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N° 103 : Paul-Henry Chombart de Lauwe et l'histoire des études urbaines en France



Editorial

par Jean REMY

Un premier texte situe Chombart de Lauwe dans le milieu parisien de son époque. Le dossier aborde ensuite le statut de la morphologie urbaine et le sort de l’Ecole de Chicago dans la sociologie française. Cette préoccupation fut prédominante dans une première étape de la carrière scientifique de Chombart de Lauwe où il se situe dans la lignée de Hallwachs. Le dossier aborde ensuite la manière dont l’auteur a promu la présence du sociologue dans des modes de communication telle la télévision, pour améliorer une pratique démocratique. La mise en œuvre de celle-ci repose pour lui sur une série de médiations communicationnelles dont le poids s’alourdit en milieu urbain. Puisque les médiations sont ambiguës, les chercheurs doivent jouer un rôle catalyseur pour exprimer ce qui est plus ou moins latent dans les réactions de la vie quotidienne. Les modalités de recherche-action sont un interface indispensable.
Le souci de coller à la vie quotidienne ne l’empêchait pas de faire valoir l’intérêt d’une problématique, à condition que celle-ci ne s’enferme pas sur elle-même. Ainsi fut-il préoccupé de comprendre comment des groupes sociaux se forment à partir de divers facteurs où le regroupement spatial n’est qu’un aspect parmi d’autres. Ainsi en va-t-il de la manière dont il est préoccupé d’analyser les ouvriers comme un groupe social particulier.
Ces recherches de terrain sont néanmoins défiantes vis-à-vis de généralisations pré-construites. Elles sont plutôt sous-tendues par un présupposé qu’il y a une discontinuité sociale entre les entités territoriales ainsi qu’entre des groupes. Le sens n’émerge pas d’une entité globale surplombantes dont les entités particulières ne seraient que des spécifications.
Ceci nous amène au dernier texte pour une ethnologie ou une éthologie de l’espace.
Ce dossier évoque un moment fondateur dans l’histoire des études urbaines en France. Il permet de réfléchir à la difficulté de donner un statut à l’espace dans l’observation et l’interprétation sociologique française. La même réaction vaut pour le concept d’aspiration. Ce concept auquel l’auteur tenait beaucoup, n’a guère eu d’avenir, car il a été rapidement réduit à la notion de besoin. Il est au contraire lié chez lui à une problématique de la transformation sociale, dans la mesure où il permet une prise de conscience du décalage entre la réalité quotidienne et les souhaits plus fondamentaux qu’une population peut exprimer. La mise en forme de ce décalage est l’enjeu d’une démocratie vécue. Pour y arriver, des formes diverses de partenariat et de participation sont nécessaires. Une démocratie suppose que les transformations ne découlent pas seulement d’initiatives venant du haut.
Ces préoccupations l’amenèrent à développer une problématique qui lui était spécifique et qui s’était forgée dans la pratique de divers terrains. La priorité donnée aux terrains l’amenait d’ailleurs à adopter une attitude instrumentale par rapport aux théories. S’il aurait accepté de parler d’emprunts, il n’aurait pas admis d’être sous la mouvance d’une Ecole d’interprétation, que ce soit l’Ecole de Chicago ou n’importe quel autre mouvement. Il avait le souci d’ouverture à tout ce qui permettait d’éclairer son terrain. Ceci a quelquefois donné une interprétation hésitante attirée par la multiplicité de chemins latéraux qu’il était possible d’emprunter. Les multiples entrées utilisées pour l’interprétation n’aident pas toujours à trouver l’unité mais permettent de préserver la complexité. Néanmoins, son système interprétatif s’est focalisé sur l’un ou l’autre pôle, qui se sont quelque peu déplacés dans les étapes de sa carrière scientifique.
La thèse Paris et son agglomération avait été le point de départ. Logement et familles est venu après exprimant le même souci de comprendre le régime d’interactions spatiales en l’appliquant à la formation des groupes. Une seconde étape l’amena à élaborer une sociologie des aspirations. Celle-ci permettait de donner une compétence à un groupe social capable d’exprimer un dépassement de son vécu actuel. Cette sociologie des aspirations est reliée d’une certaine manière à une anthropologie de l’espace construit. C’est le propos de son ouvrage Sociologie des aspirations. Elle est reliée à l’analyse des dynamiques culturelles. L’accent est mis sur l’étude des hommes en tant que sujets historiques (capables d’intervenir dans la modification du monde ) et en tant que sujets désirants (non pas dans le sens psychanalytique mais en tant qu’émetteurs d’aspirations s’ouvrant sur un devenir meilleur).
Cette association entre aspirations et transformations sociales aboutit à un ouvrage ultérieur qui resitue les aspirations dans un cadre plus large, où est évoquée la notion de pouvoir. Ceci explique le titre du volume Culture et pouvoir. Ce livre est considéré, par certains, comme sa pièce maîtresse où apparaît bien, comment une démarche théorique est d’autant plus consistante qu’elle est toujours basée sur des fondements empiriques. La culture et le pouvoir sont ambigus. Les aspirations trouvent leur plausibilité dans la formation d’un sens partagé à travers une culture en gestation. Le pouvoir est le passage obligé pour la mise en œuvre de ces aspirations culturellement légitimées. La formation de la culture et l’exercice du pouvoir supposent de multiples médiations qui sont des filtres déformants, voire inhibants. Ce qui assure la réalisation, permet aussi la perversion.
Le souci de comprendre la spécificité du contexte dans lequel les évolutions se déroulent l’a amené à promouvoir des études comparatives internationales. La comparaison pouvait aider à mieux comprendre la spécificité du contexte où l’intervention prenait racine. Cette comparaison l’amena, en outre, à aborder le registre du développement.
Ces préoccupations expliquent la naissance de l’ARCI (Association de recherches comparatives internationales). Ceci fut d’autant plus facile à mettre sur pied qu’il s’agissait d’un thème promu par le CNRS et que la Fondation pour le progrès de l’homme, fondation de droit suisse, a pu financer le centre pendant six ou sept ans. Une connivence restée jusque-là virtuelle s’actualise par un concours de circonstances. Ces circonstances sont importantes pour comprendre la genèse d’une problématique qui s’ouvre sur divers enjeux importants. Dans ce cadre, ont paru plusieurs volumes condensant des recherches collectives. Ainsi, peut-on citer Femmes et développement, œuvre qui révèle bien la spécificité de l’approche. Il essaie de montrer les atouts de la femme comme agent de développement. Il ne s’agit donc pas d’analyse inspirée de ce que l’on a appelé plus tard les “gender studies”.
Le lien entre terrain et théorie, l’ouverture pluraliste à divers apports théoriques en fonction de leur capacité interprétative, le souci de donner de l’importance au quotidien sont des attitudes épistémologiques qui se sont diffusées dans les années 1980. C’est d’ailleurs à ce moment, que l’on a redécouvert en France, l’Ecole de Chicago. Divers ouvrages de Goffmann ont été traduits en français. Tout cela a donné droit de cité à divers courants de la sociologie américaine qui n’étaient pas le structuro-fonctionnalisme de T. Parsons. Chombart de Lauwe a-t-il eu une attitude prémonitoire ? Des leçons sont-elles à retirer de son expérience scientifique qui seraient utiles pour réagir dans le contexte actuel ? Quel parti pourrait-on tirer de son œuvre à partir d’une lecture critique destinée à une nouvelle génération de chercheurs ? Tout cela peut-il nous aider à comprendre divers aspects des études urbaines depuis l’immédiat après-guerre jusqu’à aujourd’hui ? Tel est un des objectifs de ce dossier.

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