Imprimer

N° 131 : Villes et « best practices »



Éditorial

par Françoise NAVEZ-BOUCHANINE et Licia VALLADARES

 Alors que la diversité des effets de l’urbanisation apparaît de manière très visible dans l’évolution socio-spatiale des villes, de nouveaux modes de faire s’inscrivant dans une perspective d’internationalisation et d’homogénéisation s’imposent, au Nord comme au Sud, pour faire face à la complexité de la gestion urbaine, ou pour répondre à des exigences, parfois très éphémères et « dans l’air du temps », de gouvernance, de « démocratie » participative, de partenariat public-privé. Très médiatisées, notamment sous l’appellation « best practices », ces nouveaux modes de faire participent désormais à l’émulation entre villes ou entre pays : documentation attractive offrant l’image d’expériences exemplaires et de fiches-modèles de projet ; « kits méthodologiques » dont l’application est sensée garantir des démarches innovantes, notamment en termes « participatifs » ; indication sur des processus de concertation et de prise de décision qui garantiraient une plus grande implication des acteurs… Toutefois, loin de se cantonner aux formes médiatisées par la doxa internationale, à ces exemples-phares dotés de distinctions et de prix qui les propulsent, pour un temps, au devant de la scène, c’est sur une problématique plus large que débouchent les différents articles composant ce numéro. Effectivement, on connaît déjà le prix instauré par UN-Habitat et décerné chaque année à Dubaï depuis 1996 1(dubaiaward. dm.gov.ae, mais voir aussi le site unhabitat.org), les techniques et outils recommandés – voire imposés – par diverses organisations nationales et internationales, sans négliger le fait que cette compétition fait également connaître, au-delà des « primés », les « nominés ». On connaît encore les « bonnes pratiques » (good practices) qui, moins imposées, peuvent parfois susciter des initiatives volontaires intéressantes (cf. entre autres database.bestpractices.org). Dans ce dossier, nous explorerons les questions liées à la capitalisation et à la circulation des expériences et des modèles d’action, à la capacité de tirer un bénéfice ou un apprentissage des expériences des autres et enfin, à l’influence de démarches formalisées sur l’amé- lioration des contenus sociaux et politiques des projets urbains.

Ces six articles nous font d’ailleurs voyager – de Cuba à l’Inde, de l’Égypte à la France, de l’Afrique du Sud aux pays du Nord – pour découvrir des projets supposés à la fois novateurs et prétendant à la réplicabilité dans différents contextes. En peu de temps, le label « best practices » a en effet non seulement gagné un sens symbolique élargi, mais aussi un sens politique : il est devenu un élément important dans la course des municipalités et gouvernements locaux pour la recherche des fonds internationaux. On peut se retouver, à cet égard, devant une vraie concurrence interurbaine internationale où est prônée une circulation de « modèles urbains gagnants », indépendante de toute considération sur la singularité des contextes urbains et des interactions entre acteurs locaux.

Le prestige que les organismes internationaux et nationaux, voués aux questions de développement, attribuent à ces expériences mettent en lumière deux « croyances » ou postulats qui, en fait, apparaissent largement partagés : a) la croyance dans un savoir-faire méthodologique qui générerait des apprentissages salvateurs pour faire face à la crise de gestion dans le développement urbain ; b) la croyance dans une maîtrise conceptuelle universelle de processus de projet urbain où domineraient le consensus, et les stratégies « gagnantes » et qui minimiseraient – en offrant des perspectives pour les « réguler » – les effets conflictuels liés aux contextes et enjeux des acteurs locaux et/ou nationaux.

Les articles ici réunis adoptent à la fois une attitude pragmatique et critique à l’égard de ces postulats, attitude favorisée par un intérêt salutaire pour l’analyse critique de leur mise en oeuvre, voire leur mise à l’épreuve, de leurs principes à la lumière des faits : comment ces pratiques prônées ou recom- mandées sont-elles concrètement « traduites » dans les différents cas ? Comment sont-elles interprétées ou réinterprétées, socio-culturellement, économiquement ou politiquement ? Comment s’insèrent-elles dans les contextes socio-politiques et économiques et interagissent-elles avec eux ? Quels effets intentionnels et non-intentionnels sont entraînés avec le déploiement et la duplication de ces méthodes tantôt simplement persuasives, tantôt impératives car conditionnant le financement ?

