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N° 122 : Le sens des formes urbaines



Éditorial

par Pierre PELLEGRINO

Dans ses travaux sur la production de l’espace urbain, Henri Lefebvre mettait en garde contre un schéma simpliste, celui d’une correspondance terme à terme (ponctuelle) entre les actes et les lieux sociaux, entre les fonctions et les formes spatiales. Si comme l’affirmait Raymond Ledrut, toute forme sociale est aussi une forme spatiale, les formes sociales sont spatiales et temporelles à des niveaux divers où elles trouvent le sens de ce qu’elles unifient. En cherchant à expliquer les formes sociales on rencontre donc immédiatement le problème fondamental des rapports entre forme et sens ; Raymond Ledrut, dans son ouvrage La forme et le sens dans la société, posait la question : la forme reçoit-elle un sens ou donne-t-elle un sens ? Il cherchait alors à dépasser l’opposition entre une morphologie physicaliste traitant des substrats matériels et une sémiologie facialiste réduisant le sens à ce qui peut être signifié. Il affirmait aussi que l’on ne peut saisir la logique de la forme sans comprendre que matière et forme sont liées, relatives l’une à l’autre, par le
sens qu’elles prennent l’une de l’autre. Il proposa un inventaire des modalités du sens des formes sociales, allant de l’indifférence à l’affinité du contenant et du contenu. Plus récemment, reprenant la question des qualités sociales des diverses morphologies de l’habitat, Jean Remy en appelait à une matrice d’analyse complexe pour rendre compte des métamorphoses de la ville aujourd’hui, et d’une nouvelle articulation entre ville visible et ville invisible ; les registres de formes renvoient à différentes isotopies de sens (1).

S’inscrivant dans la lignée des travaux de ces trois auteurs qui furent directeurs de la revue, ce numéro d’Espaces et Sociétés veut contribuer au débat contemporain. Aujourd’hui, en matière urbaine, nous continuons à nous demander quelles sont les formes consistantes et prégnantes sur lesquelles agir pour contrôler la croissance et résoudre les problèmes de la grande agglomération.

Des recherches ont utilisé des modèles de polarisation, des modèles gravitaires ou des facteurs de croissance pour expliquer la distribution géographique et l’amplitude des flux urbains. On connaît ainsi l’aire des flux sous l’angle des rapports entre la masse et la distance entre pôles de rangs distincts. Les modèles économiques, gravitaires et en hiérarchie de rangs, conçoivent l’espace urbain comme un espace polarisant, produisant le développement technologique et la nouveauté toujours renouvelée des produits dans l’attraction même des facteurs de production.

Mais la valeur des espaces urbains ne se réduit pas à ce qu’ils offrent dans leur force de concentration, de centralité et de densité. Pour la saisir dans sa complexité, il faut au contraire comprendre la ville comme un ensemble de lieux dotés de sens trouvant leur unité dans une intégration qui échappe aux seuls modèles économiques. Cette intégration articule des espaces et des temporalités dont les formes trouvent leur pertinence dans des trajectoires et des tensions entre le mobile et l’immobile.

Dans ce numéro, on trouvera différentes approches de ces questions, qui apportent un éclairage sur les valeurs multiples que prennent les formes urbaines, ou qu’elles donnent à l’agglomération humaine, dans des espaces de mobilité accrue. Certes, les trajectoires sociales se mesurent sur des dimensions englobantes, la métamorphose de l’espace social s’inscrit dans une architecture du territoire structurant masses et distances ; les masses qui se déplacent et les distances qu’elles parcourent rencontrent des limites et des seuils urbains.

Gaëtan Desmarais montre comment la forme urbaine s’inscrit dans le conflit des trajectoires et le contrôle des mobilités. Analysant la fondation de la Rome antique, il nous montre comment un interdit fondateur, l’interdit de propriété d’une terre convoitée, creuse un espace vide, un vacuum sacré, qu’il s’agit de garder de toute emprise ; l’agglomération urbaine naît ainsi de rivalités qui s’opposent dans l’espace des établissements humains, d’ambitions de se positionner dans un territoire, dans un lieu que rien ne valorise plus que le fait qu’il est aussi convoité par d’autres. Les uns cherchant à dominer la trajectoire des autres vers les lieux dotés de la plus haute valeur, parce que vides, la position des groupes humains dans l’espace résulte alors du contrôle de l’accès possible aux centres organisateurs que sont les espaces sacrés. La dynamique des établissements et des flux résulte donc de discontinuités initiales.

