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N° 107 : Les États-Unis : un modèle urbain ?



Présentation : La ville américaine comme miroir

par Jean-François STASZAK

Les villes américaines (1) nourrissent, au sein des sciences sociales, une abondante littérature. Des phénomènes, paysages ou processus qui les caractérisent ont été promus comme catégories essentielles de la pensée et même de la pratique urbaine. Le politologue, le sociologue, le géographe ou l’urbaniste qui parlent de la ville ne peuvent manquer de se référer aux villes américaines. Le vocabulaire des sciences sociales en porte la marque (gentrification, suburbanisation, edge city, Central Business District, etc.), et nous invite à lire la ville en anglais dans le texte. C’est aussi que la pensée sur la ville est pour une bonne part américaine. Dans le domaine de la sociologie et de la géographie urbaine, l’école de Chicago, et celle – moins reconnue – de Los Angeles, jouent un rôle de premier plan, au point d’ériger les deux métropoles qui leur servent de laboratoire en véritables archétypes – New York constituant le dernier modèle qui compose cette trinité urbaine. Les villes petites ou moyennes, certains éléments du paysage et de l’urbanisme américain (shopping mall, new urbanism, etc.) suscitent également beaucoup de débats.
Les savoirs et les représentations vernaculaires partagent ce tropisme. New York, Los Angeles, San Francisco, Las Vegas sont des destinations majeures du tourisme international. D’où qu’il vienne, le voyageur qui y débarque s’y trouve face à des paysages qui lui sont à la fois étrangers et familiaux. Il s’agit d’espaces exotiques : leurs composantes, leur échelle, leur organisation, la culture et les pratiques urbaines qui les sous-tendent, etc. ne se retrouvent guère sur d’autres continents, pas en tout cas dans cette combinaison. En même temps, ce sont des villes qu’il a vues cent fois dans des films, des séries ou des informations télévisées, ou sous forme de photographies dans des magazines : il les reconnaît. La ville américaine, ou, plus exactement, certains de ses paysages, en sont venus à figurer le décor urbain, voire la ville par excellence.
Ainsi les villes nord-américaines polarisent-elles les débats et les imaginations. Qu’elles incarnent ou aient incarné la modernité (New York) ou la postmodernité (Los Angeles), qu’on s’attache à analyser leur crise (ségrégation, violence, etc.) ou leur réussite économique (Silicon Valley, Route 128, etc.), elles constituent seulement un objet d’étude et de phantasme privilégié.
Le regard et le discours sur la ville américaine ne sont pas neutres. Considérer la ville américaine, c’est souvent pointer son altérité, désigner ce qu’elle a d’étrange, de bizarre, d’anormal. Le voyageur ou le géographe français y voient trop de voitures et d’autoroutes, des gratte-ciels trop grands, des centres trop vides, des quartiers trop riches ou trop pauvres, une ville trop étalée, des
paysages trop monotones (2) , pas assez d’espaces et de transports publics, etc. Le référent de la comparaison implicite (la norme) est ici bien sûr la ville européenne. Parler de la ville américaine pour en identifier les spécificités, c’est – en creux – évoquer ce qui fait la singularité de la ville européenne et renvoyer à notre conception, et quelquefois même, à notre définition de la ville, en fonction de laquelle on n’hésite par exemple pas à affirmer que telle ville américaine (Los Angeles, le plus souvent) ne serait pas ou plus une ville. Étudier un regard sur la ville américaine, c’est s’intéresser à un regard sur soi-même. On peut alors suspecter toute vision ou discours la concernant d’être affecté par certains biais. Par exemple, si l’on est en France tellement critique à propos de la ville américaine et si l’on se plait à en dénoncer les dysfonctionnements spécifiques, c’est peut-être que ceux-ci rassurent sur la bonne marche des métropoles françaises et européennes. Il est en effet bien plus rare – et (car ?) plus déstabilisant – de signaler telle réussite urbaine là-bas pour s’étonner qu’elle n’existe pas ici, ou de mentionner que les villes américaines échappent à tel problème urbain fréquent en Europe ou en France.
Cet effet de miroir prend de la profondeur du fait que les villes américaines ont constitué et constituent toujours des modèles auxquels on emprunte, si bien que l’on trouve outre-atlantique les sources d’un urbanisme international qui sert de matrice à bien des paysages de par le monde. Les praticiens de la ville (architectes, urbanistes, promoteurs, etc.) copient ou adaptent des éléments des villes américaines, au point que certains CBD asiatiques, certains quartiers réhabilités et gentrifiés des métropoles européennes ou certaines gated communities de Johannesburg ressemblent à ceux de New York, San Francisco ou Los Angeles. Les habitants eux-mêmes, habitués au mode de vie urbain des États-Unis par les médias, en adoptent certains traits (fast food, drive in, etc.). La fréquence et le “succès” de ces emprunts contrastent avec le discours très critique des sciences sociales sur les villes américaines.

