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N° 130 : L'hisoire dans la recherche urbaine



Éditorial, L’histoire dans la recherche urbaine

par Viviane Claude et Danièle Voldman

Savoir-faire et science de l’aménagement des villes, l’urbanisme s’est constitué en discipline, il y a plus d’un siècle. Depuis, la réflexion sur l’espace urbain s’est toujours pensée comme multiple, à la croisée de plusieurs champs. Dans la première moitié du XXe siècle, l’urbanisme se voulait savoir global. Si aujourd’hui cette volonté n’a pas disparu, on emploie plus volontiers l’expression pluridisciplinaire pour la caractériser. Dans le bouquet des savoirs, l’histoire joue un rôle important ; elle a varié au cours des temps mais n’a jamais disparu. Quelle est à l’orée du XXIe siècle sa place dans les interrogations sur l’avenir des villes ? L’idée de répondre à cette question avec ce numéro d’Espaces et sociétés est née d’un long compagnonnage entre une urbaniste tournée vers l’histoire et une historienne des villes contemporaines. Proximité intellectuelle et amicale qui n’a pas cessé depuis un premier séminaire commun, voici plus de deux décennies, où à propos de la définition de l’urbain contemporain, ont commencé à se mesurer les similitudes
et les écarts de la pensée.

L’actualité donne une deuxième raison d’être à ce numéro. Depuis la fin de la période dite des trente glorieuses et le diagnostic porté sur une crise de la ville, les historiens, après les sociologues, ont été mobilisés pour répondre à une demande sociale et politique intense et diversifiée. Ils ont été appelés pour reconstituer la mémoire collective de quartiers ou de villes entières, de groupes de décideurs et d’administrations. On leur a aussi demandé leur contribution pour fonder, voire légitimer, l’action publique. Certains sont devenus des chevilles ouvrières au sein de divers comités d’histoire des ministères, invités à revisiter les politiques des grands ensembles, du logement ou les origines des villes nouvelles. Parallèlement, quelques-uns se sont interrogés sur la possibilité de faire de l’histoire très contemporaine et sur l’épreuve à laquelle ils sont alors soumis : la proximité temporelle, les défaillances de la mémoire, l’inaccessibilité des sources, l’injonction de l’actualité.

Mais l’histoire des villes s’est aussi écrite sans historiens. Elle a eu ses chroniqueurs (toujours non historiens de profession) cherchant tantôt du côté de la généalogie des concepts, tantôt du côté des cercles de débats, tantôt du côté des trajectoires intellectuelles, les causes et les formes d’évolution et de transformation de son champ spécifique. Pluridisciplinaire par vocation, celui-ci fait appel à la sociologie, la géographie, l’économie, les sciences politiques, l’architecture, l’urbanisme, et l’histoire. Ces disciplines ont leur propre historiographie, comme leur récit de fondation, leur généalogie, leurs figures tutélaires. La recherche urbaine s’y perd parfois, ne sachant plus où se trouve l’unité de son objet.

En composant ce numéro, nous voulions confronter les divers usages de l’histoire faits par la recherche urbaine sur les pratiques contemporaines. D’abord revisiter la recherche elle-même et le rôle qu’y a tenu la discipline historique autour du milieu dans lequel évolue depuis plus de trente ans la revue Espaces et sociétés. L’histoire y a joué un rôle éminent mais à statut et à finalités fort variables. Pour ne prendre que quelques exemples, les parcours intellectuels d’Alain Cottereau et de Christian Topalov, L’idéal historique promu par le CERFI ou les « modèles urbains » tels que les envisageait Bernard Lepetit donnent à voir comment la recherche urbaine a été visitée et enrichie par le métier et par le désir d’histoire. Et chez les jeunes chercheurs se perçoit aujourd’hui un besoin de renouveler les questions concernant les méthodes historiques et les différentes façons d’utiliser des explications fondées sur le passé. C’est pourquoi, nous voulions, ensuite, interroger l’action publique, ses tenants et aboutissants aujourd’hui où l’histoire, entendue comme ensemble diversifié de reconstitution du passé, y tient une fonction critique, convenue ou ornementale. Il y a différentes façons pour l’action, celle des politiques et celle des « aménageurs », de s’adosser à l’histoire. Certaines prennent une forme de légitimation, d’autres luttent contre l’amnésie. D’autres encore posent des questions nouvelles, celle de la mémoire habitante, du patrimoine, du renouvellement urbain ou celle d’un développement respectueux des gens et des paysages.

À lire les articles présentés ici, on mesure combien le terme d’histoire peut être employé de façons diverses, dans une polysémie, soulignée par certains auteurs, masquée ou implicite chez d’autres. À côté de la définition disciplinaire classique (mise en récit d’une interprétation des faits passés qui leur donnent sens), sont soulignées la prise en compte de l’histoire comme rapport à la mémoire et au patrimoine ou comme alibi d’une action présente, ainsi que l’importance des usages politiques et patrimoniaux du passé. Dans les sept articles réunis à cette occasion, les différents sens du mot histoire se déclinent en cinq points, bien que chacun d’entre eux les utilise en même temps ou tour à tour. L’histoire comme outil de compréhension et comme méthode est illustrée par Susanna Magri, sociologue empruntant la méthode historique et la recherche archivistique pour mieux comprendre la question du logement populaire aujourd’hui et par Loïc Vadelorge, historien ayant participé à un programme d’histoire et d’évaluation de la politique publique de construction des villes nouvelles depuis les années 1970. Isabelle Grudet ainsi que Grégory Busquet et Claire Carriou s’attachent à présenter à travers des institutions et des auteurs essentiels pour la discipline urbanistique combien l’histoire peut servir à un usage idéologique du passé. Paul Landauer, Benoît Pouvreau et le groupe de recherche sur l’histoire du logement (Centre d’histoire sociale – Paris 1) privilégient quant à eux l’histoire comme récit et mise en sens des faits passés à propos d’un fameux grand ensemble de la région parisienne (Les Courtillières). Chloë Voisin, à propos des transformations de la ville de Dresde après la réunification montre comment l’histoire fait controverse. Des interprétations divergentes du passé sont convoquées, cherchant les unes et les autres à inscrire spatialement le rapport à la mémoire et au patrimoine urbain. Enfin, dans le cas de l’occupation par la population stambouliote de l’espace laissé vacant dans la muraille de Théodose II, Franck Dorso éclaire la force de la présence du passé dans les espaces urbains et la tentation de son utilisation comme alibi par les pouvoirs publics.

Chacun à sa manière, ces articles soulignent l’importance du passé dans le devenir des sociétés, leur ambivalence par rapport à l’histoire dont elles ne peuvent se passer mais qu’elles voudraient ignorer ou pouvoir maîtriser et orchestrer à leur guise. Malgré une tentation toujours renaissante de croire à la nouveauté totale des faits et des situations, il n’y a pas de société sans mémoire, et donc sans histoire. C’est du moins à partir de là que raisonnent les historiens. Néanmoins le déchiffrement des réalités urbaines, pratiqué par les anthropologues, les sociologues, les urbanistes, les géographes et les politologues embrasse une multitude de matériaux, dont le passé n’est qu’un élément de compréhension parmi bien d’autres (morphologie, groupes sociaux, politiques publiques…). Cela différencie ce regard de celui de l’historien tout en offrant une coloration particulière à une recherche urbaine attentive à ce qui fait « histoire ». Ce numéro en témoigne.

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