Les processus d’auto-organisation spatiale que ces trajectoires suivent, s’articulent à des projections de modèles que les groupes dominants cherchent à imposer. Mathieu Hilgers, dans l’analyse de la mutation, au Burkina Faso, d’un espace traditionnel en un espace moderne, imposé par une révolution et une nationalisation des terres, nous propose une interprétation des conflits entre des conceptions du monde qui s’opposent quant à l’interdit de possession de la terre. Dans la conception traditionnelle, le nouveau venu avait l’usufruit d’une terre qui lui était attribuée, dans un quartier manifestant l’identité collective d’un groupe ; mais la terre ne pouvait être possédée, elle n’était pas non plus monnayable. Dans la conception moderne, pour autant que les lois soient respectées, l’État attribue un titre de propriété et une surface, s’inscrivant dans un secteur d’un plan d’aménagement voulu par une politique foncière ; mais le contrôle administratif du territoire ne donne pas à la terre toute sa valeur. Hilgers nous montre comment, dans la ville de Koudougou, les acteurs revendiquent un statut par quartier, l’affirmation d’une identité qui se réfère aux quartiers traditionnels ; les limites anciennes se déplacent et les découpages en quartiers se reportent, pour partie, sur les nouvelles divisions en secteurs, aujourd’hui administrativement prégnantes. Lorsque l’espace des localisations, des délocalisations et des relocalisations, génère des dispersions et des concentrations instables, ces limites et ces seuils sont susceptibles de perméabilités fonctionnelles autant que de ségrégations différentielles.

Nassima Dris, dans ce numéro, étudiant le cas d’Alger, nous montre comment les formes urbaines traduisent des représentations contrastées, marquées par l’interférence de modèles, et comment l’espace urbain est une forme d’expression de la société dans sa totalité. Il y a une forme de paradoxe, parce que, si les formes spatiales héritées ne résistent pas aux usages d’une société en recomposition, néanmoins la société inscrit ses référents dans l’espace d’une temporalité longue, celle de la mémoire et de l’histoire. Les formes urbaines n’affectent pas de façon mécanique le changement social ; la ville, cependant, consacre l’ensemble des interactions qu’elle rend possibles dans le récit de ses origines historiques autant que dans la mise en valeur de ses qualités fonctionnelles présentes.

Dans la sociabilité traditionnelle, la proximité spatiale de la houma donne au voisinage un sens sacré, où le code de l’honneur est omniprésent et contrôle la présentation de soi ; l’espace ne prend valeur qu’en termes de relations. Sans cette forme idéale de la Cité, qui réaliserait l’harmonie entre les hommes, à l’image mythifiée de Médine des premiers temps de l’Islam, il y aurait altération du sens de l’existence. Mais en même temps, l’espace, comme mode de relations, se comprend dans une revendication pour le droit à la ville comme devant offrir une accessibilité aux avantages de la vie urbaine et de la modernité ; sa construction, pour ce faire, recourt à l’utilisation des technologies les plus avancées, conformes à ce qui se fait à l’échelle internationale. Dans des interférences de modèles, dans une société où s’entremêlent un intérêt croissant pour la culture originelle comme un désir profond d’accéder aux privilèges de la modernité, les pratiques sociales se confrontent en s’articulant à des formes spatiales.

La valeur d’une forme territoriale rencontre le problème de l’identité là où l’espace est le vecteur d’une altérité ; l’intégration sociale passe par l’inscription spatiale, l’identité renvoie à une altérité qui trouve dans l’espace des formes d’exclusion et d’inclusion, des formes nécessaires à la régulation des apports extérieurs qui marquent, altèrent et renouvellent la composition d’un groupe social. Ce sont des formes qui sont prégnantes à certaines échelles et perdent leur sens à d’autres ; des formes qui soit deviennent obsolètes dans l’émergence de formes plus globales, soit intègrent des composantes plus diverses dans l’hétérogénéité des valeurs, des manques et des désirs.

