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N° 140-141 : Paradoxes de la mixité sociale



Éditorial

par Maurice BLANC et Catherine BIDOU-ZACHARIASEN

En France, le terme de « mixité sociale » est à la mode et il émaille les discours et propositions des « décideurs » urbains à tous les niveaux, local et national. On trouve aussi son équivalent dans de nombreux pays. Il est de bon ton parmi les chercheurs, qui soulignent cet usage inflationniste, de pointer l’ineptie d’une notion qui peut signifier à la fois tout et son contraire, plusieurs articles de ce dossier le montrent.
La question de la mixité sociale hante les sciences de l’urbain depuis déjà quatre décennies, avec la parution d’un célèbre article de Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire (1970), qui doit être parmi les plus cités dans le domaine. À l’époque, le peuplement des grands ensembles de logements sociaux de construction récente réalisait une certaine mixité sociale, imposant aux classes moyennes et populaires de cohabiter ; en s’inspirant de Norbert Elias, ces auteurs rappelaient que proximité physique n’impliquait pas échange social.
Depuis, « l’eau est passée sous les ponts » ; ce constat a perdu de sa pertinence dans le cas des grands ensembles, car ceux-ci ont vu les ménages de classe moyenne partir progressivement ; désormais, ils abritent essentiellement les ménages les plus défavorisés. Mais le « couple » de la proximité spatiale et de la distance sociale vaut pour un large éventail de nouvelles situations de cohabitation résidentielle.
Les « problèmes des banlieues », appelées par euphémisme « quartiers sensibles », ont été à l’origine de politiques publiques nouvelles : Habitat et vie sociale en 1977, puis « la politique de la ville » sous ses diverses déclinaisons (Blanc, 2007). Il s’agissait d’améliorer les conditions de vie dans les quartiers dégradés à travers des approches spécifiques à la fois du bâti et des populations.
Les communes où ces politiques étaient mises en place n’en appelaient pas encore à la « mixité sociale », car il s’agissait surtout de communes industrielles et ouvrières, avec des municipalités de gauche et souvent communistes, notamment dans la « ceinture rouge » de la banlieue parisienne. Le modèle du quartier ou de la ville ouvrière était encore dominant, pour des raisons idéologiques et en partie électorales (ce qui ne vaut que pour ceux qui ont le droit de vote). Il faut garder en mémoire le climat de cette époque, aujourd’hui révolue : « Des quartiers ouvriers s’opposent à des quartiers à prédominante non ouvrière, et multiplient les signes de leur identité, par exemple au travers des enseignes des commerces : ‘Au métallo’, ‘Aux ouvriers réunis’, ‘Aux confections ouvrières’, ce marquage social étant en outre perçu comme la garantie d’avoir affaire dans ces magasins à des commerçants connaissant les produits dont les milieux ouvriers ont besoin (Remy et al., 1980, p. 105).
Les élus de ce type de communes se sont progressivement convertis à l’idée que les « problèmes » de leurs « quartiers » pouvaient être liés à un manque de mixité sociale. Contrairement à l’idée que les municipalités communistes étaient ravies d’accueillir les classes populaires pour renforcer leur assise électorale, les maires communistes ont vu d’un mauvais oeil la Ville de Paris décider de construire sur leur territoire des grands ensembles de logements sociaux pour reloger les « déportés » de la rénovation urbaine parisienne (Castells et al., 1973). Ces maires avaient de bonnes raisons de s’inquiéter de la croissance des dépenses sociales dans le budget communal, au moment où les fermetures d’usines réduisaient drastiquement leurs ressources fiscales. Ils ont tenu en substance le discours suivant : « Il faut répartir équitablement ce fardeau entre toutes les communes de la banlieue parisienne. Si les autres communes faisaient autant que nous, le problème serait résolu. » Si « l’affaire des bulldozers de Vitry-sur-Seine », en décembre 1980, fut incontestablement un fiasco politico-médiatique, elle reste très significative : le maire communiste a fait venir un bulldozer pour stopper la construction d’un foyer de travailleurs immigrés maliens, car il y avait déjà trop d’étrangers dans sa commune et qu’il ne voulait pas qu’elle devienne un ghetto.