La diffusion du modèle urbain américain est bien sûr liée à celle des valeurs et du mode de vie américains. En ce sens, les paysages urbains américains sont des produits d’exportation comme le Coca Cola, et le succès de leur diffusion s’explique par la puissance économique et politique des États-Unis. Ils bénéficient aussi de leur assimilation (à tort ou à raison) à des valeurs perçues (à tort ou à raison) comme typiquement américaines : la liberté, la modernité, la maîtrise technique, etc.
Mais, sans doute, il y a plus. L’Amérique reste, pour différentes raisons et aussi bien pour les Américains eux-même que pour les étrangers, un eldorado. En tant qu’utopie, son espace et ses paysages sont plus que le cadre du rêve : ils en constituent la substance. Au même titre que les étendues de l’Ouest sauvage et des petites villes des westerns, les petites maisons et les collines de San Francisco, les palmiers et les villas de Sunset Boulevard à Los Angeles, la skyline (même meurtrie) de New York composent les paysages idéaux d’un imaginaire urbain qui allie la puissance, la richesse et la liberté. C’est ce qui en fait une cible, c’est aussi ce qui leur confère un extraordinaire pouvoir d’évocation et de séduction.
Évidemment, le rêve comporte sa face noire : les émeutes urbaines, les ghettos, les centres-villes à l’abandon, les villes-fantômes, etc. imprègnent de la même façon l’imaginaire et instituent Watts, Harlem, etc. en archétypes du cauchemar urbain. À l’instar de tout discours sur les États-Unis, qui, en France spécialement, bascule facilement (ou est facilement suspect de basculer) dans l’américanophobie haineuse ou l’américanophilie béate, l’appréhension de la ville américaine passe volontiers, et peut être plus systématiquement, par la dénonciation d’un enfer ou la célébration d’un paradis urbain. Il faut ici marquer la différence entre d’un côté les spécialistes des sciences sociales (économistes exceptés) qui dénoncent de manière quasi-unanime la ville américaine, et de l’autre le grand public et les artistes qui en célèbrent volontiers la beauté ou la grandeur.

Les villes américaines constituent ainsi un enjeu spatial qui déborde largement les rives de l’Amérique du Nord pour impliquer le monde urbain dans son ensemble. Il s’agit même de l’avenir de celui-ci : le futur des villes du monde se joue pour partie dans l’expérience urbaine américaine. Bien sûr parce que celle-ci a en tant que telle une grande importance, mais surtout parce qu’elle est observée avec attention et copiée avec plus ou moins de volontarisme et de recul critique. On prétend ainsi lire dans le présent de la ville américaine l’avenir des cités du vieux continent, et cette vision, le plus souvent, est perçue comme inquiétante : c’est alors l’occasion de célébrer l’urbanité des villes des vieux continents, et de déplorer celle, perdue, des villes du nouveau monde. Dans les films ou les bandes dessinées de science-fiction, les villes du futur, qui ne sont généralement pas des lieux très agréables, sont souvent imaginées comme des caricatures de villes américaines, dont on a forcé certains traits caractéristiques (verticalité, circulation, ségrégation, etc.).

