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N° 104 De la ségrégation à la dispersion Le territoire comme mode d'expression identitaire



Présentation

par Sylvia OSTROWETSKY

Afin de bien montrer comment se redistribue et se réfléchit le propos dès lors qu’il s’offre à la “Maison savante”, nous donnerons ici, pour commencer, une version condensée et légèrement reformulée de l’appel à articles qui était censé tramer les réponses :
“Tout en voulant oublier que son unité s’est construite grâce à une politique souvent farouche d’unification, on considère généralement que la France constitue le modèle de l’Etat-Nation selon trois critères : un seul peuple, un seul territoire, une seule langue. À l’opposé, les États-Unis ont toujours connu une division interne en diverses entités différenciées et bien délimitées mais réunies sous une même “couverture” politique et économique.
On voit se dessiner aujourd’hui, d’un côté, un mouvement de concentration localisé qui, confondant la terre et le sang à travers une ségrégation ethnique de plus en plus marquée, prend des allures dramatiques d’enkystement et s’esquisser, de l’autre, une sorte de conception fédéraliste qui tend à considérer le territoire comme un ensemble plus ou moins homogène.
Au lieu de se référer à l’un ou l’autre modèle de manière alternative comme s’il s’agissait de choisir entre ces deux points de vue, l’un concentrique et l’autre réticulaire, ne faut-il pas se poser la question autrement, c’est-à-dire en termes de médiation entre les individus, les collectivités et les centres étatiques, entre forces d’unification et forces de dispersion ?”
Tout en s’inscrivant dans une thématique identitaire, les articles qui nous ont été proposés relèvent, pour l’essentiel, de trois problématisations différentes.
Les premiers tentent de réfléchir la ségrégation, qu’ils ont tendance à considérer comme un concept flou inutilisable en Sciences Sociales sans précaution. Que ce soit dans les rapports qu’ils entretiennent entre réalité et modèle culturel ou entre immigration et intégration, répondant plus frontalement à la question, les seconds tentent de décrire les processus identitaires liés au territoire dans le contexte contemporain de ce que nous nommons, sans doute par facilité, “globalisation”. Les troisièmes enfin, interrogent le centre dans ses rapports à la périphérie ou encore interrogent la façon dont techniciens de la ville et théoriciens des sciences sociales ont pu l’utiliser et l’utilisent encore en tant que structure fondatrice.
Les deux premiers articles se montrent soucieux de réfléchir les découpages qui permettent de nommer “ségrégation” ce qui pourrait être considéré, d’un autre point de vue, comme de simples accentuations “normales” dans l’occupation résidentielle des diverses catégories sociales. Chacun, à sa manière, montre l’importance du découpage dans la perception de ce qui est conçu soit comme organisation, soit comme ségrégation socio-spatiale.
Christine Chivallon étudie le cas des chercheurs anglais pour montrer combien le renouvellement des découpages opérés est plus dépendant d’une déconstruction de la catégorie “ségrégation” que de la réalité elle-même.
L’attendu explicite des premières études sur la question, affirme que “plus grand est le degré de différence entre distributions spatiales /… / plus grande est la distance sociale entre les groupes (1) “. Elle cite, à ce propos, les travaux de Ceri Peach sur la population d’origine antillaise au Royaume-Uni.
À partir de la décennie 1980, l’approche change. Elle constitue une charnière avec le postmodernisme. On y retrouve Ceri Peach.
Tout en restant classique, cette période procède à une relecture au regard d’une critique du positivisme mais aussi d’une nouvelle façon de voir les
rapports interethniques. On s’achemine ainsi vers l’interactionnisme où la ségrégation est plutôt le résultat d’un choix interne aux groupes communautaires. Cependant, dans cette seconde période, la notion de catégorie raciale reste encore inchangée.
Bien avant les géographes, en sociologie, la notion de race avait été largement remise en question. À partir de Miles, la “race” est une catégorisation politique et idéologique et l’on n’utilise plus le terme de “race” qu’entre guillemets.
