Imprimer

N° 105-106 : Projet urbain, maîtrise d'ouvrage, commande



Présentation

par Alain BOURDIN

Le projet urbain est à la mode, chez les professionnels de l’architecture et de l’urbanisme, chez les élus et, plus récemment et timidement, chez les chercheurs. L’expression ressemble à une auberge espagnole où chacun comprend ce qui lui convient. Pour les uns elle permet de camper sur des positions traditionalistes vaguement rénovées, pour d’autres elle sert à exprimer une rupture radicale. De ce fait la plupart des débats consacrés au projet se fait dans une ambiguïté totale. Le mot-valise est-il une fois de plus destiné à cacher les sujets qui fâchent et à produire un consensus artificiel ? Aussi exacte que soit cette hypothèse, s’en tenir là serait une erreur.
En effet, comme le montre bien un ensemble de recherches (initiées notamment pas le Plan Urbanisme Construction et Architecture), au-delà d’un débat français limité à quelques sphères parisiennes, on discerne des enjeux plus importants et qui tiennent dans un double changement : dans une évolution très forte et rapide de la production des objets territoriaux et urbains, dans un changement de perspective pour la recherche. Les deux vont de pair, se rencontrent, s’alimentent parfois, dans une relation qui n’a rien de simple.
L’organisation de la production s’est radicalement transformée. On connaît bien, grâce aux travaux répétés de quelques chercheurs, l’évolution de l’organisation et des enjeux économiques des grands chantiers, tout comme celle des logiques des majors de la construction et des travaux publics. Cette transformation atteint aussi bien la production d’objets relativement limités (équipements, immeubles) que celle de la ville ou de morceaux de ville. Longtemps, au moins en France, ce que les sciences de l’organisation et les sciences cognitives pouvaient apporter à la compréhension de ces mutations a été laissé de côté et l’on a préféré s’en tenir à des analyses économiques assez générales, à une lecture politique ne prenant en compte que la décision et les négociations qui l’accompagnent, à moins que l’on ne se réfugie dans un discours assez vague sur
l’architecture et sa pratique. Aujourd’hui, le décloisonnement s’opère, en particulier grâce à la référence au projet industriel (notamment tel qu’il a été étudié et formalisé par des chercheurs tels que Christophe Midler) et aux débats que suscite son utilisation dans le domaine de la production architecturale, urbaine et territoriale. Le recours diversifié mais systématique du législateur à la notion de projet renforce les interrogations.
Au-delà de la question, un peu vaine, de savoir si l’on peut comparer la ville à l’industrie, ce débat s’inscrit au centre d’un ensemble de questions et de remises en cause. Celles-ci concernent particulièrement les effets de la complexification des contextes de l’action, qui se manifeste sur le plan technologique, dans la dimension économique et plus encore dans la diversité des acteurs, de leurs expertises et de leurs objectifs. La nature des savoir mis en œuvre change, comme leurs découpages, leurs dynamiques internes et encore plus leurs relations : c’est ce dont veut rendre compte la théorie de l’ingénierie concourante. De ce fait, comme le montrent plusieurs articles, les professions se trouvent confrontées à des rôles nouveaux, toujours typiques d’une économie des services et toujours marqués par la nécessité de partager avec d’autres ce qui constitue le cœur même de la profession, jusqu’à ce que l’idée de profession se trouve remise en cause. La commande reste un acte essentiel, mais au lieu de pouvoir se réduire à la décision, elle devient un ensemble de processus, justifiant que certains parlent d’une ingénierie de la commande. Tout cela exprime un univers d’action dans lequel l’organisation, les représentations et les savoirs s’articulent d’une manière dont nos catégories traditionnelles (juridiques notamment), ne rendent que très imparfaitement compte.
Cette évolution des pratiques et des savoirs est directement liée à celle des acteurs de leurs articulations et du design institutionnel. C’est pourquoi l’observation de certains outils juridiques (comme les sociétés d’économie mixte) présente un intérêt qui n’est pas seulement d’ordre juridique.
Mais le projet urbain est également le lieu de discours idéologiques et politiques, directement liés à la mobilisation des acteurs, dans une perspective décrite pas les analystes de la gouvernance. Ces discours, leurs contenus, leur mode d’élaboration, les acteurs qui les construisent et les diffusent, la manière dont ils contribuent à donner forme à l’action, définissent un autre champ d’investigations pour la recherche.
Enfin, l’interrogation peut se porter sur les choix stratégiques qui orientent l’action des grands maîtres d’ouvrage, en particulier les collectivités locales, dans un contexte de concurrence et de restructuration des territoires productifs de plus en plus mondial.
Le numéro d’Espace et Sociétés qui vous est présenté ici témoigne de ces différentes orientations, sans chercher à imposer un paradigme ou un point de vue. Il s’appuie à la fois sur des exemples et des questions propres à la France et sur des exemples européens (Italie, Grande-Bretagne) et Brésiliens.

consulter l'article en ligne

N° 105-106 : Projet urbain, maîtrise d'ouvrage, commande


Imprimer