Imprimer

N° 108-109 : Espaces modes d'emploi



Présentation

par Jean-Yves AUTHIER

“Espaces modes d’emploi”. Sous ce titre, en forme de double clin d’œil à l’auteur d’Espèces d’espaces et de La Vie mode d’emploi (Pérec, 1974 et 1978), sont rassemblés dans ce dossier dix articles (onze en fait, mais le dernier a un statut un peu particulier) qui, à partir de problématiques et de terrains très divers, interrogent et analysent les rapports contemporains à l’espace des individus et des groupes sociaux, principalement en milieu urbain.
Comment, dans le contexte actuel d’éclatement spatial des agglomérations, de diversification des espaces urbains, d’extension des phénomènes de mobilité et de bouleversement des modes de vie, se structure spatialement la vie sociale des citadins ? Quels sont les lieux d’inscription de leurs pratiques et de leurs relations sociales ? Quels usages font-ils de leur quartier de résidence ? Quels usages font-ils des autres espaces de la ville ? Comment conjuguent-ils vie de quartier et centralité, enracinement local et cosmopolitisme, territorialité et mobilité ? Quels rôles de surcroît ces espaces et ces rapports jouent-ils aujourd’hui en termes de socialisation, d’insertion sociale et de construction identitaire ?
Ces questions, déjà en partie présentes dans les premiers travaux des
sociologues de l’École de Chicago (Grafmeyer, Joseph, 1979) ou dans certaines productions de Paul-Henry Chombart de Lauwe et de son équipe du Centre
d’étude des groupes sociaux (Chombart de Lauwe et coll., 1961 et 1962), font actuellement l’objet de nombreux débats scientifiques, très largement évoqués dans les différents articles, et sont au centre de plusieurs programmes de recherche récemment mis en place (1). Elles sont ici traitées à travers trois grandes “entrées”.
Les cinq premiers textes explorent l’espace du quartier de résidence des
citadins. Dans le premier, Francine Dansereau et Annick Germain s’interrogent sur les significations contemporaines du quartier, dans le contexte montréalais. Dans cette ville pluriethnique, “traversée par des courants migratoires successifs qui ont donné lieu à des formes particulières de segmentation et de mélange à l’échelle des quartiers”, le quartier constitue-t-il encore un espace social, un lieu d’intégration et de construction d’une cohésion communautaire, ou est-il devenu un simple territoire d’intervention des politiques publiques ? Dans le second, Marie-Hélène Bacqué et Yves Sintomer analysent, à partir d’un travail empirique réalisé dans deux quartiers de l’ancienne banlieue rouge parisienne (le quartier Allende à Saint-Denis et le quartier Cochennec à Aubervilliers), les
réalités sociales actuelles des quartiers populaires d’autrefois. Ces quartiers, où s’articulaient un fort ancrage local, une identité sociale et un rapport au politique ont-ils disparu ou existent-ils encore, sous une forme renouvelée ? Dans le
troisième, Sonia Lehman-Frisch examine la nature et le sens des liens qui
unissent les habitants d’un quartier gentrifié de San Francisco à leur lieu de
résidence, notamment à travers l’observation des usages que les anciens
habitants et les jeunes cadres urbains récemment installés font de la principale rue commerçante de ce quartier. Dans le quatrième, structuré autour de la
question des liens entre spatialité et formes de socialisation, Bernard Francq et Xavier Leloup étudient comment, dans un quartier hétérogène localisé dans la commune d’Ixelles (dans l’agglomération bruxelloise), des jeunes adultes isolés et des anciens habitants âgés s’approprient cet “espace mélangé” et tissent dans cet espace des rapports de proximité et de distance. Enfin dans le cinquième,
Jean-Yves Authier analyse à l’aide d’une vaste enquête par questionnaire les rapports (pratiques et symboliques) au quartier des résidents de différents quartiers anciens centraux, situés à Lyon, Montpellier, Montreuil, Paris et Versailles, et observe en même temps leurs façons de vivre en ville afin de saisir la place que le quartier occupe dans leur vie urbaine.
