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N° 116-117 : Habiter sans logis



Présentation

par Maurice BLANC et Serge CLÉMENT

« Les hôtels de riches ont au maximum cinq étoiles.
Celui des pauvres en a infiniment plus. »

Philippe Geluck (affiche).

Dans les pays riches, États-Unis et Union européenne notamment, les sanslogis et les mal-logés redeviennent visibles : sans-logis au sens strict, « squatters » plus ou moins tolérés, occupants de diverses formes d’habitats précaires ou de fortune (dont des « microbidonvilles » en France), etc. Le logement offre une inscription spatiale et territoriale dans la société et on ne sait pas très bien nommer ceux qui se trouvent en dehors de ce modèle : on hésite entre vagabonds, clochards, sans domicile fixe (SDF), « zonards », « routards », etc.
Le sigle SDF connaît aujourd’hui un grand succès. Il s’agit à l’origine d’une catégorie juridique française qui s’applique aux « gens du voyage ». Julien Damon analyse ici les raisons de la « montée en puissance » de cette dénomination, comme catégorie de la sociologie « spontanée » et des médias, mais aussi comme catégorie des sciences sociales, au sens large du terme. Contrairement à ce que l’expression suggère, l’absence de logement n’implique pas forcément la mobilité de l’errance. Sophie Rouay-Lambert donne quelques exemples de SDF sédentarisés, au moins temporairement. C’est pourquoi nous utilisons ici l’expression plus neutre et plus englobante de « sans-logis », très proche de l’anglais homeless.
Dans les pays pauvres, le Brésil en est un bon exemple, le phénomène devient massif et structurel. Pour désigner cette population victime de la pauvreté, la langue populaire a créé une nouvelle expression : morador de rua (habitant de la rue). Même s’il est illusoire de vouloir les quantifier avec précision, les effectifs de pauvres et d’habitants de la rue fluctuent énormément en fonction de la conjoncture économique brésilienne. L’article de Delma Pessanha Neves le montre, à partir de données tirées des recensements de la population.
Les sans-logis semblent aujourd’hui plus nombreux, mais cette plus grande visibilité peut être trompeuse et elle doit être analysée avec prudence : elle correspond vraisemblablement à une aggravation de la situation, mais elle pourrait être le résultat d’une plus grande mise en scène de la pauvreté et non de l’absence d’un espace privé pour se loger. Phénomène préoccupant, cette population semble se féminiser et rajeunir, avec la présence de très jeunes enfants. Le discours médiatique oscille entre la condamnation (le sans-logis coupable de son malheur) et la compréhension (le sans-logis victime de la société). On a là une forme nouvelle de l’opposition classique entre « bons » et « mauvais » pauvres. Le regard scientifique doit dépasser ces oppositions trop simples. Le sans-logis n’est pas une marionnette, il est à la fois auteur et victime.
L’absence d’un espace privé bien à soi entraîne paradoxalement à la fois visibilité (pour « faire la manche », par exemple) et invisibilité (pour « poser son sac » et échapper aux regards). « Joan », le SDF étudié par Rouay-Lambert, montre bien la succession de phases où il s’expose et de celles où il se met à l’écart. Il en va de même pour les habitants des rues à Rio de Janeiro (Neves), à San Paolo (Barros) ou à Belo Horizonte (Penzim et de Araújo). L’inscription spatiale des sans-logis se fait dans les interstices de la morphologie urbaine. Mais, à l’inverse, Daniel Terrolle montre bien que des opportunités disparaissent avec l’introduction de nouvelles techniques touchant à l’habitat (par exemple, la fermeture des espaces communs par des « digicodes »). Il faut ajouter que le sans-logis, comme l’immigré, remplit ce que Michel Marié et coll. (1977) ont appelé la « fonction-miroir » : on croit parler des sans-logis, alors que c’est de la façon dont la société les (mal) traite qu’il s’agit. C’est là une question essentielle pour Espaces et sociétés.
La recherche sur les sans-logis s’inscrit dans le champ plus large de celle sur les pauvres et les mal-logés. C’est un champ de recherche aussi ancien que la sociologie et les sciences sociales. L’insalubrité des logements a été, dès le début du XIXe siècle, le grand souci des statisticiens parisiens (Cottereau, 1978). Elle occupe une grande place dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre de Friedrich Engels (1845). On peut voir dans Le Hobo de Niels Andersen (1923) l’ouvrage fondateur d’une recherche scientifique sur les sans-abri, même si les hobos constituaient une catégorie très particulière : ils étaient des travailleurs saisonniers traversant clandestinement les États-Unis dans des trains de marchandises.
Sans avoir la prétention de dresser un inventaire exhaustif, on peut relever qu’en France, depuis la Seconde Guerre mondiale, la recherche sur les sans-abri connaît des hauts et des bas, mais qu’elle n’est pas très développée. Elle a deux sources principales de financement : l’État (principalement à travers l’ancien Plan urbain, devenu Plan urbanisme, construction et architecture, PUCA, au ministère de l’Équipement et du Logement) et les grandes associations caritatives : Aide à toute détresse (ATD) Quart-Monde avec Science et Service (Labbens, 1978) et, plus récemment, Emmaüs avec la Fondation abbé Pierre (dont le premier numéro de sa revue scientifique, Fondations, est consacré en 1995 aux sans-abri).
Toujours en France, 1993 est une année importante pour la rencontre, largement fortuite, de plusieurs dynamiques. Pendant un hiver rigoureux, les médias donnent un grand retentissement au « drame » des SDF (Damon). Cela coïncide avec la fin du premier programme de recherche du Plan urbain sur les sans-abri : « Espaces publics : construction sociale de l’urbanité, gestion des espaces publics ». Il y a publication simultanée de nombreux travaux (dont celui d’un des auteurs de ce numéro : Daniel Terrolle). C’est enfin l’année où l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et l’Institut national d’études démographiques (INED) commencent à planifier le premier recensement français des sans-abri, pour l’hiver 1995. Il est significatif que la traduction française du Hobo paraisse en 1993 (soixante-dix ans après la première édition !).
Responsable des enquêtes de l’INED sur les sans-domicile, Maryse Marpsat coordonne le numéro spécial de Sociétés contemporaines, « Les sans-domicile en France et aux États-Unis » (n° 30, 1998). Même s’il fait place à des articles qualitatifs, ce dossier privilégie les questions de catégorisation statistique et de méthodologie. Il montre en particulier comment, pour recenser les homeless, les statisticiens français se sont inspirés, en les adaptant, des travaux de leurs collègues américains.