À la fin des années 1980, enfin, Peter Jackson qualifie la “race” de “paradigme constructiviste”. C’est, en effet, avec Race and racism qu’en 1987 ce dernier entame une critique radicale des travaux de géographie enfermés dans un empirisme vulgaire. Il affirme – ce qui, en France en tout cas, semble une évidence depuis belle lurette – que la “race” n’a aucune réalité objective mais permet, justement, sa construction en termes identitaires comme résistance à la domination raciale. La rupture est consommée avec les derniers travaux de Susan Smith : Par delà la visibilité des mondes géographiques : politiques culturelles et la musique. Cette dernière montre comment l’espace social et le temps musical sont intriqués dans une expression qui signe à la fois une appartenance et une résistance.
Cette rupture, nous dit l’auteur de l’article, n’est compréhensible que si l’on y reconnaît l’influence postmoderne. Ce mode de pensée est très marqué par le post-structuralisme français : Lyotard, Derrida, Deleuze, Foucault puis B. Latour. Son apogée date des années 1990. S’installer dans la tension entre la contrainte des processus de domination et les vertus de la résistance redoublée par une autre tension entre rationalité savante des procédures de repérage du pouvoir et la rupture avec son universalisme, tel nous semble bien, en effet, un des enjeux spécifiques actuels de la dialectique ségrégation/ dispersion.
Cependant, ce dernier courant n’échappe pas à des dérives désormais insoutenables. Ainsi, en assimilant la domination avec une mauvaise procédure de production scientifique (voir l’introduction de Ami Gutman à l’ouvrage de Charles Taylor, 1994), la tendance “minoriste” ne fait qu’inverser naïvement ce qu’elle critique. Il reste, cependant, que ces derniers travaux ont su montrer que la distribution spatiale “n’épuise pas le sens des significations sociales” et, si on nous le permet, à l’inverse, que les significations sociales n’épuisent pas la
signification des formes urbaines (2).
À cet égard, on ne manquera pas de remarquer qu’une trop grande méfiance à l’endroit de ces catégories a mené la France, et plus particulièrement les
chercheurs de l’INED, à ignorer les critères ethniques interdisant pratiquement une approche de la discrimination (3).
Je ne sais si on peut, malgré tout, parler à propos de la France d’une tendance à croire à une invisibilité des différences. J’inclinerais à penser, au contraire, que leur non-élaboration laisse à la visibilité une efficacité discriminante peut-être plus redoutable encore parce que non dite. Les acteurs sociaux, en outre, ne sont peut-être pas aussi dupes qu’ils veulent bien le déclarer. En tout état de cause, nous serons d’accord pour dire qu’il n’y a pas plus en France de dispersion par invisibilisation que de concentration par innocence essentialiste. La dialectique de la ségrégation et de la dispersion est peut-être moins tranchée que dans les pays anglo-saxons mais elle n’en joue pas moins – et ô combien – sa carte.
Sans douter non plus qu’elle existe, ne serait-ce que dans le regard marqué et marquant de tout sociétaire, l’article de J.J. Helluin élargit le matériel d’analyse aux démographes et praticiens européens dans la définition de ce que nous nommons très (trop) grossièrement ségrégation. Non seulement cette “notion-valise par excellence” se présente sous des formes extrêmement variées mais semble impliquer, de plus, un rapport causal entre les dimensions spatiale et sociale. La question se pose surtout de façon pratique dès lors qu’il s’agit de définir l’appareil statistique censé la diagnostiquer. Tout dépend du point de vue de l’observation ; le quartier, l’immeuble voire la rue “change radicalement sa mesure” au point que l’on peut se demander si son étude ne devrait pas être, avant tout, l’étude des formes qu’elle prend en fonction de différentes échelles.
Pour justifier son propos, l’auteur se limite aux dix dernières années qui,selon lui, font de cette question la dernière question urbaine. Il utilise “un corpus de politiques territoriales en Europe de l’Ouest qui traitent de la cohésion sociale”.