Ce numéro d’Espaces et Sociétés pose deux questions très liées : comment voit-on la ville américaine, et que lui emprunte-t-on ? Sept contributions proposent des réponses.
Les articles de Laurent Viala et Elisabeth Essaïan interrogent deux moments importants dans la construction de deux types de regards européens sur la ville américaine. Le premier analyse le discours et l’œuvre de trois artistes (Louis-Ferdinand Céline, George Grosz et Fritz Lang) sur New York, et présente comment ceux-ci perçoivent, décrivent et jugent la modernité incarnée par cette ville en fonction des horizons urbains qui leur sont propres. La seconde étudie le regard des architectes et urbanistes russes sur la ville américaine, des années 1870 aux années 1950, et montre que ceux-ci, malgré la spécificité du projet de la “ville socialiste”, ont été très attentifs à l’expérience urbaine américaine, dont ils ont pu parfois s’inspirer.
Les contributions de Philippe Guillaume et Myriam Houssay-Holzschuch, de Delphine Sangodeyi-Dabrowski et Pedro Vasconcelos portent sur d’autres continents. Les premiers s’attachent à l’Afrique du Sud pour examiner ce que la ville de l’apartheid doit au modèle de la ségrégation urbaine américaine, mais aussi, à travers l’étude d’un quartier de Johannesbourg, ce que la résistance à la ségrégation y emprunte à la culture urbaine noire américaine. Les seconds proposent de considérer la ville brésilienne à l’aune de la ville états-unienne, qui incarne pour les Brésiliens à la fois le modèle d’une modernité à construire et un contre-modèle pour élaborer la société du métissage.
Les textes de Danièle Laplace-Treyture, Anne-Peggy Hellequin et GianPiero Moretti permettent de mieux comprendre le discours français contemporain sur la ville américaine, et de mesurer ce que les praticiens de nos espaces urbains et donc ce que nos villes elles-mêmes doivent aux métropoles américaines. La première analyse comment la ville et le lieu paradigmatique de la postmodernité – Los Angeles – sont appréhendés par le discours savant à travers ces deux figures de l’altérité que sont la démesure et l’hétérogénéité. La seconde montre dans quelle mesure des concepts et des pratiques urbanistiques américaines comme ceux de la gouvernance et des urban regimes peuvent être transposés pour rendre compte de l’histoire urbaine française la plus récente, notamment celle de Dunkerque. Le troisième examine comment et jusqu’à quel point les modifications des structures de distribution aux États-Unis à partir des années 1950 ont influencé l’urbanisme commercial en France.

Au total, c’est un tableau nuancé qui est proposé. Les regards sur la ville américaine ne sont pas les mêmes selon le lieu et l’époque. Les emprunts à l’urbanisme américain ne sont pas systématiques et peuvent être l’objet d’aménagements. C’est parfois une contre-culture urbaine qu’on importe des États-Unis. La mobilisation des modèles urbains américains est aussi un enjeu de discours.
La richesse des textes qui suivent atteste de l’intérêt des perspectives croisées. Il aurait été tout aussi pertinent d’examiner le regard des Américains sur la ville européenne, qui ne cesse de les attirer et de les séduire. Et l’on sait ce que les villes américaines doivent à Le Corbusier, Hausmann, Hippodamos de Millet, etc. L’urbanisme et l’architecture postmodernes eux-mêmes citent ou pastichent souvent la ville et les bâtiments européens. Les miroirs se font face et les reflets se dédoublent. Le touriste français ou italien en goguette à Las Vegas y contemple certes des paysages urbains spécifiquement américains, qui n’existent nulle part ailleurs, mais ils sont constitués des “répliques” de Paris ou Venise, qui constituent le thème des derniers casinos construits.
Il ne s’agit pas toujours seulement de décor. En 1991, lors d’un voyage avec des étudiants d’aménagement, nous visitions les agglomérations de Washington et Baltimore, et particulièrement leurs suburbs. Les responsables d’une agence d’urbanisme de Columbia (Maryland) nous organisèrent une conférence qui exposait leur projet – alors à la pointe de l’innovation urbanistique : un quartier convivial et de taille humaine. La diapositive qui illustrait la conclusion et représentait l’idéal urbain auquel le projet se référait nous rappela un paysage familier : il s’agissait du centre de Colmar…

 


(1). Précisons une fois pour toutes qu’il s’agit des villes des États-unis et, dans une moindre mesure, du Canada.

(2). On dit souvent que les villes américaines sont toutes les mêmes, qu’on ne peut en différencier les paysages. On peut voir dans ce genre d’appréciation un aveuglement tristement classique, par lequel la réduction de l’Autre à son altérité empêche toute individuation.

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