Ce dossier d’Espaces et sociétés est « bouclé » fin 2003, peu après de nouvelles polémiques politico-médiatiques (et parisiennes) sur les SDF, auxquelles l’article de Daniel Terrolle fait écho. Février 2004 étant le cinquantième anniversaire de l’appel de l’abbé Pierre à la solidarité avec les sans-logis, il est prévisible qu’il aura une certaine résonance ; mais l’intérêt médiatique retombera sans doute avec l’arrivée des beaux jours. C’est le moment où, en raison des délais de fabrication, ce numéro sortira. Ce décalage a un aspect positif : le temps scientifique n’est pas celui des médias. Il faut prendre le temps de la réflexion sur les sans-logis et non courir après l’actualité en
restant à la surface.
Les auteurs des dix articles ici réunis se répartissent en trois groupes : ceux qui viennent d’écrire une thèse ou un ouvrage récent (Damon, Gaboriau, Terrolle et Rouay-Lambert) ; les participants au deuxième programme de recherche du PUCA sur les SDF, qui s’est achevé fin 2003 (Clément et coll., Francq, Vassort) ; enfin, notre appel à articles ayant eu un succès inattendu au Brésil (mais facilement explicable a posteriori par l’ampleur du problème là-bas), des chercheuses brésiliennes (Barros, Neves, Penzim et de Araújo).
Même s’il y a une part d’arbitraire dans toute classification, ce qui rend les chevauchements inévitables, nous avons regroupé ces articles dans trois grands thèmes. La première partie, « Les compétences des sans-logis », explore les façons de vivre (ou de survivre) et d’habiter des sans-logis (en France : Rouay-Lambert ; au Brésil : Neves, Penzim et de Araújo). Les sans-logis sont sans doute des « naufragés », pour emprunter le titre de Patrick Declerck (2001) (1). Mais les naufragés ne survivent qu’en mobilisant toutes leurs énergies ; c’est tout aussi vrai pour les sans-logis : victimes d’un drame qui les dépasse, ils doivent mobiliser de multiples compétences ; pour assurer leur survie au quotidien, ils n’ont pas de droit à l’erreur.
La seconde partie, « Connaître et reconnaître les sans-logis », poursuit le débat sur les appellations et les dénominations employées par le travail social (Vassort), les médias (Damon) ou les sciences sociales (Gaboriau). La troisième partie, « Les contradictions de la solidarité publique », est la plus importante. Elle analyse les politiques d’assistance aux sans-logis. L’écart est considérable entre les bonnes intentions proclamées et les résultats concrets (en France : Terrolle ; au Brésil : Barros). L’analyse de la coordination entre services est un bon analyseur : l’échec est fréquent (Francq), mais il existe des expériences innovantes qui aboutissent à des résultats plus nuancés (Clément et coll.). Ce dossier est donc à la fois différent et complémentaire
de celui de Sociétés contemporaines.