En décembre 2000, le gouvernement du socialiste Lionel Jospin, avec Jean-Claude Gayssot comme ministre communiste de l’Équipement et du Logement, a promulgué la loi Solidarité et renouvellement urbains (SRU). Son volet « logement et urbanisme » visait à insuffler plus de mixité sociale en matière d’habitat, instaurant l’obligation pour les communes urbaines de disposer en 2020 d’au moins vingt pour cent de logement social. Cet objectif sera constamment rappelé par la suite. Leurs successeurs, avec le retour de la droite en 2002, Gilles de Robien, ministre de l’Équipement en charge du Logement, et Jean-Louis Borloo, ministre en charge de la Ville, ont multiplié les interventions pour souligner leur attachement à la notion de « mixité sociale » (voir dans ce dossier l’article de Philippe Genestier).
La mixité sociale a été consacrée comme l’antidote à la ségrégation et à la « ghettoïsation » des quartiers. Elle représente aujourd’hui, au moins en paroles, un objectif incontournable dans tout projet urbain. Cette tendance à la proposition tous azimuts de plus de mixité sociale déborde largement le contexte français. Sous diverses appellations, elle est présente dans les villes qui connaissent des problèmes dans leurs inner-cities : la mixité sociale s’oppose à la « ville duale » ; le « renouvellement », la « renaissance » urbaine, ou encore la « diversité » sont ainsi à l’ordre du jour à Londres, Boston ou Montréal, pour s’en tenir aux villes étudiées dans ce dossier. Dans les quartiers concernés, elle fait l’objet de vives controverses, montrant que ce n’est pas si simple.

MIXITÉ SOCIALE, SOLIDARITÉ ET RENOUVELLEMENT URBAINS : UN BILAN DES EXPÉRIENCES FRANÇAISES

La loi SRU a été portée par un ministre communiste (Jean-Claude Gayssot) et elle est emblématique de la volonté de la gauche de s’attaquer aux inégalités sociales. En 2003, la Loi d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine a été adoptée à l’initiative de la droite revenue au pouvoir ; elle a créé notamment l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU). Elle est apparue comme une stratégie néo-libérale visant à contourner les élus locaux et à adoucir les contraintes de la loi SRU.Mais c’est une lecture politicienne qui induit en erreur. Ces deux lois sont complémentaires et elles forment un dispositif cohérent (voir l’article de Didier Desponds dans ce dossier). La « rénovation urbaine », entendue comme destruction d’immeubles de logements sociaux décrétés dégradés, associée à la construction de nouveaux logements sociaux, mais dispersés sur un territoire plus vaste, s’inspire de la même philosophie de la mixité sociale, transversale au clivage droite-gauche. C’est la clé d’un premier paradoxe : si les fractions les plus conservatrices de la droite critiquent « l’égalitarisme rampant » de la loi SRU et cherchent à la vider de son contenu, la majorité présidentielle a décidé de ne pas y toucher, au moins jusqu’ici.
La première partie de ce dossier tente un bilan provisoire de la loi SRU et de la mise en oeuvre de la mixité sociale au bout de dix ans. Elle regroupe cinq contributions qui apportent des éclairages complémentaires. Les terrains étudiés sont le coeur de Paris, sa banlieue et la province (Nantes en l’occurrence). Les objets étudiés sont fort différents : les stratégies des acquéreurs de biens immobiliers, les opérations de rénovation urbaine fondées sur le mythe de la « table rase », les stratégies des acteurs locaux, ou des « cuisiniers de la mixité sociale » (l’image est bien trouvée) et, enfin, le sentiment de déclassement social des locataires lorsque, leur immeuble étant racheté par la Ville de Paris, « ils deviennent HLM » sans déménager. Ces articles mettent en évidence les ambiguïtés et les paradoxes qui traversent la mise en oeuvre de la loi SRU.
