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N° 110-111 : La place de l'animal



Présentation

par Jean-François STASZAK

La frontière entre l’Homme et l’animal est l’objet d’un débat ancien, mais qui connaît un renouvellement important depuis quelques années. Pourtant, la dimension proprement spatiale de cette frontière a été peu analysée. C’est celle que ce numéro d’Espaces et Sociétés se propose d’explorer.
Depuis les années 1970, le statut de l’animal dans nos systèmes de pensée évolue. D’un côté, on reconsidère la part de l’animalité dans l’Homme, du “naturel” dans son comportement et sa culture (Wright, 1995). De l’autre, on réévalue la part d’humanité, de culture, d’intelligence, de conscience chez l’animal (De Waal, 1997 et 2001 ; Lestel, 2001). Les éthologues (particulièrement les primatologues), les paléo-anthropologues, les généticiens, les biosociologues, mais aussi certains philosophes et juristes invitent à reconsidérer la limite entre l’Homme et l’animal, voire à remettre en cause son existence (Cavalieri, 2000 ; Ferry, 2000 ; Proust, 2000 ; Picq et Coppens, 2001) Parallèlement, une nouvelle sensibilité s’est fait jour : les mouvements végétariens et de protection des animaux ont par exemple pris de l’ampleur, dans un contexte où l’essor de l’écologisme a diffusé une nouvelle vision de l’Homme et de la nature. Le loup et l’ours dans nos montagnes, les déjections canines sur nos trottoirs, la vache folle et le mouton tremblant dans nos assiettes, la fourrure sur nos épaules, le gibier dans nos forêts, les oiseaux sur nos plages emmazoutées, les singes dans nos laboratoires, les baleines qui disparaissent de nos mers, etc. constituent, pour diverses raisons, autant de sujets d’actualité et d’enjeux de société. Dans ces nouvelles configurations, quelle est la place de l’animal ?
Hommes et animaux cohabitent dans l’espace, et ceci soulève des problèmes territoriaux, moins sans doute aujourd’hui entre les Hommes et les animaux qu’entre les Hommes à propos des animaux. L’animal a un lieu qui lui est attribué : la nature, la brousse, la campagne, la ferme, le parc, etc. Quand il quitte le lieu qui lui est propre, entre en ville et s’urbanise, pénètre la maison et se domestique, il perd de sa bestialité et devient un animal familier. La transgression que représente ce changement majeur de statut est un long processus historique dans lequel l’animal lui-même ne constitue pas un acteur autonome. Ce n’est pas à lui de décider de changer de place – celle-ci lui est fixée par la société. Quand l’animal ne reste pas à sa place, ou quand on ne s’accorde pas sur cette place, surgissent alors des conflits spatiaux : entre loups, ours et moutons, ou plutôt entre éleveurs et écologistes. Les mutations de la cohabitation dans la maison, la ville ou la région, des Hommes et des animaux (cafards, rats, pigeons, chiens et chats, ours, loups et coyotes, etc.) renvoient à des évolutions dans les rapports des Hommes aux animaux, mais aussi à des changements dans les rapports des Hommes à l’espace et au milieu.
Si l’animal a un lieu, qui participe de sa définition et de son statut, le lieu en retour est affecté par la présence de l’animal. Bien sûr, un zoo ou un “parc naturel” constituent des espaces plus ou moins dévolus aux animaux et définis par cette fonction mais, plus largement, la présence de l’animal marque la nature, la forêt, le monde rural, etc. C’est lui qui, pour une bonne part, rend un lieu sauvage, ou c’est à travers lui que les sociétés définissent, délimitent, et produisent l’espace sauvage. C’est le loup qui fait la forêt. Le lion, le dromadaire, le panda, le kangourou, etc. incarnent à divers titres certains continents, certains milieux, voire certaines aires culturelles : au titre de l’iconographie, ils composent l’identité de ces espaces – et de ceux qui les habitent. Ainsi, dans l’imaginaire colonial, la dévalorisation et la racialisation de l’indigène (en fait de certains indigènes) le placent aux marges primitives de l’humanité et de l’écoumène (l’Afrique, la forêt vierge), au point de faire de lui un genre d’animal (Anderson, 2000), que l’on pouvait d’ailleurs, lors d’expositions ethnographiques de triste mémoire, montrer dans des zoos (Bancel et al, 2002) jusqu’au début des années 1930.
Sur le plan symbolique, l’animal est ainsi à la fois le produit et le producteur de dichotomies, pour partie spatiales : naturel/culturel, sauvage/civilisé, rural/urbain, etc. Aussi la distinction entre l’Homme et l’animal elle-même active-t-elle une topique, une vision du monde et un imaginaire spatial. L’animalité est une figure de l’étranger, du barbare et de l’exotique : l’animal est d’ailleurs ; il apparaît dans les discours (coloniaux, racistes, nationalistes, misogynes, etc., mais aussi dans la littérature ou le cinéma fantastique) pour stigmatiser voire massacrer l’autre, qui est à l’extérieur et qui, du fait de sa bestialité, ne participe pas pleinement de l’humanité.
