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N° 126 : Les lieux des liens sociaux



Éditorial. Les lieux des liens sociaux

par Françoise NAVEZ-BOUCHANINE

Ce numéro entend revisiter le rôle – ressource, contrainte, effectuation des espaces urbains dans le déploiement des divers liens ou échanges sociaux. Cette question reste très controversée : à une abondance d’analyses ou gestes qui accordent à l’espace une importance majeure en termes de conformation ou d’incitation sociales (espaces publics générateurs de « lien social », usages communs d’espaces supposés recréer de la mixité ou « retisser » du lien, fragmentation sociale, voire balkanisation, des espaces résidentiels), répondent des critiques qui, mettant l’accent sur l’individuation, les mobilités généralisées, la déterritorialisation et la labilité de plus en plus fortes des réseaux sociaux, tirent des conclusions radicales sur l’autonomie des formes sociales et spatiales.

Le choix de consacrer un dossier à cette question repose sur la conviction que ces visions sont les héritières d’anciens paradigmes, apparemment enterrés mais tellement récurrents -espace inducteur ou reflet –. Ces derniersfont obstacle à la constitution de savoirs aptes à saisir la complexité des interactions entre formes sociales et spatiales dans les mondes urbains contemporains et peuvent même occulter des travaux qui, aujourd’hui ou de longue date, explorent ce champ de manière bien plus nuancée, montrant les jeux infinis d’interdépendance et d’autonomie, relative ou contextuelle, que les situations observées révèlent.

En fait, la généralisation de l’urbanisation, la « fragmentation » urbaine, souvent associée de manière mécanique à une fragmentation sociale, ainsi que l’incorporation de diverses formes de mobilité dans les pratiques et représentations quotidiennes bouleversent, au Nord comme au Sud, l’image de la ville compacte et unitaire, faite de contiguïtés et continuités, mais aussi d’ordonnancement centralisé, hiérarchisé, censé produire du sens commun, de l’identité, de l’appartenance. Les transformations qui affectent les quartiers et espaces publics urbains (privatisations ou réduction de l’accessibilité, spécialisation réductrice de polyvalence, particularisation d’espaces « communautaires ») questionnent d’autant plus le sens donné aux interactions socio-spatiales, que s’accroît, de manière générale, le brouillage des catégories privé-public.

Mais ces malentendus résultent sans doute aussi d’une certaine confusion à propos des « liens sociaux ». Délaissant le mythique « lien social », qui renvoie souvent à une posture morale justifiée par le besoin de société solidaire et d’identités partagées, les observations empiriques sur des espaces urbains concrets renvoient à la multiplicité et à la diversité de liens et échanges sociaux, forts ou faibles, solidaires ou conflictuels, permanents ou occasionnels, exclusifs ou au contraire, largement compatibles.

Si l’adoption du pluriel – liens sociaux – permet une avancée salutaire, elle reste donc générale et euphémique. Elle recouvre nombre de pratiques et de représentations dont la parenté n’a rien d’évident. Les usages ludiques, revendicatifs ou consommatoires d’espaces publics symboliquement chargés participent sans doute de la reconnaissance d’identités convergentes, culturelles ou politiques, momentanément ou durablement partagées. Qu’ont-ils en commun avec les échanges verbaux, signes de connivence ou au contraire gestes d’évitement ou conflits dans l’usage et l’appropriation des trottoirs, des allées de marché traditionnel, des jardins publics ou des cafés ? Qu’ont-ils, à leur tour, en commun avec ce qui se noue sur les espaces limitrophes aux habitations, sur divers espaces dits intermédiaires, lieux du quant-à-soi, de l’évite- ment, du rapport de force, ou du conflit, lieux de menus échanges spontanés, ou encore territoires d’organisation collective, informelle ou structurée ?

Le parti pris de ce numéro – rendu possible par le nombre élevé de propositions d’articles 1– a donc été de rendre compte de manière ouverte des approches de ces liens et lieux : dans une perspective socio-anthropologique, internationale, en apportant une attention particulière à diverses échelles temporelles et spatiales et en considérant aussi bien les pratiques « spon-
tanées » que « réactives » par rapport aux dispositifs spatiaux imposés et à leurs sociabilités programmées. Le plus loin possible, donc, de postures calées sur ces visions réductrices évoquées plus haut, mais sans rejeter non plus l’idée d’interactions et d’effets, intentionnels ou non, générés par certains dispositifs spatiaux imposés par la puissance publique ou par des promoteurs privés.

