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N° 99 : La nature et l'artifice



Introduction – CHRONIQUE D’UN ÉCHEC (QUI AURAIT PU ÊTRE) ANNONCÉ

par Bernard POCHE

En 1997, le Comité de rédaction d’Espaces et Sociétés décidait de lancer le projet d’un numéro sur le thème de “La nature et l’artifice”. Il n’est pas indifférent de rappeler les circonstances qui avaient amené à cette idée, et même aux termes utilisés : il s’agissait d’une exposition, organisée par Jeffrey Deitch avec l’appui de la Fondation Deste pour l’Art contemporain, dont l’initiative revenait à une personnalité d’origine grecque mais d’esprit très international, et dont le titre était Artificial Nature, “ La nature artificielle ”. Cette exposition a fait en son temps (1990) le tour de l’Europe ; extrêmement provocante, elle a connu un grand succès, au moins de scandale, ainsi que l’exposition Post Human qui l’a suivie. Lors de la présentation, à Rivoli près de Turin, de cette dernière, un carton annonçait à l’entrée que l’exposition était principalement destinée à l’homme des prochaines générations “ qui aura des “puces” électroniques greffées dans le cerveau ”.

Deux choses paraissaient donc hors de doute à travers cet énoncé et les considérants qui l’accompagnaient :

- les termes de “nature” et d’”artifice” étaient choisis de manière imagée, de façon à déterminer une opposition rhétorique qui allait très au-delà de leur utilisation, classique ou susceptible d’être sollicitée, dans la tradition “occidentale” de la philosophie et des sciences humaines,

- il existait, au moins chez les “metteurs en scène” de l’image de l’homme et de son rapport à l’environnement concret, un très fort sentiment de rupture par rapport au passé, l’artifice n’étant plus considéré comme le moyen, pour l’homme, d’organiser la nature à sa guise, mais comme la pierre élémentaire avec laquelle allait se mettre en place, à l’initiative de celui-là, une “nature artificielle” destinée à remplacer totalement la “ nature telle que nos ancêtres l’ont connue ”, laquelle “ sera bientôt finie ” (selon les expressions de Jeffrey Deitch). L’”explosion” que connaissaient alors les techniques de la manipulation génétique, qu’il s’agisse des techniques de procréation assistée, du clonage ou des organismes génétiquement modifiés (avec des horizons en forme d’ingénierie génétique généralisée ou du moins non limitée dans son principe) paraissait mettre à l’ordre du jour l’ensemble de la question, dont elle ne constituait cependant qu’une partie, à côté par exemple de l’utilisation systématique des images virtuelles.

L’idée du numéro était donc de proposer l’ensemble de ces phénomènes comme un thème de réflexion d’inspiration générale sociologisante, conforme à la ligne de notre revue : si l’espace matériel se trouvait ainsi radicalement modifié, cette autre composante de l’espace, social cette fois, qu’est la figure de l’être vivant se trouvait également engagé dans un processus de transformation complète dont l’évolution était totalement imprévisible. C’était bien tout le rapport entre le monde physique et les sociétés humaines qui risquait d’être bouleversé.

Bien entendu, les aspects phénoménaux et empiriques de cette question avaient déjà fait l’objet de nombreuses discussions et d’une large médiatisation ; mais leurs aspects de logique sociale avaient été le plus souvent occultés par des considérations de type, soit économique, soit bio-médical au sens strict. La vision “néo-prométhéenne” qui semblait en résulter restait donc assez fortement marquée par une attitude relevant du prolongement de l’optimisme “scientiste” du XIXème siècle, et la question de savoir si des “progrès techniques” de ce type pouvaient engendrer structurellement des effets pervers semblait ne pas pouvoir être posée. Tout au plus enregistrait-on des réactions en termes de “police” (Comité national informatique et liberté, Comité consultatif national d’éthique…), dont le fondement restait plus “moral” que sociétal, avec les risques bien connus d’érosion progressive de ce qui n’est posé qu’en termes de “morale traditionnelle”.