La mutation des formes sociales et de la distribution des populations urbaines se reporte sur l’architecture de la ville. Dans la formation de l’espace de la ville, de multiples groupes de population, plus ou moins bien individualisés, contribuent à la production du sens de l’espace urbain. La contribution des individus et des groupes à la production du sens de l’espace est déterminée par leurs interactions. Les processus d’unification du social dont l’espace est l’instrument, dépendent de dispositifs qui articulent les relations sociales à des distributions spatiales, de leur volume, de leur qualité et de leur place respective dans la hiérarchie urbaine ; comme Desmarais le montre, des seuils orientent et limitent leur croissance.

L’architecture de la ville, des édifices, des voies et des places articule la distribution des populations à la distribution des activités. La distribution des populations et le déplacement de leurs activités a en retour un impact sur la forme bâtie de l’agglomération urbaine. La forme urbaine de l’agglomération contemporaine semble adéquate aux déplacements des activités plus qu’à la sédentarité des personnes. Et pourtant, entre les différents secteurs de l’agglomération, a ségrégation spatiale des activités ne diminue pas, et la perméabilité sociale n’augmente pas non plus.

Contre un déterminisme des formes et des transformations urbaines, Laurent Viala affirme qu’il s’agit de saisir la ville comme totalité ; il s’agit d’une dialectique des formes où la forme de la ville est irréductible à l’une ou l’autre des formes participant de son existence et de ses changements. Ainsi les formes architecturales ne prennent sens que mises en rapport avec la forme de la ville comme réalité d’ensemble, permanente mais régulièrement actualisée, rendant compte des modalités de la présence de la société humaine dans des territoires. Dès lors, dans une intégration dialectique des formes sociales et politiques, faire la ville aujourd’hui ne se réduit pas à l’agencement des formes architecturales ou à la recherche d’une harmonie de la forme urbaine, mais répond à une mutation des fondements de l’être ensemble, du désir porté par chacun d’être reconnu comme membre d’un groupe, et des modalités du vivre ensemble, des conditions matérielles d’une vie en commun.

La complexité de la forme urbaine se trouve transfigurée, mais, gardant en elle le témoignage de ses anciennes configurations, la forme contient aussi les conditions et les moyens de ses mutations futures. La forme de la ville ne peut être qu’en transformation, dans la mesure où elle est soumise à l’épreuve du temps ; c’est en cela qu’elle en appelle au référentiel territorial, pour signifier la singularité de sa traduction en espaces des enjeux d’une société faite de mobilités et d’installations éphémères.

Les processus qu’incarnent les formes urbaines, posent la question du statut de la forme : soit elle donne accès à l’être de la ville, soit elle ne porte que le sens de ses apparences. Pour Viala, censé articuler être et paraître de la ville, l’espace public urbain participe d’une certaine performativité façonnant la forme de la ville ; en ses diverses figures, l’espace public urbain atteste de la forme urbaine, il se présente comme quintessence d’une forme de la ville dont on attend qu’elle concilieles pratiques habitantes et les injonctions idéologiques, il renseigne sur ce que la forme de la ville affiche.

Mais l’espace peut-il être le liant faisant défaut ? Renvoyant à la question du mythe et de la réalité de la forme, valant à la fois comme faire paraître, imposture urbaine, réalité mythique à réaliser, qui favoriserait une intelligibilité de la réalité urbaine, mais aussi exutoire qui se perd dans le dessin contrarié de la forme urbaine, valorisant la dimension culturelle des quartiers, renvoyant à la prédominance normalisatrice d’un devoir être, l’espace public urbain est posé comme une clé de lecture de la forme de la ville comme réalité totale en projet. Intégrant l’éclatement sociétal de la ville, les espaces publics contemporains sont ainsi conçus comme une focalisation de la forme de la ville.

La mutation des formes sociales altère l’articulation des pratiques et du sens des espaces de la ville. Éric Charmes s’interroge sur le contrôle de la mobilité résidentielle et la concurrence entre groupes sociaux pour l’appropriation des espaces les plus valorisés. Il montre comment, à Paris, l’arrivée d’artistes dans le quartier de Belleville, en changeant son image, accompagne et donne sens à la gentrification, à une transformation de la distribution de la population, à l’installation de classes moyennes ; devenant attrayant, lorsque disparaît le stigmate de la ségrégation de classe, le quartier populaire se transforme. La mixité sociale de la rue prend alors la valeur d’une ressource culturelle et symbolique ; composante de l’organisation du tissu urbain traditionnel, la rue devient une forme urbaine emblématique d’une rupture avec la modernité.