Les politiques peuvent être classées, selon lui, en deux catégories distinctes ; l’une de discrimination territoriale positive (City Challenge et SRB en Grande-Bretagne, Big cities policy aux Pays-Bas, ward contract policy à Bruxelles). La seconde qui consiste à tenter de redistribuer directement les populations (cf. aux USA : Section 8 housing assistance program et scattered site housing program). Cette prise en charge relève de trois classes : nationale contractuelle (France, Pays-Bas, Grande-Bretagne), régionale (Allemagne, Belgique), locale (Espagne, Portugal, Italie). La France oscille entre les deux derniers modèles (quartiers à Toulouse, agglomération à Nantes).
Aux USA, le ghetto est au-devant de la scène comme “amplificateur” d’inégalité, tandis qu’en France, pour des raisons analogues, le regard est centré sur les Grands Ensembles à la périphérie des villes. Plus récemment, la Suède se soucie, également, de la concentration des minorités immigrées… Enfin, depuis 1994, l’Europe intervient sur 84 sites dont 8 français à la manière des Cities Challenge en Grande-Bretagne. On connaît les réticences face à la discrimination positive territoriale qui peut (rapport Sueur de 1998) donner des résultats négatifs si l’on raisonne en termes de bilan redistributif des sommes qui y sont consacrées. En parallèle, l’auteur distingue plusieurs niveaux de gestion à mettre en relation avec, d’un côté, une politique générale de décentralisation (Italie, Espagne) et d’un autre côté, mais d’une façon moindre, avec une macro-régulation étatique (G.B., France, Suisse) voire européenne. Enfin, il se demande s’il faut favoriser un nouvel acteur “ville” porteur des valeurs de solidarité et de cohésion ?
D’un point de vue méthodologique, mais aussi politique comme on vient de le voir, les rapports et contradictions entre échelles restent essentiels. Ainsi, si l’on constate que les agglomérations les plus excentrées sont souvent les plus défavorisées, les régions les plus riches contiennent aussi leurs zones sensibles… C’est à tous les niveaux que se déclinent les conséquences du nouvel ordre capitaliste planétaire.
En général, on dira que plus qu’une représentation plus ou moins stratifiée, les politiques urbaines s’engagent actuellement dans la voie stratégique et partenariale… L’État n’est plus l’acteur automatique de la mise en cohérence.
Les conséquences de cette absence d’intégration sont une sorte de logique frontale, un espace fragmenté à tous les niveaux géographiques avec son cortège de division, de violence et de conflits ethniques. Pour reprendre encore la terminologie de ce dernier, certains territoires “s’effritent” (dispersion), tandis que d’autres se “rigidifient” (nous parlons d’”enkystement”).
La volonté consensuelle qui vit sur le mythe d’un accord général fait de l’espace un médiateur impossible (cf. les débats en France sur la mixité urbaine et sociale).
Dans un tout autre sens, plus descriptif, les deux auteurs suivants, Alain Bonnassieux et Eric Taïeb, tentent de cerner le rapport de la territorialisation à l’identité sociale et culturelle. Si les premiers voyaient dans la ségrégation une structure stratifiée difficile à cerner mais toujours à l’œuvre dans l’interaction, les seconds insistent sur les relations plus ou moins stables entre singularité géographique et culturelle.
En choisissant un pays de création récente comme la Côte d’Ivoire, A. Bonnassieux se donne les moyens de saisir les rapports difficiles entre la pluralité ethnique et l’Etat-nation en formation. L’auteur rappelle, à cet égard, cette phrase clef de Houphouët-Boigny en 1960 : “la Côte d’Ivoire hérite d’un État et non d’une Nation”. Au moment de l’indépendance “un système d’assimilation réciproque des élites” a permis de dépasser le rôle central du groupe Baoulé dont est issu le président. Le local jouait alors le rôle de promotion au niveau central. C’est ainsi qu’une minorité a pu s’enrichir rapidement en ayant intérêt à la constitution de la Nation. Clientélisme et nationalisme semblaient aller de pair.