La contribution de Philippe Genestier décortique la question qui affleure dans tous les articles rassemblés : « de quoi parle-t-on au juste quand on parle de mixité sociale ? ». L’auteur analyse la polysémie de l’expression et la multiplicité des registres : « ce mot peut simultanément être consensuel et partisan, mais aussi moralisateur, accusateur et réconciliateur » (Genestier). En France, le discours sur la mixité sociale se fonde sur des constats statistiques, ce qui lui donne une apparence trompeuse de scientificité : il renvoie les inégalités sociales et leur traitement à la répartition des populations dans l’espace, ce qui revient à mettre l’essentiel entre parenthèses, l’inégale répartition des richesses. Ce discours exprime aussi un idéal d’égalité, de justice et d’harmonie sociale. Il est un mot d’ordre lorsqu’il cherche à provoquer une mobilisation politique. Mais il devient un voeu pieux si cet idéal est affirmé, tout en étant considéré comme une mission impossible, car « les hommes sont ce qu’ils sont » (comme disait le général de Gaulle). Enfin, pour Genestier, il s’agit d’un simple argument quand « le vocable [la mixité sociale] n’est pas engagé dans un discours vertueux mais duplice ». C’est le cas par exemple lorsque le risque du ghetto sert de prétexte pour interdire l’accès d’un territoire aux pauvres et aux étrangers, en prétendant que c’est dans leur intérêt bien compris. Il s’agit bien entendu de distinctions analytiques et un même discours peut utiliser tous ces registres. Genestier reconnaît que la frontière entre le mot d’ordre et le voeu pieux est difficile à tracer, « tenant peut-être à une plus ou moins grande dose de désabusement ». Mais ces distinctions permettent de clarifier les enjeux implicites du discours sur la mixité sociale dans la ville, comme à la campagne d’ailleurs car, contrairement à une idée tenace, la mixité sociale n’est pas le remède à un problème spécifiquement urbain, Nicole Mathieu (2008) l’a bien montré.
« Effets paradoxaux de la loi SRU et profil des acquéreurs de biens immobiliers en Île-de-France » (Didier Desponds) montre que, si la mixité sociale passe par une mixité des statuts d’occupation des logements (tenure mix en anglais), il y a deux catégories de communes : celles qui n’ont pas assez de logements sociaux et doivent en construire (les « communes SRU » selon l’auteur); celles qui en ont trop et doivent en perdre (comme « on perd du poids »), les « communes ANRU ». Ces dernières cherchent à attirer sur leur territoire des couches moyennes désireuses d’accéder à la propriété. Desponds renoue avec la tradition initiée par Maurice Halbwachs (1912 et 1933), en faisant des loyers et du prix des terrains des indicateurs du social. Il s’intéresse au comportement des ménages qui veulent acquérir un bien immobilier dans la banlieue parisienne. Il exploite la base BIEN de la Chambre des notaires de Paris. Cette base est très fournie et il n’a pu exploiter qu’une faible partie des données, avis aux amateurs ! Dans les communes ANRU, qui sont d’anciennes communes ouvrières de la « banlieue rouge », la proportion de classes moyennes augmente légèrement, via l’accession à la propriété. Une étude statistique d’Edmond Préteceille (2006) aboutit à des conclusions proches : dans la Région parisienne, la ségrégation augmente dans les quartiers les plus riches et les plus pauvres. Ailleurs, c’est-à-dire dans la majorité des quartiers, la mixité augmente légèrement, même dans les quartiers gentrifiés. Desponds montre que la question du statut de la mixité sociale est susceptible de recevoir une réponse empirique : en supposant que la loi SRU soit un mot d’ordre efficace, c’est-à-dire qu’elle atteigne bien ses objectifs, elle permettra un relatif mélange social, mais à l’intérieur d’un périmètre bien circonscrit : les extrêmes, les plus pauvres et les plus riches, en seront exclus. Si cet objectif modeste n’est pas atteint, elle restera un voeu pieux, voire un simple argument.
