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N° 100 : Tourisme en villes



Introduction

par Catherine Bidou

Aux premiers “Sommets du tourisme mondial”, réunis à Chamonix en décembre 1999, autour du thème central du “tourisme durable”, le tourisme urbain a été cité comme une des évolutions en cours, susceptible de diversifier des formes plus massives ou anarchiques de développement. C’est de cette forme particulière d’évolution du phénomène touristique que nous avons choisi de traiter ici. Bien que ne représentant pas une nouveauté pour l’Europe, ou pour quelques grandes villes nord-américaines, c’est de façon récente que le tourisme urbain est à l’ordre du jour dans de nombreuses contrées.

On peut resituer cette évolution dans le cadre d’un certain nombre de facteurs macro-économiques ou macro-sociaux, comme la croissance dans les pays développés de couches sociales aisées et à aspirations culturelles, attirées de surcroît par des séjours moins “passifs” que ceux offerts par les sites traditionnels (comme le plages qui représentent encore au niveau global les premières destinations). La croissance du tourisme en ville est aussi à rapporter au développement de ce que l’on peut appeler un tourisme d’affaires, lui-même lié à la forte tendance à la globalisation de l’économie. Les séjours pour raison professionnelle représentent en effet un important vecteur de séjours de loisir, simultanés ou différés. Les villes qui organisent symposium, congrès, et autres assises professionnelles sont aussi souvent celles qui misent sur la valorisation de leur patrimoine ou le développement de leurs activités culturelles.

Il est à noter que la vogue du tourisme urbain doit en tout état de cause autant à des facteurs liés à la demande de tels services qu’à d’autres liés à leur offre. Les collectivités territoriales, au premier rang desquelles les villes, sont aujourd’hui plus qu’auparavant des acteurs de développement local, et ce, quel que soit le type de ville ou de pays. En effet dans la phase contemporaine de développement du capitalisme, les choix d’investissements, de quelque type soient-ils, relèvent moins du niveau central que du niveau local. Le tourisme urbain dans les types d’investissement qu’il appelle et les compétences qu’il mobilise peut assez bien s’inscrire dans la logique du nouveau régime d’accumulation que certains dénomment “post-fordiste”. Les types d’urbanisation auxquels cette dernière phase est liée engage de façon générale une certaine reconquête des centres-villes, tant de la part des pouvoirs locaux que des couches sociales qui sont porteuses de ce nouveau modèle de développement, et que les sociologues, surtout anglo-saxons, désignent souvent sous les vocables de “nouvelles classes moyennes” ou “classe de service”. Cette reconquête des centres s’exprime par une récupération/réhabilitation de l’habitat ancien comme du “patrimoine historique”, et par la multiplication d’équipements tant commerciaux que culturels, qui correspondent aux “consommations” spécifiques, matérielles et culturelles, de ces couches sociales. Le tourisme urbain figure parmi ces nouveaux modes de consommation où le marché de produits symboliques a un poids important.

Ce que nous avons voulu privilégier comme type d’approche est avant tout des études de cas. Celles-ci ont envisagé des situations concrètes dans lesquelles cette forme de tourisme avait émergé. Leurs auteurs se sont interrogés sur les contextes locaux, les types d’acteurs, analysant également comment et en quoi les territoires concernés se sont trouvés recomposés. Nous avons cherché aussi à diversifier les types d’approches, historiques, socio-économiques, anthropologiques. Presque toutes ces études sont basées sur des données empiriques recueillies sur le terrain par l’auteur. Il a été intéressant de prendre conscience de la diversité des contextes dans lesquels peuvent émerger des processus de développement de tourisme urbain : pays riches ou émergents, anciens ou nouveaux, grandes villes, petites villes, réseaux de villes, villes historiques, villes sans histoire au sens patrimonial du terme, mais jamais ville sans qualités, dont les qualités seront justement diversement mises en valeur, restituées, reconstruites ou inventées…

