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N° 113-114 : Architecture et habitat dans le champ interculturel



Présentation

par Jean-Pierre GARNIER et Roselyne de VILLANOVA

Les interrogations relatives aux rapports entre culture savante et culture populaire, culture dominante ou coloniale et culture minoritaire ont une longue histoire. Mais le contexte où ces interrogations prennent place aujourd’hui est, lui, tout à fait nouveau : c’est celui de la ” mondialisation ” et du débat qu’elle suscite, dans certains milieux, sur le devenir des cultures locales menacées de dilution voire de dissolution dans une universalité globalisante (1).
S’il est permis d’y déceler le prolongement ou, même, le point d’aboutissement ultime de l’expansion de l’économie-monde européenne des XVe et XVIe siècles, la période qui s’est ouverte au dernier tiers de celui qui vient de s’écouler marque néanmoins une rupture – certains parlent de ” saut qualitatif ” – avec celles qui l’ont précédée (2). Intégration transnationale des marchés et des systèmes productifs, informatisation des techniques de transmission de l’information, rapidité et accessibilité accrues des moyens de transport, accélération de la circulation des hommes, de leurs savoirs et de leurs savoir-faire.
Intensification et changements d’échelle des communications, donc, mais y a-t-il, pour autant, de l’échange, au sens anthropologique, bien sûr, et non seulement marchand du terme ? Les productions culturelles, en particulier, apparues récemment sont-elles toutes le fruit de processus d’hybridation ? Bref, tout est-il devenu ” interculturel ” ?
Dès que le regard se porte sur les contacts de culture, le flou semble de mise : ” multiculturalisme “, ” pluralisme culturel “, ” métissage “, ” cosmopolitisme ” sont invoqués indifféremment, et souvent à tort et à travers, pour rendre compte de l’irruption de la diversité, pour ne pas dire de l’altérité, dans des sociétés dont l’identité avait longtemps été indexée sur l’homogénéité. C’est pourquoi nombre des articles réunis dans ce dossier visent, tout d’abord, à clarifier le sens des notions utilisées à propos de ces interactions entre cultures de statut inégal, du point de vue de la création ou du renouvellement des modèles (F. Laplantine, A. Nouss, R. de Villanova). À cet égard, replacer les processus interculturels dans des contextes historiques et des aires géographiques différents devrait aider à dissiper la confusion entretenue autour de concepts souvent maniés avec approximation.
Il est montré ensuite comment cette circulation culturelle dans la réciprocité d’influence entre modèles dominants et mineurs – ou minorés – se manifeste en un domaine qui, à la différence de la littérature ou de la musique, reste encore relativement inexploré : celui des formes architecturales. Pour plusieurs des auteurs, c’est l’occasion de poursuivre leur réflexion en réexaminant, cette fois-ci de façon plus systématique, l’architecture et l’habitat au prisme de l’interculturalité.
Cette thématique chemine, en effet, depuis quelques années : mise sur pied au sein de l’Association pour la recherche interculturelle, lors du VIIe Congrès international en 1999, elle a été par la suite développée lors de deux séances du séminaire qui se tient mensuellement à l’IPRAUS (3). Pourtant, elle n’a pas encore acquis une place reconnue en France où les disciplines scientifiques se sont très inégalement avancées dans le champ interculturel.
Le point de départ de l’intérêt manifesté pour ce champ dans notre pays est lié à l’enseignement de Carmel Camilleri (1985) en psychologie sociale et en anthropologie culturelle dans les années quatre-vingt. C’est à la psychologie et aux sciences de l’éducation (Vermes 1987 ; 1988 ; 2002), auxquelles peuvent être associées les recherches menées au sein du BELC (4), que l’on doit la réflexion la plus féconde actuellement. Toutefois, il faut rappeler que l’éducation interculturelle – et, en même temps, l’éducation à l’interculturel – vient des États-Unis. Élaborée pour faciliter la scolarisation des enfants de minorités ethniques, elle s’est orientée, comme le souligne C. Camilleri, dans le sens de l’interaction, de l’échange, de la réciprocité. Appliquée essentiellement à la relation interpersonnelle entre les individus ou les groupes, cette démarche est reprise pour interroger de façon pertinente d’autres champs.
La sociolinguistique (Dabène et Billiez, 1987 ; Deprez 1994) a introduit la question fondamentale de la créativité dans l’interaction verbale entre locuteurs de langues maternelles différentes. L’analyse des attitudes langagières mobilisées dans la recherche d’intercompréhension ainsi que des réajustements opérés pour y parvenir a ainsi mis en lumière des pratiques aussi spontanées qu’inventives. Au plan culturel, également, on a découvert que les écarts ne sont pas seulement sources de malentendus voire de conflits. Cet entre-deux peut donner lieu – expression à prendre également au pied de la lettre -, de la part des groupes minoritaires ou dominés, à des comportements adaptatifs qui, en court-circuitant certaines des formes instituées, aboutissent à des innovations où celles-là font d’ailleurs parfois l’objet de détournements et de réappropriations.
Nombre d’articles, dans ce dossier, montrent ces processus à l’œuvre en matière d’habitat. On se rendra compte, notamment, que la circulation des influences est plus complexe qu’on ne le pense. Les détours empruntés peuvent être multiples. Contrairement à une idée reçue, par exemple, une bonne partie de l’architecture domestique récente à Bali, procède d’une réinterprétation tout à fait maîtrisée par les autochtones, de l’image qu’ont les touristes étrangers – qu’il s’agit d’attirer – du ” style architectural ” du pays (N. Lancret). En Chine, la réaffirmation de l’identité d’une minorité peut s’exprimer dans une architecture distincte de la norme chinoise (J-P Loubes). Au Viêt-nam, on relèvera l’importance de l’autoconstruction et le rôle des diasporas commerçantes (chinoises) dans la diffusion apparemment ” anarchique ” des modèles d’habitat (C. Pedelahore de Loddis).