Christine Lelévrier a étudié une dizaine d’opérations de rénovation urbaine en Île-de-France. Elle souligne que leur objectif explicite est de détruire des logements « très sociaux » et de construire ailleurs les logements de remplacement, pour organiser la mobilité spatiale qui permettra la mixité sociale. « La mixité dans la rénovation urbaine : dispersion ou re-concentration ? » met en évidence plusieurs paradoxes. D’abord, les classes moyennes (relativement) aisées sont les plus mobiles. Celles que l’on voudrait voir rester dans le quartier sont les premières à le quitter. Ensuite, on contraint à la mobilité des habitants qui ne souhaitent pas partir ailleurs, comme cela a déjà été observé à Saint-Étienne (Faure, 2006). Enfin et surtout, les locataires démunis que l’on voudrait disperser dans un environnement social présumé plus favorable sont partout indésirables. Au bout du compte, ils sont souvent relogés ensemble et à proximité immédiate. C’est le phénomène de « reconcentration ». La critique de Friedrich Engels (1887) à l’encontre de la rénovation de Paris menée par le baron Haussmann reste d’actualité : « la question du logement n’est pas résolue, elle est seulement déplacée ».
La Communauté urbaine de Nantes-Métropole adhère aux objectifs de mixité sociale. Elle mène une politique de logement volontariste et expérimentale, avec l’ambition de devenir une référence dans ce domaine. Pierre-Arnaud Barthel et Célia Dèbre adoptent une démarche ethnographique pour étudier comment la volonté politique des élus locaux est mise en oeuvre par les professionnels de l’aménagement urbain et les promoteurs immobiliers, publics et privés, qui doivent apprendre à travailler ensemble. Les observations des auteurs confirment et complètent celles de Desponds. Au nom de la mixité sociale, on inclut dans le même programme du logement social (mais pas « très social ») avec du logement privé « abordable », ce qui veut dire « un peu social » ! Le volontarisme politique a des limites ; si une certaine mixité est réalisée au niveau de l’ensemble de l’opération, des microségrégations apparaissent à une échelle plus fine. La logique du marché (« en avoir pour son argent ») fait que les logements les plus chers sont un peu mieux situés que les autres (point de vue, moindre exposition au bruit, etc.).
Lorsque certains vieux immeubles ont été mis en vente, la Ville de Paris a fait jouer son droit de préemption pour s’opposer à la spéculation immobilière et empêcher notamment qu’ils ne soient revendus « à la découpe », c’est-à-dire chaque logement séparément, à un prix plus élevé. La Ville a confié la gestion de ces immeubles à son Office public d’aménagement et de construction (OPAC), nouveau nom des anciens offices publics de HLM. Les anciens locataires bénéficient du maintien dans les lieux. Par contre, quand un logement se libère, le nouveau locataire est choisi selon les critères d’attribution des logements sociaux. Une certaine mixité sociale se réalise donc à l’échelle de l’immeuble. C’est un cas particulier et quantitativement mineur ; il n’en est pas moins très instructif. L’étude de Marie-Hélène Bacqué, Yankel Fijalkow, Amélie Flamand et Stéphanie Vermeersch montre que les anciens locataires vivent mal ce changement de propriétaire. À leurs yeux, c’est une déchéance de ne plus payer leur loyer à un propriétaire privé, présumé respectable, mais à laVille de Paris. Ils adoptent le discours du « eux et nous », les mauvais et les bons voisins (Elias, 1965). Et si la mixité sociale était « invivable » ?

REGARDS SUR LES EXPÉRIENCES ÉTRANGÈRES

À notre connaissance, la France est le seul pays à avoir aussi étroitement lié mixité sociale et mixité des statuts d’occupation des logements, au point d’avoir fixé par la loi un seuil minimal de vingt pour cent de logement social par commune. Mais, un peu partout dans le monde, mixité sociale et tenure mix font l’objet de débats politiques, d’expérimentations pratiques et de controverses scientifiques. Il est important de sortir de « l’Hexagone » et de se situer dans une perspective plus large. Plusieurs auteurs l’on fait, discutant leurs résultats à la lumière de ceux obtenus à l’étranger (Bacqué et al. ; Lelévrier). Cette seconde partie réunit une recherche omparative sur la politique de mixité sociale du Grand Paris et du Grand Londres, avec deux études de cas de mixité sociale en Amérique du Nord, à Boston et à Montréal. Il s’agit donc d’une petite ouverture sur les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Québec.