La forte croissance de l’économie ivoirienne a autorisé ce système de fonctionnement jusqu’à la fin des années 1970. Mais la culture extensive ouvrant l’ouest au développement, a entraîné un afflux de population externe tandis que les profits étaient centralisés dans les villes (la population urbaine passe de 17 à 40 % en1980) avec constitution d’une classe moyenne ayant accès à un cadre de vie avantageux par rapport à la majorité de la population. Ainsi, se dessine l’opposition entre immigrés pauvres des plantations et jeunes scolarisés destinés à l’administration comme au secteur privé. L’émigration est venue du nord, les Mossi du Burkina-Faso, du Mali œuvrant au doublement de la population de 1960 à 1980. La forte différenciation sociale, d’autant plus exhibée que rapide, s’est orientée, quasi “naturellement”, vers l’investissement et la consommation.
Alors que Houphouët-Boigny tentait vainement de mener une politique d’intégration par la double nationalité politique, cette situation a entraîné, à
l’inverse, l’exclusion et le développement de l’”ivoirisation” des emplois du
secteur moderne. Mais la présence d’une “monarchie présidentielle” permettait encore de donner l’impression d’un consensus rassurant.
La crise se manifeste dans les années 1980 avec l’épuisement des réserves forestières et la chute des prix sur le marché international. Elle provoque un ralentissement des activités qui atteint le milieu urbain. L’État, fortement endetté, est tenu de se soumettre aux exigences du F.M.I. La redistribution clientélique ne peut plus fonctionner et provoque un repli identitaire spectaculaire.
Une double tension s’installe entre autochtones et planteurs baoulé de l’Ouest d’un côté, entre Ivoiriens et Burkinabé de l’autre. Dans un contexte de précarisation généralisée des classes moyennes et de paupérisation des citadins, les étrangers du secteur informel semblent mieux s’en sortir. La xénophobie est la forme rêvée pour “penser” la crise de même que l’audience des sectes augmente, que les bandes de délinquants s’accroissent. Du coup la famille élargie constitue le seul recours pour les plus démunis.
Le pluralisme politique des années 1990 a donc lieu dans un contexte en plein désarroi. Si, en définitive, Konan Bédié-baoulé-, porteur d’un capital financier et social important, l’emporte, il ne possède plus les mêmes atouts que le vieux président décédé en 1993.
La dévaluation du franc CFA, la remontée des cours en matière agricole amènent certes une reprise de la croissance mais au profit des disparités et d’un rétrécissement du cercle du pouvoir. Ainsi, un des fils du président Bédié devient le premier importateur de riz. La classe politique investit le monde des affaires. L’accès à l’aide internationale se fait au profit de la croissance des entreprises personnelles.
Pour aller au plus pressé, la compétition des partis opère dans un contexte qui ne permet plus, ni le clientélisme ni la politique d’équilibre. La question de l’”ivoirité” surgit donc de façon quasi paradoxale : nationalitaire, syndicale, tribale et libérale à la fois.
Notre époque doit gérer la tension entre forces opposées, celles du repli et celle de l’avancée, celle de la ségrégation et celle de la dispersion conquérante des réseaux et de leur marché.
Partant d’un point de vue inverse, non plus général mais singulier, E. Taïeb se sert de la pratique du sport pour montrer son versant universalisant, homogénéisateur d’un côté et son versant particularisant, intégrateur, de l’autre.
Par principe, le sport implique des règles valables sous tous les cieux. S’il y est autorisé par ses membres, n’importe quel sportif peut faire partie de n’importe quelle équipe. En dehors de toute autre considération culturelle et sociale, seul compte le niveau de qualification propre à chacun. Cette capacité individuelle ou collective à la compétition constitue l’enjeu spécifique de l’activité sportive. Cependant, l’identité nationale, régionale voire locale, se valorise largement à travers la victoire de chacun ou de l’équipe.