Dans une perspective plus radicale, l’attribution d’une place à l’animal peut être contestée du fait du caractère anthropocentrique de la démarche. Celle-ci perpétuerait une vision hiérarchique et “spéciste” (Singer, 1993) et, sur la base de catégories biaisées, dénierait finalement toute valeur intrinsèque aux “animaux non-humains”. La prise de conscience des différents types de liens qui nous relient au reste de la nature conduit à reconsidérer les rapports que nous entretenons à l’animal, et à reconnaître la continuité entre les processus naturels et culturels. De nombreuses controverses scientifiques et sociales se développent autour de la place à assigner à l’animal, dans une vision dynamique et relationnelle relativisant la prééminence ontologique de l’Homme par rapport à ce qui l’entoure. L’animal a-t-il, au-delà de ce que les Hommes en pensent ou en décident, une place qui lui soit vraiment propre, dans un monde où l’espèce humaine ne serait qu’une espèce parmi d’autres ?
Les onze articles de ce dossier répondent à certaines de ces interrogations. Dans le premier, Nathalie Blanc et Marianne Cohen plantent le cadre scientifique, et plaident pour une géographie humaine qui intègre l’animal dans toutes ses dimensions.
Les trois articles qui suivent examinent les liens entre le lieu et l’animal en tant qu’objet de discours ou de spectacle. Unna Lassiter étudie comment le contexte, et particulièrement le lieu, intervient dans la construction discursive du statut de l’animal et de son authenticité. Corinne Boujot et Antonio Casilli s’intéressent à la place et au rôle d’interface dévolus aux animaux dans les mondes virtuels de la cyberculture. Claire Hancock et Jean-François Staszak montrent comment la mise en scène de l’animal dans le zoo traduit et transmet une vision du monde, de l’ailleurs et du sauvage qui correspond à une identité politique.
Les cinq articles suivants traitent de conflits ou de tensions territoriales entre les hommes et les animaux, ou entre les hommes à propos des animaux. Sophie Bobbé, à travers l’analyse des projets de zonage, s’attache à la place réservée aux hommes et aux animaux, dans le cadre de l’arrivée controversée du loup italien dans les Alpes françaises. Dans la même région, Isabelle Mauz décrit comment différents acteurs attribuent aux animaux leur “juste place”, selon notamment leurs comportements, qui peuvent d’ailleurs les éloigner du lieu “naturel” où l’on voudrait les confiner. Cécilia Clayes-Mekdad déconstruit les débats autour de la démoustication de la Camargue, et conclut que les conflits à propos de la place du moustique se ramènent à des hiatus entre différentes représentations de la nature et de la Camargue. Christelle Gramaglia interroge les stratégies des acteurs face aux nuisances liées au goéland, qui prennent place dans le cadre de conflits de proximité et varient selon le lieu. André Sauvage s’intéresse aux oiseaux dans la ville et à la place de ceux-ci dans les différentes représentations et les comportements des urbains.
Les deux derniers articles portent sur des pratiques. Philippe Frisch analyse les relations entre vétérinaires et militants de la protection des espèces menacées pour comprendre l’articulation du sauvage et du domestique et l’évolution des rapports entre l’homme et l’animal. Laurence Roussel nous parle de la lutte contre le ragondin, menée par les agriculteurs et les chasseurs selon des modalités et des usages de l’espace différents.
Peut-on pour finir souligner que onze des quinze contributeurs à ce numéro sont des contributrices ? Ce n’est ni indifférent, ni surprenant. Un rapide regard sur la production des sciences sociales confirme que l’animal est un objet féminin ; c’est aussi le cas en primatologie, de façon spectaculaire (Haraway, 1989). Pour l’expliquer, on ne peut rappeler ici que quelques hypothèses (1), d’ailleurs pour partie contradictoires. Selon les uns, la femme, esclave de son corps et de ses passions, serait vue du côté de l’instinct, de la nature : elle aurait quelque chose en partage avec l’animal (Le Bras Chapaud, 2000). Elle comme lui constituent des figures de l’altérité, telle qu’elle est construite par le discours masculin dominant. La rencontre entre la chercheuse et l’animal tiendrait à leur communauté de destin et d’intérêt : l’animal, objet mineur et sans grand enjeu, est abandonné à l’”intuition féminine” des chercheuses, les chercheurs ayant d’autres chats à fouetter. Pour les autres, les femmes seraient plus à l’aise avec les modes de communication non-langagiers, qui sont si importants dans le rapport à l’animal, et feraient preuve d’une plus grande sensibilité vis-à-vis du vivant et de sa préservation, d’où leur intérêt pour la question animale. Au lecteur ou à la lectrice d’en juger !