Les compétences des sans-logis

Parler de « compétences » est un clin d’oeil à la sociologie des professions. Revenons à Joan, étudié par Rouay-Lambert. Il identifie la mendicité à un « travail » et, comme le garçon de café chez Sartre, il construit son personnage : pas trop bien habillé, sinon il n’attirerait pas la pitié, mais surtout très propre, pour ne pas provoquer le dégoût. Pour gagner sa vie en faisant la manche, il faut du professionnalisme. Joan est hypercompétent : il parle plusieurs langues ; il est le leader charismatique d’un petit groupe de SDF à Paris et il sait apaiser les conflits internes pour que le groupe se maintienne ; il sait surtout négocier avec le voisinage (directeur du supermarché, gardiens de nuit, commerçants) pour que sa présence soit tolérée.
Il en va de même à Rio de Janeiro. Neves montre que les habitants des rues ont besoin de compétences techniques pour construire un abri de fortune ou pour exercer une activité informelle. Mais elle insiste sur les compétences relationnelles. Pour survivre, les habitants des rues doivent s’entraider et appartenir à des réseaux de solidarité. Ils doivent apprendre à apitoyer le passant
pour une aumône, le travailleur social ou le bénévole pour un secours, etc. Plus encore, ils doivent apprendre ce qu’elle appelle « la gestion des intolérances ». Ils doivent être d’excellents négociateurs pour se faire admettre et tolérer par la police ou des voisins hostiles, tantôt en opérant des replis tactiques et provisoires, tantôt en s’incrustant…
Adriana Maria Brandão Penzim et Wânia Maria de Araújo distinguent trois groupes parmi les habitants des rues de Belo Horizonte, chacun mobilisant des compétences spécifiques. Les deux premiers groupes ont en commun de survivre grâce à des activités informelles et de s’approprier, au moins provisoirement, une fraction d’espace public qu’ils « privatisent ». Mais le premier groupe cherche à se rendre invisible en se tenant à l’écart, là où il gêne le moins possible. Il a besoin des compétences en négociation précédemment décrites. Le deuxième groupe au contraire met en scène sa misère. Il s’installe au coeur de l’espace public (places et rues fréquentées) et il expose sa vie privée, ce qui suppose une capacité peu commune à vivre en se montrant à la fois indifférent aux regards réprobateurs des passants et, en permanence, sur ses gardes (2). Au lieu de se résigner à sa situation en cherchant à l’aménager, le troisième groupe revendique et passe à l’action. Les sans-logis se regroupent pour occuper un terrain, construire des logements provisoires et exiger la reconnaissance et la régularisation de cet état de fait. Il leur faut une palette encore plus large de compétences : dans la construction, dans l’organisation de l’action collective et de la vie en commun, dans la négociation avec les propriétaires et les pouvoirs publics. Il faut savoir, par exemple, apprécier correctement les rapports de force politiques.
Voir dans les sans-logis des individus compétents et appartenant à des réseaux sociaux a des conséquences importantes. Il ne faut bien sûr pas idéaliser le tableau. Malgré leurs compétences réelles, les sans-logis restent des individus ballottés et dominés. Leurs discours et leurs mises en scène cachent, plus ou moins bien, des blessures profondes (Rouay-Lambert). Il faut pourtant rompre avec la notion d’exclusion : les sans-logis sont tout sauf des exclus. Même le concept de désaffiliation de Robert Castel (1995), pourtant né de la critique de la notion d’exclusion, ne résiste pas à cette épreuve. Celui qui devient sans-logis en perdant son travail, sa famille et son logement perd bien ses anciennes affiliations, mais il en reconstitue de nouvelles (Neves). Si désaffiliation il y a, elle est temporaire, dans un processus de décomposition et de recomposition des affiliations.