Paris et Londres sont les deux seules capitales européennes à figurer aujourd’hui parmi les métropoles mondiales. Au moins depuis le XIXe siècle, leurs autorités locales respectives sont confrontées à des problèmes identiques, notamment dans le domaine de l’habitat populaire. Les échanges d’expériences sont anciens et, avec le temps, une connivence s’est établie entre les deux villes. Lydie Launay, dans « De Paris à Londres, le défi de la mixité sociale par les ‘acteurs clés’ », compare les politiques de mixité sociale et elle constate que les discours et les pratiques sont les mêmes, avec une filiation explicitement affirmée à Paris. Il y a toutefois des différences d’accent. La « ville duale » à Londres, le « ghetto » à Paris, font figure de repoussoir et la mixité sociale est le remède évident. Elle passe par le mélange des statuts d’occupation des logements (tenure mix) et elle est implicitement une mixité ethnique dans les deux cas. La vente des logements sociaux à leurs locataires est un peu plus pratiquée à Londres, avec l’héritage thatchérien du Right to Buy (droit du locataire à acheter à bas prix le logement social qu’il occupe).
La stratégie londonienne place beaucoup d’espoirs dans les key workers (« acteurs-clés ») qui vont servir de « modèle de référence » pour les voisins moins éduqués qu’eux-mêmes. Pour un interviewé britannique, l’objectif est que « les pauvres côtoient des ménages dont les revenus sont assurés par le travail ». Paris s’inspire explicitement de cette politique, mais la formule plus timidement ; la mairie du 18e arrondissement a mis en place « le tiers mixité sociale », ce qui veut dire qu’un tiers des logements sociaux est destiné à ceux « dont la profession a une utilité sociale […] et qui pourront être des relais dans ces zones-là en termes de vie commune ». Launay met en garde contre cet optimisme naïf, contredit par de nombreux travaux : les couches moyennes préfèrent marquer la distance avec leurs voisins que de s’autoproclamer éducatrices du quartier ! Ajoutons que c’est une actualisation de l’idéologie du XIXe siècle sur le rôle moralisateur de la bourgeoisie, petite et grande : « la classe ouvrière a mieux à faire que de lutter avec la bourgeoisie : [elle doit] prendre exemple sur elle dans la pratique de la vie, assimiler ses habitudes d’ordre, de régularité, de discipline, de prévoyance » (Leroy-Beaulieu, 1868 ; cité par Guerrand, 1967, p. 262 ; Flamand, 1989). On ne peut donner l’exemple à distance, cette injonction présume la cohabitation au quotidien.
Sylvie Tissot étudie un conflit qui pourrait relever de la rubrique « faits divers » d’un journal local : dans un ancien quartier populaire, le South End, devenu un quartier gentrifié et huppé, deux associations s’opposent sur la création dans le quartier d’un foyer pour la réinsertion des sans-abri. Mais ce quartier est à Boston, ville universitaire célèbre de la Côte Est des États-Unis, ce qui donne à ce conflit une dimension emblématique. Dans un vocabulaire démodé, mais qui n’a pas perdu sa pertinence, ce conflit oppose la petite bourgeoisie traditionnelle à la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle (Ledrut, 1976). Les premiers disposent d’un petit capital économique, les seconds d’un capital culturel. Les premiers sont effrayés par l’ouverture d’un foyer qui va entraîner l’arrivée dans leur quartier de gens peu fréquentables, donc une chute des valeurs foncières et immobilières. Selon eux, l’institution caritative propriétaire du foyer serait mieux avisée de s’installer dans un quartier pauvre : elle pourrait avoir un foyer plus grand pour le même prix ! C’est l’illustration du « simple argument », dans la typologie de Genestier. Les seconds se déclarent cosmopolites et tolérants. Ils valorisent la diversity, terme équivalent à mixité. Ils affirment que les pensionnaires du foyer sont les bienvenus et qu’ils pourront préparer leur insertion professionnelle en participant à l’entretien des jardins publics ou aux préparatifs des fêtes du quartier, tâches dévolues aux États-Unis aux « communautés », c’est-à-dire aux associations de quartier et, plus largement, à la société civile. Mais les positions ne sont pas aussi tranchées et les deux camps peuvent s’accorder sur des « compromis pratiques » (Ledrut, 1976). Les résidents du foyer ne doivent pas être trop nombreux, ils doivent être bien encadrés et, surtout, ils doivent apporter la preuve de leur bonne volonté. On revient ainsi aux distinctions médiévales entre les pauvres méritants qu’il faut aider et les autres, qui ne le méritent pas. Tissot montre aussi que le discours de la diversity, tout comme celui de la mixité sociale, peut servir aussi bien à justifier les pratiques de fermeture que d’ouverture. On l’a déjà vu avec Desponds, Barthel et Dèbre, ou Bacqué et al.