Loin de s’en tenir au classique effet d’imposition directe exercé par le colonisateur sur le colonisé, certains auteurs mettent en lumière le rôle de ” passeurs ” joué par de riches commerçants ou des castes aisées. Ainsi en va-t-il des modifications successives qu’a subies un modèle de maison apparu en Afrique de l’Ouest puis au Brésil au XVIIe siècle, au gré des passages de cultures et selon les statuts sociaux différents qu’il a représentés (P. Mark) ; ou encore de la formation de l’architecture indo-portugaise, au fur et à mesure que déclinait l’emprise du colonisateur, fortement marquée par l’émergence de la classe des convertis au catholicisme qui n’avait jamais perdu ses prérogatives et son pouvoir économique durant la colonisation (H. Carita). Plus récemment, on observera, à propos de l’architecture coloniale indochinoise, que les échanges entre colonisateurs et colonisés furent loin d’être à sens unique, facilitant de la sorte une patrimonialisation ultérieure de l’héritage dans le Viêt-nam devenu indépendant (A. Lebrusq).
Les effets des contacts de culture en situation inégalitaire (interaction, circulation, réciprocité), fréquemment décelables dans les temps longs, caractérisent des processus que nous appelons ” interculturels ” – les anglo-saxons préfèrent souvent le terme ” transculturel ” -, plutôt que de recourir à d’autres qualificatifs qui désignent d’ordinaire la simple co-présence de plusieurs cultures, sans tenir compte des rapports de domination. Or, la co-présence, comme la coexistence, ne produit pas forcément de la communication et, donc, de l’échange.
La référence à l’” interculturel ” peut, néanmoins, être abusive sinon trompeuse, comme en témoigne l’emploi de ce terme dans le système éducatif français. On sait que la relation, dans ce cas, ne s’établit pas sur le mode de la réciprocité. L’intérêt pour les cultures minoritaires y est, en effet, instrumentalisé à des fins d’assimilation, au lieu de naître d’un désir partagé d’apports réciproques. De même, lorsque les Jésuites, dans les missions de l’Amérique en voie de ” latinisation “, apprenaient les langues des Indiens, ce n’était que pour mieux les approcher et leur faire adopter la vision du monde et les règles de conduite des colonisateurs, à commencer par la religion chrétienne.
Le ” multiculturalisme “, quant à lui, n’indique pas plus la réciprocité d’influence dans l’interaction que les usages erronés du terme ” interculturel ” qui viennent d’être évoqués. La notion renvoie souvent à une volonté politique plus ou moins explicite de maintenir ou rétablir la ” paix civile “, c’est-à-dire l’ordre, en encourageant, tout en la contrôlant, la juxtaposition sur le territoire urbain de communautés culturellement et ethniquement homogènes (Ghorra-Gobin, 2002), quitte, comme aux Etats-Unis, à ce qu’un modèle englobant – l’American way of life – vienne se superposer à la co-présence des cultures.
Conçu et mis en œuvre de cette façon, le multiculturalisme de la ville, craignent certains observateurs, risque de la déconnecter de son histoire (Canclini, 1995) ; et de fragiliser son identité, tant au niveau du patrimoine architectural qu’en tant que communauté de citadins et personne morale. D’autres, au contraire, décèlent dans cette pluralité culturelle assumée comme telle, l’indice prometteur d’une métamorphose enrichissante de l’urbanité contemporaine. Le sociologue étasunien Mike Davis, par exemple, montre comment et pourquoi la ” latinisation ” en cours de plusieurs grandes villes des États-Unis régénère, en le ” tropicalisant “, l’espace urbain tombé en déshérence de nombreuses aires métropolitaines, qu’il s’agisse des ghettos du centre ou des zones à l’abandon de la proche périphérie.
Considéré du point de vue républicain français, en tout cas, le multiculturalisme pose un problème d’identité et, plus encore, de cohésion nationale. Cette crainte a longtemps légitimé les idéologies assimilationnistes et nationalistes – françaises en particulier – selon lesquelles l’adoption du modèle dominant impliquait le renoncement aux traditions et aux langues dites d’origine ou familiales. Car il semble bien comme le note l’écrivain Édouard Glissant (1996), que l’identité soit, dans les cultures occidentales, une ” identité à racine unique exclusive de l’autre “. Cela dit, on peut malgré tout augurer, toujours avec Édouard Glissant, que ” le composite ” soit tôt ou tard appelé à ” supplanter l’atavique “, si l’on en juge par la réticence – pour user d’un euphémisme – de certaines ” communautés ” d’origine étrangère, déjà formées ou en passe de l’être, à se conformer aux us et coutumes du pays d’accueil, eux-mêmes non observés voire contestés, il est vrai, par une partie de ses propres ressortissants originels.
L’un des concepts que le champ des recherches interculturelles peut intégrer avec profit est celui de l’hybridité en ce qu’il permet de problématiser la question des frontières, comme l’a relevé Jan Nederveen Pieterse (2001), car ” ce qui est problématique, ce n’est pas l’hybridité, mais le fétichisme des frontières qui a tant marqué notre histoire(5). Encore que, comme le montrent deux des articles, leur perméabilité valait déjà pour d’autres époques, comme celle de l’essor du commerce maritime à grande échelle entre l’Asie, l’Europe, les Amériques, à l’aube du capitalisme marchand.
Si le contact, entendu comme on l’a défini plus haut, est à la base de la création et de l’évolution des cultures, le pastiche, la copie, la reproduction, ne relèvent pas, dès lors, du même processus. Pas plus, d’ailleurs, que l’éclectisme, remis à la mode par les adeptes du post-modernisme, qui relève plutôt d’une pratique opportuniste du ” collage ” où les emprunts au patrimoine des peuples ou aux groupes dominés ne sauraient être confondus avec les empreintes qu’eux-mêmes auraient pu laisser.
Il est évident que la production architecturale demeure, plus que jamais, soumise à des influences culturelles variées. Il en va, cependant, de ces influences comme des mariages : elles oscillent entre alliance et mésalliance. En architecture, elles se déclinent surtout selon le principe hiérarchique : on se plaît à relever l’influence de modèles savants les uns sur les autres – c’est l’autocélébration de l’entre-soi – ou l’influence d’un modèle savant sur un modèle vernaculaire. En revanche l’inverse est plus rarement envisagé. Peut-être les articles qui suivent pourront-ils contribuer à ce qu’il en aille autrement dans l’avenir.
Bibliographie