Toutes ces fabriques d’expériences, qui représentent la vie réelle des projets, abondent-ils ou remettent-ils en cause l’aspect lisse et rassurant de ces méthodologies ? Venant d’auteurs qui ont, dans la plupart des cas, pu jouer aussi un rôle d’observateur ou d’expert dans des opérations urbaines considérées, au sens large du terme, comme des « bonnes pratiques », ils ont en commun le questionnement, le doute, la remise en cause… : sont-elles si bonnes, à quoi et à qui servent-elles, et peuvent-elles réellement servir aux autres et à quelles conditions ? Articles partiellement construits sur des notions théoriques (Arab ; Devisme, Dumont et Leroy ; Navez-Bouchanine) ou non, toutes ces contributions accordent une place importante à l’approche empirique et à l’analyse des écarts entre attendus – ou faudrait-il dire prétendus – et les réalités développées sur le terrain. Expériences françaises (Arab ; Devisme, Dumont et Leroy) et expériences hors Europe (Deboulet ; Navez- Bouchanine ; Rabinovich ; Vivant) offrent des points de convergence intéressants sur la question des « bonnes pratiques » et des « modèles ».

Mais un des intérêts majeurs de la réunion de ces différents articles est d’ouvrir l’horizon de la « best practice » au sens strict pour replacer le débat sur la question des circulations des innovations, des apprentissages possibles à partir de l’expérience, des impacts des environnements et des contextes socio-politiques sur l’appropriation et la duplication des expériences, et enfin de la diversité des modes d’introduction de ces « modèles », du plus coercitif
au plus volontaire et « désirable ». Nous avons pris le parti de présenter les articles dans un ordre allant des définitions les plus larges de la notion et en resserrant, au fur et à mesure, suivant les marges de manoeuvre telles qu’elles apparaissent selon les « cas ».

Laurent Devisme, Marc Dumont et Élise Roy montrent comment les « bonnes pratiques » sont devenues un opérateur puissant de conformation et de distinction, rejoignant aussi bien les doctrines gestionnaires que celles relatives au marketing urbain. Mais ils explorent le champ exactement couvert par ces « bonnes pratiques » et l’extension de leurs possibles applications, notamment en distinguant les registres (incitatifs, prescriptifs, normatifs), des scènes et des outils qui les rendent opérantes. À partir de cas pris à Nantes, ils montrent qu’elles renvoient tantôt à des phénomènes de domination, tantôt que, trop vite constituées dans une « exemplarité locale », elles caricaturent aussi bien le « local » que les conditions de leurs expériences.

Nadia Arab analyse, de manière générale, la circulation des modèles urbains en s’intéressant à ceux qui s’y référent volontairement quand ils élaborent des projets d’aménagement urbain, aux mécanismes de circulation de ces modèles et aux apprentissages dans un contexte d’innovation. Analysant cette démarche « ordinaire », partagée par nombre d’acteurs, elle souligne l’ambiguïté de la relation entre innovation et exemplarité et montre aussi comment le référent territorial joue un rôle déterminant dans l’intérêt porté aux expériences des autres. L’analyse s’appuie sur le cas Odysseum, projet d’urbanisme commercial et de loisirs urbains initié à Montpellier au milieu des années 1990. Ce projet est un complexe ludico-commercial, qui renvoie à l’univers symbolique des loisirs urbains et du fun shopping. Il cumule donc plusieurs bonnes raisons « d’aller voir ailleurs », mobilise une pluralité de références exogènes et permet de distinguer différents types d’usages.

Elsa Vivant examine la diffusion d’un modèle de revitalisation urbaine par l’implantation d’un « quartier culturel » à Johannesburg et met en évidence la difficulté de ne s’appuyer que sur cette transformation culturelle pour revitaliser un quartier. Son travail suggère que, dans ce cas, la culture semble plutôt participer à une politique de « pacification » de l’espace urbain, caractérisée par des « délogements » de squatters, des démolitions d’im- meubles et une sécurisation par vidéosurveillance. Mais en devenant l’élé- ment central d’une telle stratégie urbaine, elle change de nature et de cible puisque son objectif n’est pas de répondre aux besoins et pratiques des habitants, mais de rendre la ville attractive. Ce qui conduit à s’interroger : à quelles populations s’adressent vraiment les projets de création de quartiers culturels ? Dit autrement, pour qui cette pratique est-elle bonne ?