Connaître et reconnaître les sans-logis

Les trois articles regroupés dans cette partie soulignent, chacun à sa manière et sur des terrains différents, le poids des mots et des appellations. Marine Vassort s’intéresse aux jeunes sans-logis dans la ville de Marseille. Parmi eux, il y a d’abord les fugueurs qui ont quitté le domicile familial (ou un établissement de l’Aide sociale à l’enfance, ASE) et qui peuvent être de Marseille ou venir du territoire français ; il y a ensuite les jeunes étrangers qui tentent d’entrer clandestinement en France. L’auteur a enquêté auprès des intervenants sociaux qui ont la charge de cette population et qui usent de catégories différentes : « jeune errant », « mineur isolé étranger », « enfant des rues », etc. Chaque terme renvoie à des concurrences entre institutions, à des enjeux juridiques et à des ambiguïtés, pour ne pas dire des contradictions, des politiques publiques. L’ASE a l’obligation de prendre en charge un mineur isolé étranger parce qu’il est mineur ; mais, comme il est étranger, elle rencontre beaucoup d’obstacles pour remplir sa mission s’il veut fermement rester en France. On le garde en attendant hypocritement qu’il atteigne la majorité : il ne sera plus protégé comme mineur et il sera expulsable ; mais il est probable qu’il deviendra un jeune clandestin adulte.
En se limitant aux médias français, Julien Damon analyse comment ils ont popularisé et imposé le terme de SDF et quelles représentations ils en donnent. Rejetant l’idée d’une domination absolue des médias qui façonneraient et manipuleraient l’opinion publique, il analyse « le jeu des quatre coins » constitués par les décideurs publics, les associations d’aide aux SDF, les médias et les SDF eux-mêmes. Ces derniers sont des acteurs dominés, mais ils jouent un rôle réel. Même si ce n’est pas central dans son propos, Damon note que certains sont très bien informés sur ce que les médias disent et écrivent sur eux (par la radio, en récupérant les vieux journaux ou en « squattant » les bibliothèques) ; ils en discutent entre eux et supportent mal les erreurs les concernant. Mais le jeu principal est entre médias, associations et décideurs. Chacun a besoin des autres : les médias ont besoin des associations pour leur expertise, comme fournisseurs d’informations. Les associations critiquent les médias qui se réveillent en hiver et veulent uniquement du spectaculaire. Elles jouent pourtant le jeu car elles ont besoins des médias, à la fois pour leurs appels à la générosité du public et pour crédibiliser leurs demandes de subventions…
L’article de Patrick Gaboriau aurait pu être placé dans la première partie car il conclut en faisant des clochards parisiens les dignes héritiers de Rabelais, porteurs de valeurs populaires comme la convivialité, la fête dionysiaque, etc. Mais il est plus pertinent de le placer ici car, comme son titre
l’indique, c’est une interrogation épistémologique sur les catégories et les définitions qui sont à la base du recensement des sans-logis, produisant de nombreux biais. L’auteur croit qu’un dénombrement sérieux est impossible, un sous-titre l’exprime clairement : « L’enquête illusoire et les illusions de résultats. »
Le désaccord entre Damon et Gaboriau est flagrant. Au lieu de le masquer, il faut essayer de le contextualiser. Le premier se réjouit des travaux de l’INSEE et l’INED qui permettent une avancée dans la connaissance des sanslogis. Le second, cela vient d’être dit, n’y voit qu’une illusion. Le désaccord provient d’abord de positions « disciplinaires » différentes : à un pôle, l’anthropologie privilégie la réalité vécue et elle estime que les chiffres laissent filer l’essentiel. À l’autre pôle, la statistique croit que la mesure chiffrée est le fondement de tout travail scientifique, même dans le champ social. Mais Terrolle, pourtant fort proche de Gaboriau, regrette lui aussi l’absence de chiffres. Il aimerait bien un bilan chiffré de l’action des organismes chargés de la réinsertion des SDF et il soupçonne qu’ils n’en produisent pas car les chiffres les accableraient. Le désaccord est donc plus profond que la simple opposition entre le qualitatif et le quantitatif, toujours prête à resurgir. Gaboriau met en cause le présupposé qui fonde le recensement des sanslogis : on arrive à les toucher à travers le réseau des institutions qui leur viennent en aide : asiles de nuit, foyers, centres d’hébergement et de réadaptation sociale (CHRS), Restos du coeur, service d’aide médicale d’urgence (SAMU) social, etc. Pour Gaboriau, les « vrais » sans-logis, les clochards, y échappent.
En nous exprimant à titre personnel, nous croyons que la réalité est plus complexe. Il faut prendre au sérieux les discours des sans-logis, mais en même temps avec beaucoup de recul critique : « La société m’a rejeté et je le lui rends bien ; je vis sans elle. » Il est intéressant de revenir à Joan qui pratiquele refus sélectif : il refuse le revenu minimum d’insertion (RMI) et les Restos du coeur car il ne veut pas d’aumône, l’asile de nuit car « c’est bon pour les clochards » (si Bourdieu n’avait pas inventé le concept de distinction, il faudrait le faire !). En revanche, il touche sa pension militaire qui lui semble un juste dû et, quand il a la gangrène, il va à l’hôpital se faire soigner aux urgences, sans se poser de questions. Au Brésil, les habitants des rues semblent utiliser les maigres aides publiques et caritatives comme des ressources parmi d’autres, sans les écarter a priori, bien au contraire. Allons plus loin, l’idée même de « vivre en dehors de la société » n’a aucun sens : c’est la mort assurée. Cela découle de notre approche par la compétence des sanslogis
et, plus généralement, de tous les pauvres.
Mais un débat d’une telle ampleur ne peut être rapidement tranché. Il faut lui donner une dimension contradictoire, au sens juridique du terme : c’est après avoir entendu et confronté les points de vue opposés, et pris le temps de la réflexion, que l’on pourra avancer dans la connaissance.

