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N° 124-125 : Économie des territoires et territoires de l'économie



Éditorial

par Georges BENKO

La période contemporaine se caractérise par la coexistence de deux logiques de croissance, en termes de globalisation et de polarisation. Cette coexistence touche aussi bien les activités productives que les échanges de biens et services. Le processus de mondialisation s’accompagne d’un déséquilibre entre régions, mais aussi de phénomènes de concentration spatiale à l’intérieur même des régions.

Cette tension entre local et global, suffisamment ancienne pour ne plus être considérée comme un paradoxe, prend des formes diverses, de l’internationalisation à la résurgence de l’identitaire, en passant par les procédures de décentralisation. Il faut la replacer au sein d’un mouvement plus général, qui touche aussi bien les entreprises que les structures administratives et étatiques, soumises elles aussi à la tension entre deux polarités autrefois antinomiques. Faute de pouvoir qualifier l’émergence de deux processus de croissance autrefois considérés comme incompatibles, on invente de vilains néologismes comme la « glocalisation1 », pour parler du dépassement nécessaire de l’antinomie entre développement local, croissance globale et abolition des distances.

La relation entre local et global recèle encore bien des ambiguïtés ; la penser ne va pas sans peine, ni heurts. Il est parfois difficile de comprendre (voire d’admettre) comment et pourquoi l’ouverture au monde renforce le recours aux réseaux locaux, en particulier pour des activités qui peuvent paraître dégagées des contingences locales, comme les nouvelles technologies et l’innovation. Ou encore, sur la base de quels critères des entreprises connues pour leurs penchants à la délocalisation vont-elles soudain consacrer des volumes d’investissement importants à leur implantation sur une zone géographique qui supporte des coûts particulièrement élevés ?

Les auteurs des articles répondent à une série d’interrogations qui se posent à l’économie territoriale contemporaine : le rôle et le choix des réseaux locaux dans la localisation des activités économiques. Des activités distinctes sont-elles associées à différentes proximités (géographique, organisationnelle, technologique, institutionnelle) ? La prise en compte des dimensions culturelles de l’organisation économique permet-elle d’apporter des réponses originales aux questions que se posent aujourd’hui les chercheurs réfléchissant sur les espaces économiques ? Les interrogations sur les relations du capital social et de la dynamique économique aident-elles à progresser dans la compréhension de l’économie localisée ? L’offre de spécificité territoriale devient-elle un avantage territorial dans la concurrence internationale, et comment peut-on l’appréhender ?

Un examen de la littérature économique contemporaine, à la recherche des facteurs explicatifs de la relation entre activités économiques et territoires, et du double mouvement, parfois contradictoire, entre globalisation et localisation, montre que les analyses privilégient souvent l’une ou l’autre des solutions. Les explications en faveur de la polarisation prédominent, qu’il s’agisse des activités de production ou d’innovation. Mais elles sont en partie battues en brèche par les faits, appuyés par des analyses visant à expliquer la mondialisation des activités ou l’apparition de processus de croissance. Aujourd’hui, des éléments apparaissent en faveur de la réconciliation des deux thèses, qu’il s’agisse de la mise en évidence de phases successives de divergence et de convergence des échanges, ou de la remise en cause du caractère volontariste des processus de concentration spatiale de l’innovation. La notion d’avantage comparatif, introduite par Ricardo, a connu une intensification dans la littérature, il sera intéressant de revisiter les analyses des différentes interprétations de ce concept et de poser des questions sur son sens contemporain.

L’article introductif de Bernard Pecqueur propose l’hypothèse que les formes émergentes de regroupements géographiques d’acteurs organisant la production constituent un moyen important d’adaptation de la division mondiale du travail à l’économie globale. L’auteur met en évidence un modèle productif « territorialisé ». Pierric Calenge travaille sur l’industrie musicale et il pose la question d’un changement de régime d’accumulation, avec l’ancrage spatial du système productif local au marché mondial en passant par l’échelle nationale, au profit d’un système local-global.

Valérie Angeon et Jean-Marc Callois analysent les mécanismes économiques par lesquels les facteurs sociaux influent sur le développement. À partir de l’exemple de deux territoires ruraux français, ils accordent la théorie avec les faits. Hubert Mazurek et Louis Arréghini racontent la Bolivie marquée par deux logiques. La première, liée à des avantages relatifs, induit de fortes restructurations territoriales et des formes de polarisation qui sont responsables d’un déséquilibre entre les régions ; la seconde, plutôt liée à des avantages absolus, semble évoluer vers des formes de système productif local, dans une perspective de développement durable.

André Torre et Christine Lefranc font une analyse de presse. Ils montrent que des profils conflictuels régionaux apparaissent dans les cinq zones étudiées, profils qui varient selon les types d’espaces et d’usages, la réaction et la capacité de mobilisation des acteurs, les manifestations, les modes de résolution adoptés, etc. Mais des permanences de l’activité conflictuelle sont repérables dans le même temps. La presse est un miroir qui ne peut refléter qu’une partie de la réalité et révèle l’état des forces et des négociations au niveau local. Pierre Albert, Michel Martin et Corinne Tanguy analysent le rôle des écoles laitières (ENIL) et de leurs stagiaires dans la constitution de ces réseaux externes aux entreprises, ainsi que le transfert de connaissances pour innover. En étudiant les relations entre les entreprises et les écoles, ils font l’hypothèse que ces relations jouent un rôle primordial dans la constitution des capacités d’innovation des firmes, surtout lorsqu’il s’agit de petites et moyennes entreprises.

Les trois derniers articles traitent du marché du travail selon des points de vue différents. Gilles Crague propose un schéma explicatif général du phénomène de découplage – activité du travail et lieux de travail – à partir de la notion d’action indirecte négative. Il propose une description statistique de ces formes de travail qui ne s’exercent plus exclusivement dans les locaux de l’entreprise, à partir des données de l’enquête « Changements organisationnels et informatisation ». Christian Azaïs compare le Brésil et la France. L’insertion des individus sur le marché du travail repose sur deux types de rapport au territoire : le territoire économique et le territoire politique. L’analyse combinée de ces deux types d’instruments montre bien comment la dimension économique du territoire est aujourd’hui largement articulée à des marqueurs et des actions inscrits dans la dimension politique. Enfin, Patrick Ternaux constate que la mondialisation se caractérise par un réaménagement encore lent, mais affirmé, de processus institutionnels et de systèmes de règles qui régissent la régulation des marchés du travail sur leur territoire. Cela engendre manifestement une évolution des formes de coordination et des rapports de proximité.

Finalement, la diversité et la variabilité des contributions sont suffisantes pour les présenter sous le label « Économie des territoires et territoires de l’économie »; les articles sont d’origine très variée, du Canada au Brésil et à la Bolivie, mais ils étudient également des milieux diversifiés comme le rural et l’urbain en France. Le sujet est loin d’être épuisé et il y aura matière pour un futur numéro !


1. D’origine anglo-saxonne, cette contraction de globalisation et de localisation n’a pas, en anglais, la connotation négative de « glauque ».

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