Or, bien qu’une large diffusion ait été assurée à notre texte d’appel à articles, qui a été adressé, outre sa parution dans les colonnes de la revue, à plus d’une cinquantaine des correspondants habituels ou des chercheurs connus des membres du Comité de rédaction, le nombre de réponses, même exploratoires, a été extraordinairement faible, et en particulier la réaction de la “profession sociologique” a été presque nulle. De plus, diverses propositions, parfois au stade du projet d’article, ont été retirées par leurs auteurs ou ont dû être invalidées en raison d’un écart vraiment trop important avec les termes mêmes de la question posée.

On trouvera donc ci-après cinq textes qui, pour trois d’entre euyx, ont été élaborés dans l’ambiance du droit, de la philosophie et de la géographie. Seul un article (deux, si l’on considère celui que signe le responsable du numéro) semble aborder délibérément de front les questions de représentation sociale liées à la thématique qui était mise en évidence. A travers la référence aux diverses connotations de la “cyberculture”, et son rapport à des dérives de la pensée religieuse, Cédric Polère montre comment toute une littérature, soit de science-fiction, soit de théorie du “monde de la communication”, s’est lancée dans une vision eschatologique, où le thème de la virtualité s’entrecroise avec celui de la mondialisation pour laisser entrevoir la perspective d’une ” existence désincarnée et angélique ”, démarche que l’on pouvait trouver sous-jacente, avec un procédé de composition scripturaire un peu différent, dans les romans d’anticipation des années 1920-1970, où l’on détecte assez facilement les procédures de dématérialisation et de déconflictualisation du monde qui sont enracinées dans l’inconscient collectif de leur époque de parution, dès lors qu’on ne se laisse pas arrêter par l’apparent pessimisme de leurs auteurs (article de Bernard Poche).

Si le sociologue et géographe Cédric Lambert nous donne une vision assez sombre de l’usage de la simulation dans la construction de modèles urbanistiques où, dans une orientation assez proche des thèmes avancés par Baudrillard, la “nature” est entièrement réévaluée pour devenir “ une nature maîtrisée, élaborée et programmée, abstraite et sauvée du temps et de l’angoisse ” dans un processus où “ les modèles produisent le réel à partir de cellules miniaturisées, de matrices de chiffres, de mémoires et d’algorithmes (…) offrant, aux signes d’un réel qui n’existe plus, une possible reproduction à l’infini, tout en court-circuitant toutes les péripéties ”, les juristes Florence Bellivier et Laurence Brunet sont déjà, comme c’est fréquemment l’usage dans leur discipline, plus préoccupées de savoir comment le droit va pouvoir s’adapter à des circonstances de techniques biologiques où le recours à la nature (dans l’ordre de la physiologie humaine) devient presque totalement imaginaire (tout en continuant à servir de modèle d’arrière-plan à la question de la procréation comme à celle de l’inconfondabilité de la personne physique), de manière à essayer de fonder “ l’identité constitutive des sujets ” dans un “ artificialisme cohérent ”.

Comment, dans un cas comme dans l’autre, les sociétés concrètes vont-elles réagir ? L’urbaniste et le juriste sont des techniciens (“ le droit est fondamentalement une technique – ars juris - ”), et à la rigueur la question de la légitimité de leurs pratiques peut être “externalisée” par eux, et renvoyée aux apparences d’un consensus dont l’analyse en profondeur ne les concernerait pas. Mais si l’on en croit la vision du philosophe Gilbert Hottois, spécialiste de bioéthique, la dynamique associée à la “recherche-développement techno-scientifique” (RDTS) constitue une composante non seulement majeure, mais autonome, de l’histoire contemporaine de l’humanité, et tout ce qui est entrepris pour s’y opposer ou la contrôler relève presque nécessairement de l’” argumentation ontologique ”, c’est-à-dire consiste à mettre en travers de sa course une vision de l’Homme, de la Nature ou des structures sociales fondée “ en Vérité ” pour des raisons d’ordre transcendantal ; prise de position qui semble aller dans le sens de la volonté de libération des contraintes physiques, sociales et institutionnelles qui est coextensive à la démarche des Lumières. Le fait que “ l’ontologique (…) réfère, non au réel hors langage, mais à l’expérience symbolisée par les hommes ”, c’est-à-dire, pour le sociologue, à une représentation sociale, semble (paradoxalement, pour la même discipline) constituer une invalidation radicale de sa légitimité ; l’argumentation correspondante doit, selon Simondon auquel se réfère Gilbert Hottois, “ être surmontée grâce au développement d’une “culture technique” “, faute de quoi les représentations “ traditionnelles ” sont entretenues de manière répétitive et sclérosée ; dérive à quoi s’opposerait, par exemple, la conviction selon laquelle “ le doute n’existe pas quant à la possibilité et à la nécessité d’une (…) solution rationnelle univoque des problèmes ”, puisqu’on ne peut rien dire “ des limites d’un système basé sur l’informatique, la génomique, les nouveaux matériaux “intelligents”, etc. ”