Au-delà de leur proximité géographique Boston et Montréal ont plusieurs points communs. La part du logement social est faible (6 % à Montréal), ce qui explique en partie que la mixité du logement social soit un tabou : il est pour les plus pauvres, ce serait un abus et un détournement d’en faire bénéficier des personnes plus aisées. Il est question d’hétérogénéité socioculturelle, version francisée de la diversity. Plus encore qu’à Boston, les communautés et la société civile sont des acteurs importants de la politique du logement. Mais, à la différence de Boston, les communautés ne se substituent pas à l’État et la municipalité reste un acteur central. Montréal est dans une situation intermédiaire entre les villes des États-Unis et celles de France et d’Europe ; c’est ce qui fait l’intérêt de l’expérience montréalaise.
Pour Annick Germain, Damaris Rose et Amy Twigge-Molecey, la mixité sociale s’est imposée à Montréal dès le milieu du XIXe siècle, mais sans être appelée ainsi, dans l’aménagement des jardins publics. Le parc de Mont- Royal permet le côtoiement de catégories sociales variées, selon des modalités et pour des durées qui relèvent des choix individuels. Pour les auteures, la mixité sociale est bien un « compromis de coexistence » (Remy et al., 1978), ou un compromis urbain (Ascher, 2008). La société civile est présente dans le domaine du « logement abordable » à travers les coopératives d’habitation, mais aussi des organismes à but non lucratif (OBNL), qui prennent en charge le logement dans le cadre d’une mission plus globale de travail social communautaire (expression à la source de malentendus transatlantiques). Les auteures analysent deux projets de reconversion d’anciens terrains industriels en quartiers résidentiels, donnant naissance à des revendications de mixité. Le projet Angus, sur l’emplacement des anciens ateliers de réparation des chemins de fer, a abouti à une mixité sociale programmée, résultant d’un compromis keynésien après de longues négociations. Le second, le réaménagement de l’ancienne usine Lavo, est plus récent ; le néo-libéralisme est devenu dominant mais les dynamiques communautaires restent puissantes. La mixité sociale est revendiquée dans le registre de la justice sociale et de l’équité fiscale, pour que les familles montréalaises qui veulent accéder à la propriété puissent rester dans la ville, sans être contraintes à l’exode vers les communes résidentielles de la banlieue. La plasticité de la notion de mixité sociale est une fois de plus vérifiée.
Le compte-rendu thématique de Maurice Blanc, « Le ghetto en France : la fin d’un tabou », confronte deux thèses opposées. Pour Loïc Wacquant (2006, p. 170), « le ghetto français est un contresens sociologique », alors que pour Didier Lapeyronnie (2008), il existe des ghettos dans toutes les villes de France. La thèse de Wacquant pouvait se justifier il y a vingt ans, quand il a enquêté à Chicago et à La Courneuve, dans la banlieue parisienne. Aux États-Unis, il y avait alors dans le ghetto « atrophie de l’État social et hypertrophie de l’État pénal » (p. 285). À l’inverse, dans les banlieues (encore) « rouges », l’État-Providence maintenait un « filet de sécurité ». Lapeyronnie montre que la situation a changé très rapidement en France. Si l’État reste présent, il aggrave les problèmes au lieu de les atténuer. Les ghettos à la française sont la conséquence involontaire de la politique de mixité sociale menée dans d’autres quartiers. Le ghetto sert d’abcès de fixation des populations indésirables. Aujourd’hui comme hier, la rénovation urbaine ne fait pas disparaître la pauvreté, elle la déplace.