Espace utopique mêlé à l’espace public et privé de la vie quotidienne, géré par une autre éthique, une autre normativité compétitive, avions-nous écrit il y a des années à propos des terrains de sport dispersés en ville, construits, dessinés à la craie, délimités où, théoriquement, le meilleur gagne au-delà des aléas de l’appartenance et de l’héritage symbolique et/ou financier. Il faut ajouter, avec cet article, que ces lieux fonctionnent désormais comme des espaces d’intégration. A ce fils de migrant qui ne sait plus très bien à quel saint se vouer, ils permettent une double opération de délocalisation et d’inscription identitaire. C’est ce qu’exprime brillamment, nous rappelle l’auteur, l’équipe de France “Black-Blanc-Beur” qui gagne en juillet 1998 la coupe du Monde de football. Il analyse cet espace dessiné au cordeau et aux règles qui se veulent transparentes comme un des vecteurs important de l’intégration sociale. Dans son isolement suréclairé, il s’infiltre dans l’appareil urbain comme un concentré, un temps d’arrêt intense, opposé à l’espace poreux de la “société de marcheurs” décrite par Simmel puis E. Park pour caractériser la grande ville contemporaine.
Ces sportifs sont des socialisateurs incontournables désormais pour ceux qui peuvent afficher sans trop de défit leurs qualités. Sans doute, les distinctions sociales subsistent sur les tribunes et les insultes xénophobes peuvent-elles fuser en cas d’échec, E. Taïeb récuse, cependant, qu’on puisse limiter le sport à cette reproduction simple de capitaux “acquis par ailleurs”, voire conçus comme simple “opium du peuple” ou encore “exutoire”. Dimension universaliste, “assimilatrice”, qui n’oblige pas pour autant, pense-t-il, au reniement de ses origines. Cela est patent, en tous cas, pour la France, où l’espace sportif participe de manière exemplaire du “creuset français” cher à G. Noiriel.
L’auteur est intarissable lorsqu’il s’agit de fournir les détails biographiques des joueurs. Il connaît tout des pères, mères et grands parents. Même s’il insiste plus particulièrement sur Platini et Zidane qui ont accès à une reconnaissance mondiale, ce qui lui semble important, c’est, d’une manière plus globale, le rôle symbolique de ces grands joueurs. D’où la reprise dans un de ses sous-titres : “Zinedine Zidane ; un maghrébin qui réconcilie la France avec ses immigrés”… Ce statut de Janus, Noah le décrit excellemment : “En Jamaïque, je suis tout le monde, au Cameroun, je me fais traiter de blanc, à l’école, en France, on m’appelait “bamboula”.
La plupart sont conscients de leur rôle social. Ils constituent un contre-exemple de toutes les difficultés de la relégation et de ses conséquences exclusives et délinquantes. On reprendra à leur propos une citation de Didier Deschamps en 1998 : “cette victoire a dépassé le cadre du sport. Elle efface beaucoup de différences aussi bien sociales que raciales ou politiques”. Tenir les deux bouts de la valorisation individuelle de nature plus universaliste, valable dans n’importe quel territoire, et de l’assimilation identitaire valable pour un territoire unique, voilà ce que ne peut réunir facilement aucune discrimination positive.
La dernière partie de cette présentation sera consacrée à deux articles qui s’interrogent sur l’importance, pour le sens commun, du centre en tant que modèle-idéal dans le premier, pour la pensée urbanistique et théorique, en tant que modèle indépassable de l’urbain, dans le second.
A travers une sorte d’archéologie de Buenos-Aires, Guenola Capron décrit les aléas du centre réel dans ses rapports à l’imaginaire.
Est-ce une ville européenne avec son centre plein ou américaine – quasiment anomique par rapport aux schémas occidentaux de la ville ? Tant il est vrai que les fonctionnements culturels et sociaux sont boiteux du point de vue des
attendus de la logique formelle, quand elle se rêve européenne, nous dit l’auteur, elle est américaine et à l’inverse, quand elle s’engage dans la modernité, son assise reste centrée à la manière européenne.
Reprenant G. Germani, l’auteur insiste d’abord sur le fait que l’Argentine n’est “pas tant une partie d’Amérique latine que l’extension de processus migratoires européens”. Ce sont simultanément l’immigration et le port qui fondent l’identité urbaine de sa capitale. Si elle peut prétendre à être le Paris de l’Amérique latine “aux accents américains” au début du siècle, elle est “une grande ville américaine aux accents européens” à la fin.