Mais où se situe, face à cette “intelligence” qu’ont pour mission d’incarner les techniques, la sociogenèse des attitudes ? Quelle validité doit-on attribuer alors à ces angoisses et à ces refus auxquels, parfois, nos sociétés contemporaines semblent en proie, et peut-on se contenter de les exorciser seulement, comme des “attitudes régressives”, voire “médiévales” ? Le “ sens de la prudence et de la responsabilité ” que préconise Hottois est-il suffisant, d’autant que l’expérience a montré qu’il n’était pas toujours partagé, ou sous des formes quelque peu déroutantes ? En bref, au risque de paraître un peu trivial, trop pragmatique, que se passe-t-il “sur le terrain”, et pourquoi ? C’est là où les sciences sociales, pas nécessairement sous les formes douteuses du sondage mais plutôt sous l’aspect de la “compréhension” héritée de Weber et des sociologies phénoménologiques, auraient pu avoir une tâche, et trouver la continuation de leur vocation “critique”. Faut-il nécessairement, même avec des prétextes “humanitaires”, prendre comme postulat que, si tout ne va à coup sûr pas très bien, les choses ne peuvent manquer de s’améliorer avec le temps ?

L’absence totale de réaction sur ce registre, venant des professions intellectuelles, à notre question, semble bien révélatrice. Peut-être les sciences sociales en sont-elles arrivées à un stade où elles ne peuvent plus exercer un regard critique sur le monde, parce qu’elles ne savent plus au nom de quoi elles le feraient. Tout semble se passer comme si elles restaient marquées par les circonstances de leur apparition, comme discours spécifique sur la société humaine, distinct de la philosophie proprement dite. Elles naissent au moment où le monde de la société laïque, c’est-à-dire libre et mouvante, se dégageait d’une théologie sociale qui construisait sa pensée du monde sur le paradigme d’une identité profonde entre Dieu et la Nature, reflet lui-même de la doctrine de la Création : la nécessité de s’en dégager était alors basée sur un optimisme global, une “rédemption” inversée. Il ne s’agissait plus de revenir à l’ordre de la cité de Dieu, mais de construire la cité des hommes, et ceci grâce à l’émergence de l’artifice généralisé (au sens de l’art, de l’ingegnum, cf. l’Encyclopédie). Et, de stade en stade, c’est la notion d’ordre, au sens d’ordo, de convenance, qui allait se trouver progressivement dévalorisée puis invalidée.

Dans un premier temps, cette dynamique de l’artifice social s’appuyait en effet sur un double mouvement de fond : abattre les impostures qui identifiaient la Nature avec les pouvoirs ex-orbitants de groupes ou de castes, fonder en droit l’action sur le monde par le rôle majeur attribué à celle des faibles, des dominés, des opprimés, dont l’agir allait pouvoir enfin s’exercer librement sur une matière inerte, passive, ne possédant en elle-même aucune finalité non plus qu’aucune pérennité. Le paradigme, si souvent utilisé, du renversement copernicien est là pour en témoigner : l’action humaine peut inverser aussi souvent qu’elle le désire (et l’on retrouve le mythe du désir illimité) le rapport entre la base et le construit, entre la matière et l’objet fabriqué.

