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N° 127 : Pratiques solidaires en ville



Éditorial, Pratique solidaires en ville

par Christian AZAÏS et Jean-Pierre GIRARD

L’économie sociale et solidaire a gagné droit de cité, ces dernières années, dans les études urbaines. On ne compte plus désormais les écrits, descriptifsou de nature théorique portant sur des sujets mettant en avant la solidarité. Ainsi, même l’entreprise, lieu par excellence de recherche de profits, n’est pas sourde aux questions « solidaires » et ce indépendamment de sa taille. Les thèmes de la responsabilité sociale des entreprises, d’une production et d’une consommation éthiques sont là pour nous le rappeler.

L’optique choisie pour ce numéro d’Espaces et Sociétés s’inscrit dansune perspective quelque peu différente. En effet, plutôt que de considérer l’économie sociale et solidaire comme un secteur à part entière de la science économique –ce qui nous conduirait à poser la question peu pertinente de ses rapports avec la sphère marchande ou avec l’État–, nous avons opté pour une approche qui insiste sur les « pratiques solidaires ». Pourquoi le choix d’unetelle démarche et qu’entendions-nous par là ?

Nous avons tout d’abord constaté que les actions ou les institutions qui se réclament d’une approche solidaire ne le sont pas forcément et ont despratiques qui relèvent davantage de mécanismes dignes du régime concurrentiel.

Pour nous, les pratiques solidaires sont des « pratiques participatives et qualifiantes ancrées sur le territoire et combinant l’engagement social à l’initiative économique » (Fontaine 2004). Elles sont le fait d’acteurs, d’organisations et d’institutions; elles ont un impact sur les dynamiques territoriales, dans la mesure où elles les obligent à inventer d’autres modalités d’exercice de leur autorité. Outre leur impact économique sur la dynamique territoriale, elles ont aussi un rôle éminemment social et politique. Elles jouent le rôle deliant dans les rapports sociaux et redonnent au concept de solidarité toute labrillance de son acception étymologique, « tenir ensemble » (in solidum).

Ce détour par les pratiques solidaires permet d’éviter deux types d’écueil aux quels n’échappent pas les approches en termes d’économie sociale et solidaire. Tout d’abord, les mêmes termes recouvrent des réalités différentes selon les contrées, ce qui rend difficile tout exercice comparatif. Ainsi, ce quel’on entend par économie sociale et solidaire au Brésil, au Canada ou en France, pour ne citer que ces pays-là, est profondément différent et renvoie à des modalités variables. Dans la littérature française, les deux volets « social » et « solidaire » ne sont pas toujours distingués avec rigueur ; Gadrey (2004) en avait invoqué les principales raisons.

Ensuite, la réalité nous révèle que nombre d’initiatives teintées de solidarité ne sont pas que l’apanage de structures relevant de l’économie sociale ou de l’économie solidaire ou de ces deux branches à la fois de l’économie. Les chercheurs eux-mêmes éprouvent des difficultés à classer ce qui relève de l’économie sociale ou de l’économie solidaire, signe que la partition entre les deux termes n’est pas claire du tout. Il ne suffit pas, en effet, de décréter que les coopératives, les mutuelles, les fondations et associations sont des organisations de l’économie sociale, car cela reviendrait à réduire à peau de chagrin ce qui relève de l’économie solidaire, en ne lui laissant que le bénévolat ou certaines associations, qui s’affichent comme étant éminemment solidaires. Il serait préférable de dire –et c’est la voie que nous avons suivie– que la prise en compte de considérations non purement économiques atteste du caractère solidaire de l’organisation.

Le problème réside alors dans la difficulté de cerner ce qui est solidairede ce qui ne l’est pas. Des thèmes comme, « l’environnemental, la mise en réseau, le localisme, le lobbying, l’intérêt non pécuniaire, entre autres » (Fontaine, op.cit.), sont empreints de solidarité, ce qui ne facilite aucunement l’établissement d’une typologie. Une approche par les « pratiques solidaires » aide à considérer les multiples caractéristiques relevant de l’activité solidaire au rang desquelles on compte la pratique économique, l’utilité sociale (développement durable, développement humain), le lien social/démocratie et les contributions à l’innovation sociétale. Ces aspects sont en partie repris par Gadrey lorsqu’il se réfère aux activités ayant une utilité sociale et contribuant à l’intérêt général (op. cit., p. 63-64). Dans une certaine mesure, c’est dans cette optique que s’inscrit la contribution de Valérie

Angeon et Sandra Laurol « Les pratiques de sociabilité et de solidarité locales : une contribution aux nouveaux enjeux de développement territorial », lorsqu’elles lisent le développement territorial à la lumière des dynamiques sociales provenant de la complexité des relations entre agents. L’exemple retenu par les deux auteures est celui de Plaine Commune, communauté d’agglomération de Seine-Saint-Denis. L’importance des réseaux, que traduisent le nombre et le poids des structures d’économie sociale et solidaire, apparaît comme l’une des conditions sine qua nonde la dynamique territoriale du département de Seine-Saint-Denis.