Charmes montre comment la relation qu’il peut y avoir entre le lien spatial et le lien social passe par le biais d’images construites par la société. Dans le système des valeurs qui sont celles de la gentrification, l’image de la rue est d’autant plus évocatrice qu’elle s’oppose nettement à celle des grands ensembles ; renvoyant au croisement régulier de figures familières, elle donne le sentiment de sécurité, d’être en terrain fiable, d’être reconnu et inscrit dans une vie sociale locale. Mais cette valorisation de la rencontre, du frottement et du mélange est plus celle d’un spectacle que l’on regarde que d’un engagement dans une solidarité effective. Les ressources qu’offre la rue à la vie urbaine, la densité des commerces de proximité et le contrôle de l’espace, la canalisation des flux piétonniers autant que la reconnaissance visuelle entre riverains, sont les instruments d’une mise en scène de la vie quotidienne en ville. Mais ce n’est pas la seule mise en scène possible, d’autres sont proposées ailleurs, reposant sur des valeurs architecturales et paysagères plus modernes.

Les rapports entre la structure des faits urbains et la forme matérielle de la ville, l’articulation des formes matérielles et de leur usage, appellent des formes sensibles. Ces formes sensibles sont conditionnées par des références, des modèles et un contexte qui imposent une conformité des pratiques à des normes d’usage, et une sélection des figures urbaines émergentes dans l’espace urbain.

Qualifiées par des places fixes et des positions définitives, les formes matérielles stables, avec la croissance urbaine, sont substituées par des formes instables. Les recompositions de l’organisation urbaine et les déplacements des composantes de la structure spatiale contemporaine ont des impacts sur la forme des pratiques de la ville. Ils impliquent des changements de structure dans lesquels, lorsqu’elles sont exprimées dans des figuresurbaines nouvelles, sont valorisées des segmentations urbanistiques anciennes.

Lorsque l’accumulation du produit des flux dépasse leur capacité d’absorption les dispositifs spatiaux sont soumis à des mutations qui demandent des redistributions et des recompositions des espaces publics et privés. Les conséquences de ces changements de structure sur l’image de la différenciation et de la distribution sociale, sur les figures de la proximité et de la densité des relations urbaines, modifient le sens et l’orientation des échanges dans l’organisation urbaine, les formes de la rencontre et de l’évitement des acteurs sociaux.

Se penchant sur le renouvellement des perceptions et des utilisations des espaces publics, Fabrice Escaffre analyse la généralisation des usages sportifs autonomes de la ville. Il traite des formes tant dans leurs dimensions sensibles que comme porteuses de représentations. La valeur d’une scène urbaine dépend de la pratique que l’on en a, qui lui donne une pertinence et dote sa forme d’un sens, tout à la fois comme signe et comme instrument d’un usage de la ville. Les espaces de pratique se trouvent dans des environnements urbains variés, différenciés par leurs paysages, leurs formes et leurs localisations dans la ville.

Cherchant à comprendre les processus qui font naître, se développer ou disparaître des formes urbaines, dans de nouveaux modes d’expression de l’urbanité, Escaffre aborde la forme comme ce qui structure l’intérieur d’un espace tout comme ce qui en enveloppe l’extérieur. Articulant mobilités et expositions de soi, parcours et ancrages développent ainsi sur différents sites les rapports que les sportifs entretiennent avec la ville. Dans l’organisation spatiale produite par les mobilités sportives, où les lieux de pratique réputés représentent des points de passage obligés et sont reliés par des flux qui forment des réseaux, le point, la ligne et la surface structurent la morphologie générale de la géographie urbaine.

Travaillant sur les formes sonores, Henry Torgue, montre que l’on nepeut les considérer comme relevant d’un ordre indépendant de leur contenu ; fonds stables, séquences localisées, signaux ponctuels, les sources sonores s’ouvrent sur des espaces de diffusion, sur un domaine de significations, articulantdans des interprétations multiples les identités et les repères du territoire. Les individus, les groupes, les sociétés rythment leurs activités d’émissions sonores intentionnelles ou involontaires. L’identité sonore propre d’une ville résulte de la combinaison d’espaces de propagation et de marqueurs. Dans l’agencement des diverses configurations de l’espace de propagation, une ville développe sa propre couleur sonore.