Petite bourgade dans les dernières années du 18ème siècle, la décision, en 1880, d’en faire la capitale de la nation va, avec la construction d’un port moderne en 1881, amorcer la première phase, précoce en Amérique latine, de sa métropolisation. L’économie agro-exportatrice mais surtout la construction de la capitale entraînent une politique d’immigration particulièrement incitatrice. Entre 1908 et 1914, Buenos-Aires grandit de façon “vertigineuse” identique à New-York. En 1910, date de la célébration du centenaire de l’indépendance, la ville comporte un centre-ville édifié autour de la place de Mai et des faubourgs interlopes, redoublé par une division entre le nord aisé et le sud industrieux.
Les épidémies entre autres expliquent ce développement vers le nord du centre surnommé la city.
En 1930, l’exode rural remplace l’immigration stoppée par la grande crise et le premier coup d’état. Ceci s’accompagne en 1940 d’un important processus de suburbanisation (1ère couronne en 1960, 2ème en 1980). Les voies de chemin de fer puis la première autoroute (“Panaméricaine”, 1960) jouent un rôle inducteur de développement urbain en “doigt de gant” à l’image de l’Europe. La plus grande partie de la banlieue est constituée de lotissements populaires en même temps que le boulevard de ceinture (avenue Piaz) favorise, comme en France, la césure entre la ville et la banlieue. L’architecture, les pratiques culturelles, imitent le vieux continent, on copie à l’identique les édifices des grandes capitales tel en 1908 le théâtre Colon. L’opposition est radicale entre “civilisation” et “barbarie” définie non seulement par l’Amérique précolombienne systématiquement exterminée, par les Noirs d’origine africaine massacrée, mais aussi par les travailleurs illettrés venus d’Europe.
L’auteur rappelle l’importance de la classe moyenne blanche d’origine européenne et du culte de la mémoire qu’elle pratique. Le mythe européen s’installe sur une réalité américaine.
Le port constitue la métaphore de la relation vers le reste du territoire. Que ce soit vers l’océan ou la pampa, il fonctionne comme “machine centripète qui dévore le reste du pays” (Sarlo, 1995) mais aussi comme “lieu d’absorption progressive des différences”. Ici, point de multiculturalisme, contrairement aux USA, le melting pot est effectif (les regroupements se font par rue ou par pâtés de maisons). Le quartier est la base de référence, il donne naissance à la mythologie urbaine, celle des “cent quartiers”. Cependant, le centre ne correspond pas à la “radio-concentricité” européenne . Trame orthogonale de conquête, la ville peut se développer à l’infini. Ainsi, forme urbaine et structure sociale coïncident point par point. Le centre pour les élites puis les classes moyennes, les quartiers pour les immigrants enrichis, la périphérie pour les ouvriers et les migrants ruraux.
Les années 1980-1990 voient la chute des revenus moyens, l’augmentation spectaculaire du chômage ; la position de la classe moyenne et des cols blancs n’est plus assurée. Jet set et nouveaux riches, en particulier ceux qui sont inféodés aux États-Unis, sont à la tête du pays.
La municipalité veut renforcer l’hyper-centre sur le modèle de Londres ou New-York. L’ancien port de Madero est aménagé, l’avenue de Mai est restaurée. Tours en copropriétés, shopping-centers, hypermarchés, country-clubs, quartiers fermés se développent sur le modèle américain. Le réseau autoroutier est
privatisé dans les années 1990 favorisant le déménagement des ménages vers la périphérie. En périphérie lointaine, de nombreuses communes voient leur centre se dédoubler : pauvre autour des transports collectifs, plus aisé autour du centre commercial lié à l’autoroute.