Dans un registre différent, mais faisant appel comme le précédent à la dimension réticulaire des relations sociales et s’interrogeant sur les mécanismes à l’origine de la dynamique territoriale, le texte de Jean-Pierre Girard « Solidarité et urbanisation à Pékin : l’exemple du « village de Zhejiang » souligne, à propos de la migration de la campagne vers Pékin, l’importance de la solidarité. Avec le texte antérieur, il constitue l’autre face de l’institutionnalisation, c’est-à-dire dans un cas, il s’agit d’un mouvement qui procède d’une décision politique –la création de Plaine Commune–, dans l’exemple chinois, le mouvement s’impose en quelque sorte aux autorités, qui, en accord avec l’environnement culturel, l’accompagnent et s’adaptent à une évolution qu’elles ne maîtrisent pas a priori. La thèse novatrice défendue par Jean-Pierre Girard insiste sur le rapport entre coopération et solidarité, celle-ci permettant de fluidifier les rapports concurrentiels et de les rendre entre autres socialement acceptables… et rentables. L’auteur met l’accent sur la nature éminemment politique et totalement éloignée de toute connotation morale de la solidarité. Cette vision diffère radicalement de celle qui associe solidarité et bonne action, dont la portée sociologique est quasiment nulle.

Par ailleurs, notre parti pris de couvrir des réalités géographiques et des thématiques différentes sur les pratiques solidaires nous a conduit à sélectionner des articles qui portent des réalités de pays aussi différents que l’Allemagne, le Kenya ou le Maroc, outre ceux mentionnés supra.

Dans son article « Prendre soin des personnes âgées : le lieu, ferment de cohésion des opérateurs et de solidarités ? » Alice Rouyer s’intéresse au rôle joué par le lieu en tant que ferment de cohésion et de solidarité entre les opérateurs. Elle le fait à partir de la prise en charge de la vieillesse, à Toulouse et dans le quartier de Friedrichshain-Kreuzberg à Berlin. La dimension comparative lui permet de mettre l’accent sur l’émergence de nouveaux modes d’action publique, faisant du territoire un « vecteur d’organisation horizon-talede partenariats entre une grande diversité d’acteurs ». Cette contribution soulève le rôle de l’État et la place du territoire dans la définition d’un espacede protection sociale et de son organisation. L’auteur met en évidence
« deux modalités contrastées de mobilisation des référents territoriaux au service de l’action collective ».

Le texte d’Aziz Iraki, « L’organisation des solidarités dans des territoires en construction: quartiers restructurés au Maroc », reprend la thématique annoncée dans l’appel à contributions des « solidarités spontanées » –en l’occurrence les mosquées informelles. Il montre que les quartiers défavorisés se construisent en marge de l’action publique et sous l’égide des lieux deculte, qui, depuis les attentats de mai 2003, sont soumis à un contrôle plus intense. Selon l’auteur, l’instrumentalisation de la solidarité, selon les « gains » qu’elle est censée rapporter, caractérise la construction du territoire, considéré comme processus. Ainsi les pratiques solidaires participent- elles de la combinatoire à l’origine de l’émergence d’un espace de convivialité et de vie, le quartier– tous les quartiers ne répondant pas à ce modèle.

La dimension religieuse de la solidarité apparaît aussi dans la contribution de Barbara Morovich
« Entreprises religieuses et solidarités urbaines : lecas des Akurinu(Kenya) ». Les communautés religieuses akurinuau Kenyajouent le rôle de sédimentation de l’identité. Elles ont en outre une importance centrale sur l’organisation de territoires. La fragmentation en groupes relativement indépendants crée une organisation de l’espace en réseau. Parailleurs, la redistribution des richesses fait que ces groupes supplantent l’action de l’État, peu actif dans la lutte contre l’exclusion.

Ainsi, outre le thème récurrent de la solidarité, les différentes contributions de ce numéro d’Espaces et Sociétés abordent le thème des réseaux, de l’État, dans des configurations sociétales différentes, mais qui se renvoientles unes aux autres. On peut déplorer une absence de taille, qui toutefois a le mérite de laisser la porte ouverte pour un numéro futur, celle de l’entreprise dans cette réflexion sur les pratiques solidaires.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUE

SFONTAINE, E. 2004. « Pratiques d’économie solidaire, développement local et proximité : les expériences des organisations d’insertion par l’activité économique en Picardie », Marseille, The 4th Congress on Proximity Economics, Proximity, networks and Coordination, 17-18 juin.

GADREY,J. 2004. « L’utilisation sociale des organisations de l’économie sociale et solidaire. Une mise en perspective sur la base de travaux récents », Rapport de synthèse pour la DIES et la MIRE, programme de recherche L’économie sociale etsolidaire en région, février.

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