Torgue analyse les marqueurs sonores, les signaux emblématiques, les images acoustiques particulières qui caractérisent un lieu dans son expression audible. Il indique comment les interactions entre signaux acoustiques, formes spatiales et formes de sociabilité sont traversées par des interférences fonctionnelles et symboliques qui marquent et diversifient l’expérience sonore ; les formes sonores urbaines se déploient dans une dynamique où les différents registres de décryptage ou d’interprétation peuvent être parfaitement contradictoires. Dans le mixage des multiples sons de la ville, entre la continuité et l’évènement, la couleur locale est contrecarrée par l’action unificatrice de formes sonores globales où la polyphonie l’emporte sur l’univoque.

Travaillant sur les formes lumineuses de la ville, Sophie Mosser étudie comment l’éclairage modifie l’apparence d’une scène visuelle, comment,articulant les logiques des besoins et du confort, il corrige des formes architecturaleset transfigure des formes urbaines. Assujettie à l’usage de la voie, la puissance lumineuse suit la structure viaire, le gabarit des rues. Le dispositif se complète d’éclairages commerciaux, publicitaires et patrimoniaux. Mais il s’agit autant de la construction d’une perception active des formes urbaines par les populations, que de la réception passive des stimuli émanant des environnements lumineux. Conçu pour assurer des performances visuelles, l’éclairage recompose les transcriptions dans l’espace des dynamiques sociales.

Mosser montre comment, construites socialement et culturellement, inscrites dans un art de la représentation du pouvoir et une logique d’ordonnancement, les configurations lumineuses de la ville nocturne non seulement visent à conjurer la peur ancestrale de l’obscurité, mais à neutraliser et aseptiser les espaces publics ; instrument d’éclairage comme de propreté ou d’évitement, l’éclairage sert à contrôler les usages de la ville. Levier prégnant pour activer la communication d’un sens projeté des formes urbaines, pouvant estomper les multiples sens et le caractère composite de la ville, la reconfiguration lumineuse sert à unifier une multitude de points de vue, autant qu’à mettre en exergue une image de la ville.

Les registres de forme particuliers s’inscrivent dans une totalité qui se construit à partir d’elle-même. L’analyse morphologique des villes comme totalités, cherche à saisir leurs éléments générateurs comme des éléments régulateurs de leur croissance, pôles et lignes de croissance, seuils de croissance. Une telle analyse décrit la distribution et la conformation des espaces, leur structure fonctionnelle et leur structure de permanence, les limites et les barrières qui les découpent, les marges et les interstices qui les ouvrent, les rythmes et les césures, qui les scandent, les axes, les réseaux et les nœuds qui les articulent, les repères, les monuments et les places qui les signifient. Cette analyse morphologique a servi de base à la constitution d’une typologie des formes pertinentes pour l’architecture de la ville. Provenant des sciences de la nature, deux méthodes ont été ainsi été appliquées. La première, fonctionnelle, recherche la fonction, déduit le sens à partir de la forme ; la seconde, diachronique, en identifiant des invariants, des homologies, étudie des transformations, des anamorphoses, des lignées évolutives, à partir de critères de parenté des formes.

Mais, dans les invariances d’échelle, il faut faire attention aux ressemblances trompeuses, aux homoplasies. Certaines transformations provoquent, dans des tissus modernes, des métamorphoses, un changement brutal, « catastrophique » ; d’autres pas. Dans sa morphogenèse la forme urbaine apparaît, évolue, se stabilise, disparaît… Les mécanismes qui président à de telles transformations passent par un travail de classification, une « lutte pour les classements » des formes ; reste cependant que, du rapport entre la forme et son contexte, de nouvelles formes urbaines vont apparaître, ou changer, dans une situation donnée, un contexte nouveau.