Le damier engendre “l’image chaotique” d’une “ville-monstre”. L’utopie d’hier est devenue une “anti-ville”. Juxtaposition du gigantisme et survalorisation du passé cohabitent dans une ville de masse qui rêve son passé de “capitale d’un empire imaginaire” (Borgès) tandis que la ville se fragmente. Comme ailleurs “l’angélisation” (modèle de Los-Angelès) devient une réalité. Non seulement parce qu’il reste quartier d’affaires mais aussi parce qu’il est relié à la périphérie par les autoroutes à péages, le centre-ville conserve cependant son pouvoir mythique d’attraction. Ainsi se dessine un modèle de la “ville-privée” en opposition à la “ville publique” réservée aux non privilégiés.
Pour Laurent Devisme, les figures actuelles qui tournent essentiellement autour de la mosaïque urbaine, amènent à négliger des formes canoniques comme celle de la forme centre et des forces qui l’ont fait vivre durant des millénaires en occident. À ses yeux, une réactualisation de la figure et des forces centripètes et centrifuges qui la font vivre, est indispensable.
Durant ces trente dernières années le recours à la notion de centralité a connu, en effet, un changement important. Alors qu’il s’agissait de l’organiser dans les années 1970, il s’agit désormais de la “décliner au pluriel dans la ville polycentrique”.
Le modèle centre/périphérie domine les années 1960-1970 dans l’analyse des inégalités et des dépendances entre états d’abord, dans l’analyse de la constitution des nouveaux états ensuite et, enfin, dans les relations local/national au sein d’un territoire. À ces trois niveaux, il s’agit plus d’une désignation métaphorique passant par une figure spatiale pour désigner un rapport hiérarchique, que de forme concrète (4) (Ostrowetsky et Bordreuil, 1975 ; Ostrowetsky, 1994; Copédith).
Le retrait partiel de la métaphore centraliste est consécutif à la recomposition et à la fragmentation socio-spatiale liée à la mondialisation mais aussi, au niveau du management notamment, à la volonté de répondre – cf. “la critique artiste” de mai 1968 – au néocapitalisme.
Pour donner consistance à son propos, L. Devisme examine “la répartition spatiale des entreprises et des ménages” puis “l’évolution du rapport des entreprises au territoire”. Il affirme d’emblée un changement dans les principes de localisation qui rend les solidarités plus problématiques. Il interroge ensuite la nouvelle métaphore de l’”archipel” utilisée pour caractériser la localisation des entreprises et des ménages avec l’augmentation des migrations alternantes. Il ne s’agit plus tant de dialectique centre-périphérie que “d’aire polarisée”. Il reprend également le constat de la déconcentration périphérique au profit de la grande distribution. Cependant, selon lui, la commune-centre conserve en France, mais aussi aux USA, son importance concernant notamment – on se remémorera l’article précédant de G. Capron – son “potentiel emblématique”.
Pour ce qui concerne plus spécifiquement les entreprises et leurs logiques territoriales, l’auteur cite Boltanski et Chiapello (1999) : “Dans un monde connexionniste où la grandeur suppose le déplacement, les grands tirent une partie de leur force de l’immobilité des petits”. Cette déliaison entre centre mobile et périphérie immobile, est particulièrement importante car elle disqualifie une définition implicite du centre comme moyeu des forces d’ouverture.
Ainsi que le rappelle l’auteur, en 1964, l’urbanisme étatique des Villes Nouvelles soulignait son inquiétude à l’égard des forces centrifuges et tentait de recomposer la ville autour d’un centre polyfonctionnel. Cependant, à ce premier moment réactif a fait suite dans les années 1980-1990 le “polycentrisme maillé” de la DATAR et des agences d’urbanisme. Le fond de croyances partagées – dans un milieu bien déterminé – réside désormais dans l’idée que l’on peut “sortir de la ville pour entrer dans le territoire” ( J.P. Pranlas-Descours) conçu comme “tissu constellé d’événements”. Le même auteur cité parle également de “système de ségrégation et de fragmentation aboutissant à une ville-territoire multipolaire” qui traduit la crainte de l’urbanisation à l’américaine, celle que l’auteur de l’article précédent nommait “angélisation”.