Agnès Deboulet explore les quartiers précaires face aux projets combinant innovation sociale et gestionnaire qui sans être nécessairement distingués comme « best practices » répondent en « exigences » à la doxa internationale (slum redevelopment à Mumbaï, basé sur des partenariats multiples incluant les promoteurs privés ; réhabilitation de quartiers précaires à Ismailiya en Égypte). L’attention à ces deux dispositifs d’intervention permet de soulever d’abord la question de l’évaluation du tandem relogement-légalisation au regard de la standardisation des procédures. Elle se double d’une interrogation sur la pérennité de ces programmes et leurs perspectives de diffusion dans des contextes urbains très sensibles aux fluctuations des marchés fonciers. Chacun des aspects de l’évaluation aborde au fond la question du pouvoir décisionnel des citadins au sein de programmes qui entendent s’ap- puyer sur la participation des usagers pour combiner efficacité et équité dans la production de services à destination des pauvres.

Avec Adriana Rabinovich, on touche plus directement aux « best practices » réellement labellisées et diffusées à ce titre pour réplication. L’auteur questionne à la fois les conditions d’émergence de l’innovation dans un contexte précis, ainsi que les circonstances nécessaires à leur élargissement ou à leur reproduction. À partir de l’expérience d’Habitat-Cuba, dont elle retrace la genèse et le déroulement, elle montre ainsi l’importance déterminante d’une bonne articulation des porteurs de projet au système de pouvoir, et celle de la convergence soutenue et continue dans le temps entre les objectifs de ce pouvoir et ceux des porteurs de l’innovation. Elle montre enfin la nécessité de la « suspension » d’un certain nombre de « standards » urbains comme conditions de réussite de l’innovation, et du coup, de la difficulté à maintenir ces « suspensions » parce qu’elles mettent en cause à la fois les autres pratiques constructives et, au-delà, le discours dominant et l’ordre urbain. Elle note toutefois que des pistes ont pu être ouvertes, amenant des innovations qui s’écartaient autant des modèles étatiques que des réalisations des particuliers. La réduction des coûts de production des habitations peut également être comptée au titre des réussites, grâce à l’usage de technologies adaptées au contexte local et à la production de matériaux sur place.

Françoise Navez-Bouchanine s’intéresse surtout aux « bonnes pratiques » prônées par les organisations internationales – que des expériences aient été « primées » ou pas – et aux moyens plus ou moins prescriptifs, ou conditionnels, par lesquels elles se diffusent dans les pays du Sud. À partir de l’exemple des agendas locaux 21, et la question de la « participation » dans ces projets labellisés « développement durable », elle interroge les présupposés, la consistance des intentions de départ et l’impact que cette « bonne pratique » ambitionne d’avoir et explore ensuite, pour le cas du Maroc, quelques effets de sa mise en oeuvre. Ce travail dévoile la rigidité et la naïveté méthodologiques, l’existence d’un socle de croyances et présupposés qui ne sont pas véritablement questionnés et, au final, une démarche finalement peu soucieuse des réalités socio-politiques locales et du point de vue des « bénéficiaires de base » des projets retenus.

De manière transversale, quels constats majeurs retenir ? Finalement, et le plus souvent, celui d’une difficulté d’adéquation des méthodologies préconisées, avec toutefois une solide compétence des environnements locaux pour adapter, détourner (parfois en les institutionnalisant !) ou encore abandonner ou marginaliser les dispositifs. Une réflexion plus large sur la (les) manière(s) d’utiliser l’expérience des autres et les limites qui s’y opposent ou contraignent le bénéfice escompté sauf à faire ses propres apprentissages. Enfin, et contrairement à un des éléments qui dominent la doxa internationale des quinze dernières années, laquelle prône la gouvernance et les méthodes participatives, un grand absent semble se désigner, par défaut, dans nombre des contributions : l’habitant, le « bénéficiaire » final, annoncé ou mis en avant dans les projets. Cette « absence » repose de manière centrale la question des « bonnes pratiques » pour qui, et dans quels objectifs, en particulier quand ces « bonnes pratiques » apparaissent dans des contextes de rénovation urbaine ou de (re) conquête des centres.


(1). Mais contrairement aux « croyances », il ne s’agit pas d’une « initiative » du sommet 1996
– qui l’a néanmoins adopté et confirmé – puisque le lancement du programme se situe dès
1995.

consulter l'article en ligne

N° 131 : Villes et « best practices »


Imprimer