Étudiant les modalités générales de l’articulation des formes urbaines à leurs significations Albert Lévy montre que, complexe, la réalité urbaine a des formes diverses et des sens multiples. Il saisit cette complexité dans l’articulation de divers registres de formes : la forme urbaine comme forme bioclimatique, l’attitude d’une culture vis-à-vis de la nature, de son milieu, de ses ressources ; la forme urbaine comme forme des tracés urbains, la forme géométrique du plan de la ville ; la forme urbaine comme forme des tissus urbains et les interrelations entre ses éléments composants ; la forme du paysage urbain, l’espace urbain visuellement saisi dans sa tridimensionnalité ; la forme urbaine comme forme sociale, l’espace urbain étudié dans son occupation par les divers groupes sociaux. Il ne s’agit pas, dans cette polysémie, de saisir la forme sociale comme le signifié de la forme architecturale, chacun des registres de forme est défini par sa forme propre, corrélée à ses propres significations. Ceci étant, les articulations et corrélations entre registres organisent la forme globale comme un tout, la forme urbaine a un caractère systémique ; interdépendants entre eux, les registres de formes s’articulent pour produire une forme unitaire globale.

Mais la forme urbaine est aussi produite dans des dynamiques. Étudiant la morphogenèse de Paris, Lévy montre, d’une part, comment la forme est une résultante directe de la croissance, comment à chaque seuil de croissance, la forme urbaine mute, change de grammaire (2) ; les changements d’échelle demandent une adaptation morphologique et une reformulation de la grammaire urbaine. Il rappelle aussi, d’autre part, que, le système de règles qui ordonne les savoirs sur la ville et la forme urbaine dépendant de la production générale des connaissances, chaque coupure épistémique dans cette production générale, chaque mutation des savoirs, fait que l’on se met à penser autrement la ville et à en fabriquer autrement la forme.

Si, lorsqu’il y a commutation, une corrélation étroite entre expression et contenu, ici entre forme urbaine et sens de la ville, à tout changement de forme urbaine correspond un changement de sens et inversement, la permanence des structures impose cependant une continuité de la forme urbaine ; le nouveau est conditionné par l’ancien, l’évolutif déterminé par le permanent. On a donc aussi bien des logiques internes de croissance où les états successifs de la forme urbaine sont comme des actualisations d’une structure générale et abstraite, que des règles de transformation diachronique, provoquant des mutations de cette structure générale. Si les tracés de la ville perdurent, ils perdent aussi leur sens originel.

Partant de disciplines diverses interrogeant la forme et le sens des lieux urbains, les contributions à ce numéro d’Espaces et Sociétés montrent ainsi comment la substance sociale se manifeste dans un espace où elle prend des formes, et comment en retour elle lui donne des formes ou en abandonne, autant qu’elle en reçoit. On pourra le voir dans les articles présentés dans ce numéro, dans leurs tensions, entre principe actif et principe passif, les formes prennent sens en se rapportant les unes aux autres sur des dimensions telles que : forme abstraite – forme substrat, forme totale – forme quintescente, forme globale – forme locale, forme d’altérité – forme d’identité, forme moderne – forme traditionnelle, forme de réseau – forme d’enveloppe, forme de distribution – forme d’image. Dans ces tensions des forces travaillent les formes ; commutantes ou mutantes, figurées ou reconfigurée, les formes prennent sens et se transforment, s’opposent et s’articulent aux forces qui les traversent, qu’elles contiennent ou qui les font éclater.

Certaines formes sont construites sur des structures en équilibre, ne nécessitant pas ou peu d’énergie pour se maintenir, d’autres émergent de structures dissipatives, nécessitant un apport continuel d’énergie pour se reproduire. Il s’agit d’un équilibrage, d’un équilibre qui peut être contradictoire, d’un déséquilibre, puis d’un nouvel équilibre, toujours instable dans notre modernité, entre les formes de la société et les formes de l’espace, dans des interférences entre le contenu et le contenant, comme entre des forces qui s’opposent et le réseau des relations qui les rend possibles. Dynamique, visant à conformer espaces et sociétés pour les rendre adéquats l’un à l’autre en leurs principes d’existence dans une structure de pouvoir, la recherche de cet équilibre a comme corollaire la mesure des usages particuliers et locaux à l’aune de normes universelles et globales, ou imposées comme telles.


(1) P. Pellegrino (sous la direction de), Figures architecturales, formes urbaines, Anthropos,
Paris 1994.

(2) P. Pellegrino, Le sens de l’espace, Livre III, Les grammaires et les figures de l’étendue,
Anthropos, Paris, 2003.

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N° 122 : Le sens des formes urbaines


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