En se demandant si ce schème de lecture permet de répondre aux conflits d’échelle, L. Devisme en arrive à la question de la “dialectique des forces et des formes”. Les forces sont assimilées aux déplacements, les formes aux regroupements. Je ne sais si c’est ainsi que j’aurais défini cette dialectique. Les déplacements (collectifs, en toile d’araignée, réticulaires) sont aussi des formes, et les regroupements sont aussi minés ou alimentés par des forces qu’elles synthétisent au plan expressif. Certes, ainsi que le dit A. Médam cité dans l’article, les formes sont habitées par les forces et les forces informées par des formes mais peut-être faut-il, dans un premier temps, saisir la force des formes et la forme des forces en tant que telles.
Plus peut-être qu’à L. Marin à qui l’on doit, il est vrai, une des premières appréhensions du rôle social des formes architecturales et urbaines, la notion de synthèse utilisée ici doit plus à une dérivation deleuzienne des trois synthèses du temps dégagées dans Différence et répétition. L’intelligence théorique, chez Deleuze, réside dans ce lien entre forme et écart intensif se constituant en force spécifique précédant, encore une fois, la force telle qu’elle est pensée dans
l’article (Ostrowetsky, 1983).
L’article conclut sur le fait que la catégorisation du centre pose d’autant plus problème que le politique ou plus généralement les acteurs sociaux ne parviennent plus à lui donner forme. Autant que la dialectique du centre et de la périphérie, l’urbanisme – et c’est en cela qu’il est différent de l’architecture – a toujours eu à gérer de manière plus ou moins fine la relation des forces du mouvement mais aussi de la stabilité.
En définitive, la ségrégation et la dispersion forment un ensemble inconcevable l’un sans l’autre et ce sont bien ses extrêmes dédialectisés, l’un dans l’enfermement – le ghetto ou “la ville privée” décrite par G. Capron, l’autre dans la circulation réticulaire généralisée, qui traduisent une incapacité politique à produire des espaces “sociables”. Comment penser un espace qui ne soit pas figé comme une image, celle de l’agora, mais qui sache, de façon renouvelée, conjuguer les deux figures – de la circulation et du foyer – de Hermès et Hestia ?

Références bibliographiques

OSTROWETSKY S. et al. (1975), Structure de communication et espace urbain, tomes 1 et 2, Paris, Copédith.
OSTROWETSKY S. (1983), L’imaginaire bâtisseur : les villes nouvelles françaises, Librairie des Méridiens, collection Sociologie des formes, 347 p.
OSTROWETSKY S. (1985), “Moi-jeu”, Jeux, Revue Ex, n°4, éditions Alinéa.
OSTROWETSKY S. (1994), Les centres urbains, in Ghorra-Gobin C. (ed.), (1994), Penser la ville demain, L’Harmattan.

 


(1). On ne manquera pas de remarquer que, paradoxalement, le raisonnement vaut surtout dans les pays dits démocratiques – soit capitalistes soit en voie de développement – où la distance spatiale est un signifiant de la distance sociale par opposition aux sociétés traditionnelles où les niveaux sociaux les plus disparates et les plus hiérarchisés peuvent se côtoyer parce que leurs comportements et leur apparences constituent des classifications visuelles et comportementales quasi naturelles.

(2). Mais c’est toute une autre histoire… Voir sur ce sujet les travaux de socio-sémiotique.

(3). Menant actuellement une enquête sur l’identité juive laïque, pour les mêmes raisons, on se retrouve, mais on n’est pas les premiers, dans l’impossibilité de construire un échantillon représentatif.

(4). Dans une ancienne recherche reprise successivement en 1987 puis en 1994 dans un article consacré aux centres urbains, dès cette époque donc, l’EDRESS (Equipe De Recherches et D’Études en Sciences Sociales), avait largement critiqué cette exportation de la métaphore spatiale dans le champ du politique, du social et de l’économique qui interdisait de la réfléchir dans sa concrétude expressive. Mais l’analyse critique d’un concept ne peut suffire…

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