LA MIXITÉ SOCIALE, UNE « UTOPIE APOLLINIENNE

La célèbre distinction de Nietzsche entre Apollon et Dionysos a été reprise par Raymond Ledrut (1973) pour opposer un urbanisme de l’ordre, de l’harmonie et de la tranquillité, hégémonique chez les décideurs, à un urbanisme de l’invention et du « désordre créateur ». La mixité sociale est sans nul doute une utopie apollinienne. Elle voit la société comme constituée d’individus « moyens », anonymes et interchangeables, que l’on peut facilement 1. « La déségrégation forcée n’est pas meilleure que la ségrégation forcée. » déplacer dans un espace tout aussi « moyen » et sans qualités, pour parvenir à un juste équilibre. En réalité, la société est constituée d’individus spécifiques qui ne se laissent pas manipuler et déplacer contre leur gré. Ils sont pris dans des liens sociaux et territoriaux, ils ont un mode de vie, une culture et des valeurs ; ils recherchent des regroupements affinitaires avec ceux qui partagent, au moins en partie, les mêmes aspirations. L’espace lui-même n’est pas homogène, il est « fragmenté » (Poche, 1996). « Souligner les aspects positifs de la séparation ne signifie pas qu’on exalte en celle-ci l’isolement spatial qui a promu un urbanisme fonctionnel, axé sur la technique du zonage ; il s’agit au contraire d’insister sur la bipolarité communication/distance, la distance constituant une condition de l’échange maîtrisé à partir d’un espace propre » (Remy et Voyé, 1981, p. 152-153).
La mixité sociale est à la fois une nécessité absolue, au nom d’un principe fondamental, l’égalité de tous. C’est le rejet de l’Apartheid. Mais, en même temps, elle constitue une entrave à un deuxième principe tout aussi fondamental, la liberté. Concrètement, c’est le droit de choisir avec qui on veut vivre. Comment concilier ces deux principes fondamentaux, lorsqu’ils entrent en conflit ? Pour le dire de façon imagée, il s’agit de concilier deux proverbes : « Qui se ressemble s’assemble » et « On ne choisit pas ses voisins. » On n’arrivera pas à résoudre la contradiction. Mais on peut s’essayer à « accommoder », « faire avec », comme l’on dit souvent. C’est un processus de transaction sociale et d’établissement de compromis pratiques (Ledrut, 1976) entre des principes d’égale légitimité et qui s’excluent mutuellement. C’est un paradoxe, au sens fort du terme, car il est impossible de tenir les deux à la fois, comme il est impossible de privilégier l’un au détriment de l’autre (Freynet et al., 1998).
La mixité sociale vise à réduire la « fracture sociale », mais on ne réduit pas une fracture en niant son existence ! Il n’y aura pas de mixité sociale sans réduction des inégalités, dans les revenus d’abord mais aussi dans l’accès à l’éducation, à la culture, à la santé, au logement, etc. La mixité sociale ne peut être qu’un objectif à long terme (la loi SRU se donne vingt ans) et il faut en permanence naviguer entre deux écueils, la résignation et le volontarisme. Il est facile de se résigner aux ségrégations sociales et spatiales puisque ni les riches ni les pauvres n’ont vraiment envie de cohabiter. À l’inverse, en voulant aller trop vite, on risque de mettre la charrue avant les boeufs. L’histoire montre que la cohabitation imposée ne donne pas de bons résultats. « Enforced desegregation is no better than enforced segregation (1)» (Edgar et al., 2004, p. 93).
La mixité sociale ne traduit pas toujours une réelle volonté d’accueil des pauvres et des étrangers et elle peut servir d’alibi pour maintenir les indésirables à l’écart, plusieurs articles le montrent. La mixité sociale qui est valorisée dans les quartiers gentrifiés fait beaucoup référence à la présence de « commerces ethniques ». Mais ces commerçants d’origine étrangère appartiennent, comme les gentrifieurs, aux classes moyennes. Les fameux « bobos » (bourgeois-bohèmes) « peuvent toujours se rassurer en se disant que leur présence est la cause de la mixité sociale » (Charmes, 2005, p. 123). Ils mettent en avant le mélange des nationalités, mais cette mixité ethnicosociale est beaucoup plus facile à réaliser à l’intérieur des mêmes catégories aisées, qui valorisent le cosmopolitisme, qu’entre couches moyennes et couches populaires. Les frontières de classe sont plus résistantes que les frontières ethniques.

(1) « La déségrégation forcée n’est pas meilleure que la ségrégation forcée. »


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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