Ce qui résulte de ce processus ne peut être dit ici comme par l’effet d’un magistère rhétorique. Mais les sciences sociales, peut-être, se sont progressivement dissoutes dans son développement. Une fois qu’il n’y a plus rien à abattre, que la thèse de l’ordre préétabli, et plus personne à fonder en légitimité, parce qu’il n’y a plus de légitimité de droit au-delà des processus, elles en sont réduites à accompagner instrumentalement la thématique de la transformation en train de se faire, sans que l’on ne sache plus très bien, ni à partir de quoi on transforme, ni dans quel but, avec quelle vision de l’être-à-venir. Les deux questions auraient-elles perdu tout sens ? Et ce n’est évidemment pas un hasard si ce que d’aucuns appellent un peu ingénument l’individualisme, et qu’il vaudrait mieux appeler une atomistique sociale, devient la théorie sous-jacente de notre contemporanéité. Ce qui est en cause n’est pas tant la liquidation de la métaphysique que l’effacement potentiel de toute socio-logique.

Une autre conséquence, liée directement aux générations successives de l’artifice, est constituée par le “circuit fermé” de celui-ci sur lui-même. A partir du moment (et la capacité gigantesque donnée par l’électronique de faire tourner l’information en boucle a permis cela) où l’artifice peut réagir sur l’artifice au point d’intégrer jusqu’à la détermination des nouveaux critères qui vont optimiser cette rétroaction, on peut admettre en effet qu’il n’y a plus de rôle premier de la matière. Celle-ci est seulement le chemin, la voie, par lesquels procèdent les représentations et les actions artefactuelles, commandées en principe par les besoins (ou plutôt par les désirs) de l’homme et, en réalité, de plus en plus par les capacités “techniques” de ces dispositifs. L’identification entre la machine désirante et la “machine tout court” se fait de plus en plus nette. Et quoi de plus propre au désir que d’annuler mythiquement toute résistance de ce qui n’est pas lui ? De ce que l’on appelait encore, jusqu’à ce que les dispositifs en cause aient acquis “droit de cité”, la nature, comme système matériel extérieur à l’homme ? Et il est permis de penser que la “génomique” n’est peut-être pas éloignée, dans son principe fondateur, de ce système de “court-circuit” qu’est la “circulation bouclée à vitesse infinie” de l’information et du processus de sélection. Développer cela serait presque trop facile, comme de passer à une analyse de la force symbolique de la thématique du virtuel. Le virtuel, c’est le pont qui relie le désir et la réalisation par annulation mythique de la résistance de la physicité des choses — du “réel”.

Il peut paraître clair, sinon établi, que réécrire le (si vieux) thème “Nature et Artifice” comme “matière et virtuel”, ou comme “désir et contrainte”, n’était, tout de même, peut-être pas si difficile… Ce n’est plus une question de débat philosophique au niveau absolu : c’est bien une question de théorie, mais de théorie de la société. Mais cette question est-elle encore jugée pertinente ? Bien au-delà des proclamations des “droits de l’homme”, lesquels doivent faire face aux mille et une perversités du fonctionnement courant et quotidien de la société (dont au premier chef cette autre forme de circulation à vitesse infinie qu’est celle des mouvements financiers), on peut se demander si l’on n’est pas en face d’une véritable société virtuelle, cela dit de manière à peine métaphorique. N’y a-t-il pas pourtant quelque naïveté à défendre simultanément la déréglementation et les droits de l’homme ?

Au-delà de cette incursion dans la praxis politique, cette question de la matière et du virtuel était bien, en tout état de cause, celle sur laquelle notre revue avait convié les hommes des sciences sociales à un débat de fond, où la figure de l’espace pouvait être appelée à représenter tout simplement le partenaire incontournable que serait la matière pour les sociétés humaines. Ce débat n’a pas eu lieu. Ne peut-on pas dire, après coup et en le regrettant, que la chose était malheureusement à prévoir ?

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