurs lieux sous l’effet de processus de muséification et de mercantilisation culturelle. Dans la préface particulièrement éclairante d’un ouvrage collectif consacré aux relations entre un espace urbain monumentalisé et les populations qui vivent en son sein ou aux alentours, l’anthropologue Daniel Fabre (Fabre et Luso, op. cit.) résume parfaitement la fonction idéologique, sinon volontairement assignée, du moins objectivement exercée, de la patrimonialisation : « incarner le passé, oublier la société », et plus spécifiquement les habitants des cités concernées, « comme si l’acte d’élection monumentale lui-même […] était devenu le grand rituel d’amnésie du monde contemporain, un rituel qui ne s’avoue pas et se nourrit de sa dénégation ».

Ce que ce numéro apporte en propre comme résultat est que c’est la conception même du patrimoine urbain qui matérialise effectivement cette dépossession. Sous les dehors consensuels et unanimistes dont la revêtent les discours institutionnels qui éliminent la question de la réaction des habitants, la patrimonialisation se manifeste comme conflictuelle, révélant une dimension politique qu s’exprime par des divergences, des tensions, des divisions, des clivages voire des oppositions et des affrontements multiples et divers. Comme le souligne encore D. Fabre, « nul n’a le pouvoir d’effacer d’un trait les habitants […], ils savent à l’occasion se rappeler à l’attention, ils produisent au jour le jour une tout autre mémoire ». Dans leur rapport aux visiteurs, par exemple, « tout est possible, depuis l’accueil généreux jusqu’à l’incompréhension et l’antagonisme, en passant par l’exploitation économique bien comprise ».

Pour les chercheurs prenant la patrimoine urbain pour objet, le risque contre lequel F. Choay avait mis en garde devient alors un défi que l’on peut définir en paraphrasant F. Duchêne, J. Langumier et Ch. Morel Journel : « il s’agit moins de contribuer à revisiter le passé depuis le présent que d’appréhender les processus de patrimonialisation comme une permanente tension entre la mémoire et l’oubli, le souvenir et l’occultation, l’histoire du lieu et la grande Histoire, la parole des gens et le discours institutionnel ».

(1). Nous exprimons à cet égard notre regret d’avoir dû en refuser certains à cause du manque de place dans un dossier bénéficiant pourtant d’un numéro double de la revue.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BOURDIN, A. 1984. Le patrimoine réinventé, Paris, PUF.
CHOAY, F. 2009. Patrimoine en question : anthologie pour un combat, Paris, Le Seuil.
Ciudades,
2011. Dossier « La recuperación de los centros históricos », n° 14 (2011), Valladolid, universidad de Valladolid.
FABRE, D. ; LUSO, A. (sous la dir. de) 2010. Les monuments sont habités, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
JEUDY, H.-P. (sous la dir. de) 1990. Patrimoines en folie, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
JEUDY, H.-P. 2001. La machinerie patrimoniale, Paris, Sens et Tonka.
NORA, P. (sous la dir. de) 1984-1992. Lieux de mémoire. Paris, Gallimard (3 t.).
ORTEGA VALCÁRCEL, J. 1999. « El patrimonio territorial: el territorio como recurso cultural y económico », Ciudades, 4 (1998), dossier « Territorio y patrimonio », Valladolid, universidad de Valladolid.
POULOT, D. (sous la dir. de) 2005. Patrimoine et modernité, Paris, L’Harmattan.

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