Les trois articles suivants, de Thierry Ramadier, Mohamed Hilal et Yannick Sencébé, Olivier Coutard, Gabriel Dupuy et Sylvie Fol, abordent la question des rapports contemporains à l’espace sous l’angle des mobilités quotidiennes. Le premier auteur étudie les différentes figures de la mobilité quotidienne des habitants d’un quartier situé dans la première couronne péri-urbaine de la ville de Québec, et associe l’examen de ces différentes formes de mobilité aux représentations de l’espace produites par ces habitants et aux rapports qu’ils entretiennent avec leur quartier de résidence, pour mettre au jour les modalités de leur rapport à l’espace urbain. Les seconds analysent les mobilités quotidiennes et la
configuration des espaces de vie des habitants des communes périurbaines de l’agglomération dijonnaise : quels sont les espaces fréquentés au quotidien par ces ménages ? Comment les migrants alternants qui résident en grand nombre dans ces communes s’approprient-ils les différents espaces de vie de leur
quotidien ? Comment ces espaces se sont-ils construits au fil de leurs cheminements biographiques ? Les trois autres auteurs s’attachent à décrire et à
comprendre, à travers une enquête réalisée dans quatre sites, les contraintes et les pratiques de déplacement des ménages pauvres péri-urbains, en France et en Angleterre : quelles sont, dans ces deux pays, les pratiques spatiales de ces ménages pour lesquels la mobilité pose problème ? Quels choix opèrent-ils entre une mobilité coûteuse et une immobilité pénalisante ? Comment vivent-ils cette situation ?
Les deux autres textes sont consacrés aux différents usages sociaux de deux types d’espaces urbains, les quartiers de gare et les cimetières, qui ont en
commun d’être à la fois des lieux “traditionnels” de la ville et en même temps (dans certains contextes) des lieux fortement impliqués aujourd’hui dans les
politiques d’aménagement visant à créer de nouvelles centralités urbaines. La figure du quartier de gare est analysée par Michel Kokoreff, à partir de l’exemple du quartier des deux gares de la métropole lilloise où se concentrent, dans des lieux bien spécifiés (le centre commercial d’Euralille, les gares, le
quartier ancien), des catégories sociales très contrastées (les jeunes des quartiers pauvres de la métropole lilloise, les sans-abri et les toxicomanes, les commerçants). Les modes d’utilisation et d’appropriation, anciens et nouveaux, des cimetières sont explorés par Pascale Philifert, à partir du cas exemplaire des cimetières de la ville de Salé au Maroc.
Ces dix articles, qui présentent le grand intérêt de porter à la fois sur
différentes espèces d’espaces et sur différentes catégories d’habitants, observées en France et dans plusieurs pays étrangers, sont complétés par une contribution de Claire Lévy-Vroelant centrée sur les façons dont la mobilité et le rapport à l’environnement des classes populaires ont été perçus, décrits et étudiés entre les années 1880 et les années 1950. Situé à la fin de ce dossier, ce onzième texte
permet d’établir des liens entre les phénomènes contemporains de spatialisation de la vie sociale en milieu urbain et des phénomènes plus anciens de mobilité et d’ancrage de populations urbaines, mais aussi de comparer les manières
présentes et passées d’étudier ces phénomènes.
En définitive, ce numéro ne prétend pas livrer le mode d’emploi permettant de comprendre dans toute leur diversité et leur complexité les rapports contemporains à l’espace des individus et des groupes sociaux en milieu urbain. Mais il apporte de nombreux éclairages sur les modes d’usage actuels de divers types d’espaces urbains et, plus largement, sur les formes, les déterminants et les fonctions sociales des pratiques spatiales de nombreuses catégories d’habitants.

Références bibliographiques

CHOMBART DE LAUWE P.-H. et coll. (1961-1962), Recherches sur l’évolution de la vie sociale en milieu urbain. L’intégration du citadin à sa ville et à son quartier, Paris, Centre d’Étude des Groupes Sociaux, 4 fascicules.
GRAFMEYER Y., JOSEPH I. (1979), L’École de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Paris, éditions Aubier-Champ urbain.
PÉREC G. (1974), Espèces d’espaces, Paris, éditions Galilée.
PÉREC G. (1978), La Vie mode d’emploi, Paris, éditions Hachette.

 


(1). Précisons une fois pour toutes qu’il s’agit des villes des États-unis et, dans une moindre mesure, du Canada.

 

consulter l'article en ligne

N° 108-109 : Espaces modes d'emploi


Imprimer