Références bibliographiques

ANDERSON K. (2000), ‘The beast within’ : race, humanity and animality in Environment and Planning D : Society and Space, 18, pp. 301-320.
BANCEL N. et al. (dir.) (2002), Zoos humains. De la Vénus hottentote aux reality shows, Paris, La Découverte.
CAVALIERI P. (2000a), Les droits de l’homme pour les grands singes non humains ? in Le Débat n° 108, Dossier : Droits de l’homme, droits du singe, droits de l’animal, Paris, Gallimard.
CAVALIERI P. (2000b), L’humanité au-delà des humains in Le Débat n° 108, Dossier : Droits de l’homme, droits du singe, droits de l’animal, Paris, Gallimard.
DE WAAL F. (1997), Le Bon singe. Les bases naturelles de la morale, Paris, Bayard.
DE WALL F. (2001), Quand les singes prennent le thé, Paris, Fayard.
FERRY L. (2000), Des ‘droits de l’homme’ pour les grands singes ? Non, mais des devoirs envers eux, sans nul doute in Le Débat n° 108, Dossier : Droits de l’homme, droits du singe, droits de l’animal, Paris, Gallimard.
HARAWAY D. (1989), Primate Visions, London/New York, Routledge.
LE BRAS CHAPAUD A. (2000), Le Zoo des philosophes, de la bestialisation à l’exclusion, Paris, Plon, pp. 250-287.
LESTEL D. (2001), Les Origines animales de la culture, Paris, Flammarion.
PICQ P. ET COPPENS Y. (dir.) (2001), Aux Origines de l’humanité. Vol. 2 : Le Propre de l’homme, Paris, Fayard.
PROUST J. (2000), La cognition animale et l’éthique, in Le Débat n° 108, Dossier : Droits de l’homme, droits du singe, droits de l’animal, Paris, Gallimard.
Sciences Humaines (2000), n° 108, Dossier : Homme/animal, des frontières incertaines.
SINGER P. (1993), [1ère éd. 1975], La Libération animale, Paris, Grasset.
WRIGHT R. (1995), L’Animal moral, Paris, Michalon.

 


(1). Cf. les programmes “Habitat et vie urbaine” et “Mobilités et territoires urbains” du Plan Urbanisme Construction et Architecture et le programme “Pratiques et formes urbaines : mobilités et territoires” du GIS Socio-Économie de l’Habitat, dans lequel sont impliqués plusieurs auteurs de ce numéro.

 

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