Les contradictions de la solidarité publique

« Solidarité publique » peut être pris dans un double sens : solidarité du public, c’est-à-dire des individus en tant que citoyens mus par la compassion ; solidarité prise en charge par les pouvoirs publics, c’est-à-dire les politiques d’assistance qu’ils mettent en oeuvre directement ou par l’intermédiaire des opérateurs caritatifs ou humanitaires qu’ils subventionnent, au moins partiellement. La solidarité du public est rapidement évoquée dans plusieurs articles. Il y a des initiatives individuelles de solidarité : des résidents invitent un sans-logis à passer une nuit chez eux (Rouay-Lambert), des gardiens de nuit tolèrent sa présence là où elle est interdite, contre l’engagement de rester discret et avec le risque d’être sanctionnés, voire licenciés, si c’est découvert (Terrolle). Mais ces initiatives restent limitées pour deux raisons essentielles. D’abord, l’idée bien ancrée en France que l’État est le garant de la solidarité nationale (Terrolle) ; les contribuables ont beau jeu de dire : « Nous payons des impôts, à l’État d’agir. » Ensuite, les ambivalences du grand public qui relèvent de « l’effet NIMBY » (not in my back yard). On le voit bien en France : après chaque passage de l’abbé Pierre à la télévision, il reçoit beaucoup de chèques car « “on” doit en finir avec le scandale des sans-logis ». Mais, dans le même temps, les généreux donateurs peuvent se mobiliser contre le projet de construire un foyer pour les sans-logis dans leur immeuble ou dans leur quartier car « ils » viendraient troubler leur tranquillité et cela ferait tomber le prix de leur propriété… Les quatre articles regroupés ici se centrent sur les politiques publiques d’assistance. Joana da Silva Barros apprendra sans doute beaucoup de choses aux lecteurs européens sur l’organisation de la politique d’assistance au niveau municipal à Sao Paulo, ainsi que sur les luttes politiques en cours autour du logement. Quand la droite est au pouvoir, au niveau local ou au niveau national, elle cherche à réduire les programmes sociaux. Quand c’est la gauche, elle les développe, malgré des ambiguïtés que l’auteur analyse lucidement. Elle montre les paradoxes des programmes sociaux : ils visent à résoudre les problèmes des sans-logis, à agir pour eux, mais sans eux. Les sans-logis sont alors niés comme sujets politiques, c’est ce que Barros appelle « l’invisibilité publique ». Elle propose une théorisation originale des rapports entre l’individu et l’État et elle fait largement appel à des philosophes européens comme Agamben, Arendt, Deleuze, Foucault ou Rancière, mais aussi à Oliveira, méconnu en dehors du Brésil (3). Il ne s’agit pas de rejeter l’État-providence (que l’on appelle « l’État de bien-être » en espagnol et en portugais) au prétexte qu’il asservirait les pauvres. Barros cherche les moyens à inventer pour articuler réponse aux besoins et émancipation des pauvres.
Terrolle analyse dans le détail la stratégie qui consiste à empêcher, discrètement mais efficacement, tout usage privé d’un espace public : il n’est plus possible de s’allonger sur les bancs publics, dans les stations de métro ou dans les jardins, c’est assez bien connu aujourd’hui ; en revanche, on sait moins que les pelouses sont inutilement arrosées pour la même raison, etc.
C’est ce qu’il appelle « la ville dissuasive », à quoi il aurait pu ajouter « hypocrite ». En s’inspirant de Foucault, il critique la complicité de l’État et des organismes humanitaires pour domestiquer et « normaliser » les sans-logis. Il souligne enfin le paradoxe, présent aussi dans les trois articles brésiliens, qui entraîne nécessairement l’échec des politiques d’assistance : la crise économique jette à la rue une fraction croissante des pauvres qui n’ont plus accès au logement mais, en même temps, l’espace public leur est interdit. Comment sortir d’une situation sans issue ? Terrolle semble rejeter les institutions et privilégier les initiatives individuelles de solidarité.
