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N° 135 : Le consommateur ambulant



HOMMAGE À FRANÇOISE NAVEZ-BOUCHANINE

L’oeuvre de Françoise Navez-Bouchanine trouve son point de départ dans l’analyse des modes d’habiter qui est sous-tendue par la comparaison entre une double expérience. D’une part, l’Europe et particulièrement la France et la Belgique qui lui rappelait ses racines. Belge d’origine, elle avait fait ses études de sociologie et d’urbanisme à Louvain-la-Neuve. D’autre part, le Maroc qui fut le terrain auquel elle voulait s’apprivoiser. Ayant épousé un agronome marocain, elle vécut une bonne partie de sa vie à Rabat, où elle engagea une carrière professionnelle.
Le va-et-vient entre cette double expérience marqua sa méthode de travail où elle favorisa une implication distante par rapport à son terrain d’observation. Celle-ci allait d’autant plus de soi que la comparaison était au centre de ses analyses et de ses interprétations.
Son terrain d’observation se focalisa sur l’habitat urbain en transformation. Dans cette perspective, les formes physiques étaient au départ d’une confrontation avec les usages sociaux. Cela la préparait particulièrement à l’analyse des contextes où l’urbanisation induisait des transformations rapides. Dans ces espaces en gestation, l’interaction des morphologies physiques avec divers aspects de la vie sociale était une clé d’interprétation.
Par rapport à ces textures nouvelles, comment situer l’apport des habitants ? Discerner la manière dont la vie sociale s’imposait comme une dimension autonome était au coeur de ses préoccupations. Ainsi, les milieux sociaux, les références culturelles et les contextes collectifs furent l’objet d’une attention particulière. Leurs interférences permirent d’élaborer le concept d’appropriation de l’espace physique. Le poids d’un tel concept apparaît bien dans le titre de sa thèse « Habiter, modèle culturel et appropriation de l’espace ». Cette thèse fut défendue en 1991 et publiée partiellement en 1997 sous le titre « Habiter la ville marocaine » (co-édition Gaëtan Morin à Casablanca et L’Harmattan à Paris).
Cette autonomie de l’habitant et de la vie sociale était toujours relative. Elle était brimée autant qu’aidée par les structures collectives qui présidaient à la production des nouveaux espaces urbains. Cela aboutit avec le temps à démêler divers lieux d’initiatives présidant à la construction de l’espace bâti. Architectes et urbanistes, acteurs du financement ou promoteurs de politique publique furent analysés comme parties prenantes sans lesquelles les évolutions n’auraient pas été possibles.
Cela permettait de distinguer les espaces qui étaient régis par une politique publique d’urbanisation sans négliger les espaces dont le développementétait plus ou moins spontané.
Tout cela supposait que l’on s’intéressât à des conjonctures particulières expliquant l’entremêlement spécifique de divers acteurs. Ces conjonctures particulières pouvaient devenir le point de départ de l’analyse. On pouvait empoigner la chaîne par n’importe quel bout à condition de ne pas casser les maillons transmettant la dynamique à l’ensemble. Ainsi, les politiques publiques, les objectifs poursuivis par les milieux architecturaux, devenaient des objets spécifiques de recherches.
Cette diversité des points d’abordage était d’autant moins une dispersion que le souci de comparaison restait bien présent. La base de ces comparaisons s’élargissait à son tour : du Maroc au Maghreb, de ces derniers aux villes méditerranéennes… de l’Europe à l’Amérique du Nord.
Dans ces comparaisons certaines constantes apparurent, surtout si l’on donnait priorité aux transformations des formes physiques d’habitat. Françoise s’intéressa particulièrement à la notion de la fragmentation. Sur ce thème, fragmentation spatiale et fragmentation sociale, elle dirigea un programme en réseau promu par le Centre d’études et de recherches sur les pays maghrébins (Urbama). Ce programme de recherches fut complété par un colloque qui se déroula à l’Université de Tours en 1998. Cela aboutit à un ouvrage dont l’édition demanda beaucoup de travail. Françoise rédigea les introductions et les conclusions aux divers chapitres en plus de ses contributions personnelles (cf. La fragmentation en question : des villes entre fragmentation spatiale et fragmentation sociale ? – 2002, Paris, L’Harmattan).
Tout ce travail d’édition laisse apparaître la capacité de Françoise de tirer parti d’expériences diverses pour élaborer un schéma permettant de comparer et de mettre en perspective des apports très différents les uns des autres.
Le même souci de comparaison se retrouva dans ses analyses sur les modalités d’extension de la ville à partir du concept d’urbanisation diffuse. Ce concept, une fois bien caractérisé, fut le point de départ pour comparer divers modes d’intervention (Intervenir dans les territoires d’urbanisation diffuse – 2005, Paris, Éditions de l’Aube).
Le souci d’éviter un travail isolé et de multiplier les échanges entre un réseau de chercheurs permet d’apprécier son apport au Comité de rédaction d’Espaces et sociétés. La présentation puis la constitution de dossiers sur un thème d’actualité correspondaient bien à un mode de travail dont elle était coutumière. Elle présenta elle-même plusieurs thèmes. Signalons à titre d’exemple : Villes et « best practices » (n° 4/2007). En collaboration avec Licia Valladares, elle eut la possibilité de le faire aboutir. Ce fut sa dernière oeuvre.

Jean Remy

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