CAMILLERI C. (1985), Anthropologie culturelle et éducation, Unesco-Delachaux & Niestlé, Lausanne.
CANCLINI N. (1995), Hybrid Cultures, University of Minnesota Press.
DABENE L. et BILLIEZ J. (1987), ” Le Parler des jeunes issus de l’immigration “, France, pays multilingue tome 2. ” Pratiques des langues en France “, dir.
G. Vermes et J. Boutet.
DAVIS M. (2000), Magical urbanism, Latinos Reinvent the US City, Verso, NY.
DEPREZ C. (1994), Les enfants bilingues : langues et familles, Didier.
GLISSANT E. (1996), Introduction à une poétique du divers, Gallimard (1ère ed.)
GHORRA-GOBIN C. (2002), ” Le multiculturalisme en quête d’universalité “, Quaderni n° 47, printemps.
NEVERVEEN PIETERSE J. (2001), Hybridity, so what ? in Theory, Culture and Society, vol. 18, Issues 2 and 3, ed. M. Featherstone.
VERMES G. et BOUTET J. (1987), France. Pays multilingue, tome 1 et 2, L’Harmattan.
VERMES G. (1988), Vingt-cinq communautés linguistiques de la France, tome 1 et 2, L’Harmattan.
VERMES G. (2002), ” Multiculturel et interculturel, un débat “, in VEI, Enseigner en milieu ethnicisé, n° 6, décembre.

 


(1). Ce débat a fait, par exemple, l’objet d’un numéro de la revue Esprit ” Quelle culture défendre ? ” n° 283, mars-avril 2002.

(2). Pour une mise en perspective historique de la mondialisation capitaliste, on conseillera la lecture de La Mondialisation de l’économie, 1. Genèse, de Jacques Adda (coll. Repères, La Découverte, 1996).

(3). Voir la publication des actes de trois symposiums dans Construire l’interculturel, de la notion aux pratiques, R. de Villanova, M.A.Hily, G. Varro eds, L’Harmattan, 2001 et de deux séances sur le thème ” Métissages et architecture ” organisées par N. Lancret et R. de Villanova en 2001-2002 dans le cadre du séminaire ” Logique spatiale, raison sociale ” dirigé par Ph. Bonnin.

(4). Le BELC, bureau pour l’enseignement de la langue et de la civilisation à l’étranger, section de l’Institut National de recherche pédagogique, entretenait des.liens forts avec la recherche d’abord linguistique puis la socio-linguistique et la sociologie. Voir le document très complet sur l’historique de l’organisme, Archéologie de l’interculturel dans une institution éducative, M.A. Philipp, 1999, texte ronéoté.

(5). L’auteur reconnaît, cependant, l’édification des frontières comme un élément fondateur de la vie sociale, ce qui rend leur disparition impensable, même si l’on fait aujourd’hui l’expérience de leur contingence et de leur perméabilité, notamment dans le champ économique ou esthétique.

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