Au premier abord, l’article de Bernard Francq est très proche, puisqu’il analyse les raisons de l’échec de la création d’un SAMU social à Bruxelles. Mais la perspective est sensiblement différente. Francq fait une sociologie à la fois des organisations et du pouvoir local pour comprendre pourquoi une innovation, un SAMU social sur le modèle parisien, a entraîné une réaction de rejet dans le microcosme bruxellois. Si l’on poursuit la métaphore de la greffe, l’échec tient à la fois à l’objet greffé et à l’organisme receveur. Le projet était un « coup » politique et médiatique qui prétendait faire table rase de l’existant, jugé archaïque et périmé. Il est évident qu’il a été mal reçu par ceux à qui on demandait de céder la place ! Le réseau existant, tiraillé par de
multiples dissensions, a refait son unité contre l’intrus. Il est intéressant de souligner que les médias ont apporté un soutien sans faille au SAMU social, présenté comme moderne et performant, mais que ce soutien n’a pas suffi pour le sauver de l’échec : la cohabitation entre sans-logis traditionnels et réfugiés et demandeurs d’asile a provoqué des tensions qui ont vite pris une
tournure raciste : les « Belges » ont accusé les services sociaux d’en faire trop pour les étrangers et pas assez pour eux.
Serge Clément, Marcel Druhle et Jean Mantovani se situent dans le même champ. Ils étudient des expériences innovantes, à Toulouse et dans l’Ariège, qui se situent dans une sorte d’« entre-deux » : il serait excessif de dire qu’elles ont réussi, mais elles donnent de bons résultats. Ces expériences sont nées de la rencontre entre le réseau institutionnel d’acteurs sociaux et des groupes d’usagers qui venaient négocier un projet « sur mesure », adapté à leur cas précis. Une relation de confiance s’est établie et les acteurs institutionnels ont accepté une expérimentation bien encadrée, mais qui impliquait quelquefois des entorses à la réglementation. Par exemple, des « squats autogérés » ont été admis : un « collectif de pairs » s’est constitué, sans professionnel référent, et l’un des sans-logis a été choisi comme référent et garant du projet. Ce projet semble une réponse adaptée dans une situation précise (et probablement temporaire), il n’est peut-être pas transférable dans un autre contexte.
L’enjeu essentiel de ces expériences est l’apprentissage de la vie et de l’action collectives à un triple niveau : d’abord à l’intérieur du collectif de pairs, ensuite entre institutions, enfin entre institutions et individus sanslogis. Les sans-logis sont très jaloux de leur autonomie et de leur liberté. Déroger aux règles institutionnelles qui les rebutent – accepter par exemple l’introduction d’alcool et d’animaux – est à la fois souhaitable et risqué. L’apprentissage des contraintes de la vie collective crée nécessairement des tensions entre usagers et passe par des compromis pratiques et des transactions. De même, la concertation entre institutions passe par l’apprentissage d’une autre forme d’action collective qui achoppe sur les enjeux de pouvoir, d’où l’échec du SAMU social bruxellois par exemple. Enfin, et c’est le plus difficile, les institutions (les acteurs publics et associatifs) doivent apprendre à agir avec les sans-logis, ce qui implique d’abord de se parler, se comprendre et se respecter. Dit autrement, le principal enjeu est de participer à transformer des sans-logis en des sujets politiques. Les institutions et les sans-logis sont-ils capables d’un tel apprentissage mutuel ? Difficilement, l’inertie est la tendance naturelle. Mais les expériences toulousaines apportent une lueur d’espoir : la réforme des institutions est lente et difficile mais, comme les individus, ces dernières sont capables d’apprentissages sociaux.
Ici, le désaccord entre Terrolle et les auteurs des trois autres articles est flagrant. Le premier a une démarche anti-institutionnelle et, selon lui, l’espoir ne vient que des individus et des solidarités privées. Les autres sont sans illusions sur les institutions publiques mais, probablement à des degrés divers, ils croient que la transformation et « l’assouplissement » des institutions sont possibles et nécessaires. Dans le champ scientifique comme dans le champ politique, la majorité n’a pas forcément raison. La minorité d’aujourd’hui est peut-être en avance et deviendra la majorité de demain. Espaces et sociétés ne peut, ni ne veut, clore ce débat sur l’individu social (4). Il peut contribuer à mieux le poser.