Sept contributions composent cette livraison2 . P. Genestier revient sur le poids, dans toute approche revisitant cette question, de l’expression « lien social », révélatrice de l’univers mental dans lequel se meuvent les acteurs politiques – mais aussi certains chercheurs – en particulier dans le champ des interventions urbaines. L’enchaînement lieu/lien interroge sur ce qui fonde l’espace comme opérateur sociétal et sur ce qui le rendrait apte à préserver ou recréer un monde commun. Aux difficultés sociales contemporaines, attribuées aux « déficiences » du lien, répondent dès lors des mesures concernant « les quartiers » ou « la ville ». Le « lien » résulterait ainsi de la rencontre et du dialogue entre habitants ou usagers d’espaces publics porteurs de valeurs et représentations qui feraient unité. J. Boissonade traite des espaces intermédiaires des cités et de leur occupation par les « jeunes ». Partant d’une figure récurrente, stigmatisée – le hall d’immeuble occupé par des bandes de jeunes –, l’auteur s’éloigne du paradigme explicatif réduisant ces « occupations » à la désorganisation – dominant le discours des gestionnaires – pour faire une approche compréhensive des différents types de regroupements, de contextes et d’espaces intermédiaires, des compétences des jeunes en « sociabilité » et d’une urbanité de confrontation, expression de la discorde sur laquelle se construit toute interaction. Au-delà de la figure des « jeunes de banlieue » et de l’habitat social ici étudiés, cette contribution permet d’apprécier de manière plus générale les rapports de dépendance/autonomie des liens aux lieux. S. Vermeersch
interroge la capacité du lien territorial, médiatisé par une association de quartier, à transcender la différenciation sociale des pratiques et des sociabilités. Les couches moyennes investissant les quartiers anciens sont portées par une idéologie de la mixité sociale, largement contredites par leurs pratiques « d’entre soi ». Les associations de quartier leur permettent toutefois de concrétiser partiellement le mythe du « quartier-village ». Si le territoire est bien le support de liens sociaux qui font exister le quartier, la sociabilité qui en résulte reste occasionnelle. Au final, le territoire apparaît plus comme prétexte au déploiement d’un discours normatif participant de la constitution d’un groupe social que comme support à des liens sociaux généralisés.

C. Fournet-Guérin, souligne, pour Tananarive, cette même analogie proclamée entre quartier et village ; mais ici, ce sont des habitants « ordinaires » qui l’évoquent, et non de nouveaux venus à la recherche d’un monde perdu. Confrontant les pratiques aux discours, elle montre que la plupart des valeurs accolées au quartier ne semblent pas se traduire dans les pratiques observées. Si des formes de solidarité locale sont bien relevées, leurs limites sont évidentes : souvent perçues comme obligatoires, elles co-existent avec des comportements d’exclusion qui ébranlent le mythe d’une solidarité née de la proximité résidentielle. L’image passéiste du quartier-village occulterait ainsi les tensions qui traversent la société Merina, ce qui pousse l’auteur à s’inter- roger sur les convergences avec d’autres contextes africains, mais nous renvoie à des questions dont ce dossier montre le potentiel de généralisation. M.-P. Anglade observe comment les espaces publics jouent comme ressources pour des comportements anomiques, eu égard aux normes et valeurs sociales affichées dans la société marocaine. Consommateurs de drogues, homosexuels, candidats à l’émigration clandestine et sans-abri usent en effet de ces espaces en toute visibilité. Mais les politiques de mise à niveau et de reconquête des centres les contraignent à s’approprier des espaces moins centraux, tels les abords des marchés des quartiers informels. L’étude d’un de ces espaces révèle une réalité sociale inattendue illustrée d’une part, par les habitudes de consommation, modes d’organisation sociale et codes de conduite de deux groupes de buveurs à statut social différent et par les impératifs de partition des espaces, générés par ces différences de statut ; d’autre part, par la dépendance à l’égard de ces lieux et de leurs habitants, avec lesquels s’éta- blissent des interactions complexes où prédomine un souci de régulation. P. J. Garcia Sanchez observe les usages et sociabilités sur les places publiques du Grand Caracas et tente de rendre intelligibles les formes élémentaires de l’urbanité. Une ethnographie comparative des usages de deux places – l’une avec un public plutôt défini par ses attachements communautaires, l’autre, davantage caractérisée par ses enjeux métropolitains et publics – lui permet de rendre compte de manière assez large et différenciée des interactions entre lieux et liens dans la ville, des jeux d’échelles, et des sociabilités ordinaires ou programmées qui y prennent place et des ajustements des usagers aux impératifs moraux, sensibles, sociaux et écologiques des lieux publics. Ces espaces de la ville plurielle donnent ainsi à voir des liens sociaux flottants et mouvants,l’auteur opposant cette urbanité « citadine » aux formes segmentaires de sécurisation et territorialisation à l’oeuvre dans les urbanités « privatives ». Enfin, R. Stadnicki montre comment, en captant des usages multiples, les portes de la ville de Sanaa deviennent des espaces supports à la formation de sociabilités diversifiées qui se déploient grâce à une structuration spatiale singulière, renforçant les divers types d’échanges. Ces sociabilités dépendent aussi de l’amplification de phénomènes socio-spatiaux (« soukalisation » et interpénétration intra/extra-muros). L’étalement urbain, entraînant le recul des limites de la ville, de nouveaux quartiers s’affirment par leur capacité à recréer des espaces-temps de sociabilités non traditionnelles. Les nouvelles entrées de Sanaa montrent ainsi la formation d’espaces de sociabilités aux marges de la ville par la reconstitution d’un « effet porte » en périphérie.

1. Je remercie chaleureusement J.-P. Garnier pour l’aide active qu’il m’a apportée dans l’analyse et le suivi de ces propositions.

2. S’y ajouteront, dans le prochain numéro, des articles, en hors dossier, portant eux aussi sur
des cas français et étrangers (P.A. Barthel, J. Messonier, L. Wittner, V. Banos et J. Candau) qui
complèteront ce dossier.

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