C’est souvent en effet autour d’un mythe que les villes se sont constituées comme nouveaux territoires touristiques. Il s’agit la plupart du temps de lieux témoins d’évènements ou d’institutions historiques, que certains monuments peuvent rappeler, mais le mythe a pu surgir aussi à partir d’autre matériel sémantique. C’est ce thème qui est développé dans l’article de David Gilbert et Claire Hancock sur New York. Analysant la littérature des guides touristiques entre 1890 et 1930, les auteurs ont pu montrer comment cette ville dont le pouvoir d’attraction et de fascination nous semble aujourd’hui évident, a dû se “construire” comme destination touristique. En effet, elle manquait alors singulièrement d’attraits au regard des canons de l’époque. Ce n’est que progressivement que la ville est parvenue à rendre “ ouristiquement” intéressante sa modernité urbaine, c’est à dire des éléments aussi prosaïques que ses infrastructures urbaines – signalisation lumineuse par exemple- ou ses immeubles de bureau de grande hauteur. La verticalité de la “ville debout” pour reprendre l’expression de Céline dans “Voyage au Bout de la nuit”, est venue combler ses manques de monumentalité.

Dans d’autres cas, l’image comme la fonction touristique d’une ville, ou d’un réseau de villes, seront construites à travers une revitalisation ou une “mise en scène” d’une culture locale, qui peut alors être saisie par certains acteurs locaux comme opportunité de développement. C’est ce que montre Sara Le Menestrel dans l’analyse qu’elle mène de l’ouverture au tourisme des petites villes de Louisiane. Devant la nécessité de trouver des alternatives à une économie pétrolière en déclin, ces villes tentent de développer une industrie touristique à partir de la revitalisation d’une partie de leur histoire et de leur identité. La culture “cadienne” qui était alors en perte de vitesse, a été remise au goût du jour. A travers un cas comme celui-là on verra aussi comment ce type de reconversion engage encore toute une reconstruction des identités comme une recomposition des rapports sociaux locaux.

Bien que dans un contexte différent, c’est aussi à une mise en valeur du patrimoine culturel local que correspond le récent développement touristique de la ville de Tozeur dans le Sud tunisien. Les objets et traditions des cultures du désert sont présentés dans le musée construit à cet effet, mais reconstitués et mis en scène à travers l’offre d’une variété de prestations. Nicolas Puig nous montre comment cette valorisation se fonde surtout sur les représentations que se font les différents acteurs locaux des attentes des touristes. Il s’agit à leurs yeux de ne pas décevoir le rapport d’”enchantement” auxquels ces derniers sont censés aspirer. L’auteur analyse aussi la façon dont les “lieux communs touristiques” servent d’opérateurs réflexifs à la communauté locale, et peut-être éventuellement aux visiteurs.

C’est à un autre type de reconversion territoriale qu’a correspondu le développement touristique des anciens centres urbains de Sharm-al-Sheikh et al-Arish en Egypte, étudié par Olivier Sanmartin. L’auteur nous montre comment, sous l’impulsion de l’Etat mais également de divers autres acteurs locaux, l’organisation symbolique et fonctionnelle de la péninsule du Sinaï a pu se trouver réorientée. La fonction purement stratégique et défensive qui prévalait dans la région depuis plusieurs décennies a pu être diversifiée par l’ouverture au tourisme international mais aussi national. Les enjeux de cette dynamique sont multiples, économiques, sociaux, culturels mais aussi politiques, confortant le pays dans son rôle de médiateur entre l’occident et l’orient et de modérateur au sein d’une région sous tensions.

Daniel Hiernaux-Nicolas propose d’appliquer un cadre d’analyse d’inspiration “régulationniste” à une étude du développement touristique au Mexique depuis les années cinquante. Basé au départ sur un tourisme de masse, des infrastructures importantes, et de lourds investissements étatiques, la première phase de croissance du phénomène a correspondu selon l’auteur au modèle du “ fordisme périphérique imparfait”, dont Acapulco fut à la fois le centre et le paradigme. Depuis une dizaine d’années, on assiste à une diversification des formes du processus touristique, parmi elles le tourisme urbain, qui pourrait illustrer l’émergence d’un modèle de tourisme “post-fordiste”. C’est dans la ville de Mexico en particulier qu’est étudiée cette inflexion. Conforté par le développement récent du tourisme d’affaire, le tourisme urbain dans la mégapole de Mexico correspond aussi à une évolution des politiques urbaines de la municipalité qui misent de façon récente sur la valorisation du centre historique, de ses monuments mais également de son habitat ancien. Le tourisme urbain s’inscrirait ce faisant, dans des nouvelles formes de régulation urbaine.

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