Références bibliographiques

ANDERSEN, N. 1993. Le Hobo. Sociologie des sans-abri, Paris, Nathan (1re éd. 1923).
CASTEL, R. 1995. Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard.
COTTEREAU, A. 1978. « La tuberculose : maladie urbaine ou maladie de “l’usure au travail” ? », Sociologie du travail, n° 2.
DECLERCK, P. 2001. Les naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, coll. « Terre humaine ».
ENGELS, F. 1975. La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Paris, Éd. sociales,
(1re éd. 1845).
LABBENS, J. 1978. Sociologie de la pauvreté. Le tiers et le quart monde, Paris, Gallimard.
MARIÉ, M. ; ALLAL, T. ; BUFFARD, J.P. ; REGAZZOLA, T. 1977. Situations migratoires. La fonction-miroir, Paris, Galilée.
MARPSAT, M. 1998. « Les sans-domicile en France et aux États-Unis. Présentation », Sociétés contemporaines, n° 30.
MARPSAT, M. ; FIRDION, J.M. 1998. « Sans domicile à Paris : une typologie de l’utilisation des services et des modes d’hébergement », Sociétés contemporaines, n° 30.


(1). Cet ouvrage est analysé, avec d’autres ouvrages récents, à la fin de ce volume.

(2). On pourrait se demander, mais ce n’est pas le but de ce dossier, s’il y a un lien entre cette vie des pauvres en public et le succès des reality shows qui, partis des États-Unis, ont conquis le monde entier.

(3). Voir son interview sur le bilan de la première année du gouvernement « Lula », Le Monde, 31 décembre 2003, p. 4.

(4). Ce sera le thème du congrès de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) à Tours, en juillet 2004.

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