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N° 138 : Ouvertures sur les frontières



Éditiorial. Ouvertures sur les frontières

par Jean-Yves AUTHIER, Viviane CLAUDE

« Fermeture » de la frontière mexicaine, mur israélo-palestinien, « enclaves » espagnoles au Maroc ou bien encore « gated communities » en Amérique du Nord comme du Sud, la question des frontières (et des espaces frontaliers) est aujourd’hui présente sur de nombreux fronts. La production cinématographique contemporaine atteste d’ailleurs très largement, à sa manière, de l’actualité de cette question. Ainsi Waltz with Bashir (d’Ari Folman, 2008), Les Citronniers (d’Eran Riklis, 2008) ou plus récemment sur les écrans français, Le Sel de la mer (d’Annemarie Jacir, 2008) sont autant de films ayant, de façon différente, pour « personnages » des frontières et des espaces frontaliers. La littérature n’y échappe pas (A.B. Yehoshua, W.G. Sebald, J.-M. Coetzee…). Et le monde nous en rappelle chaque jour les clameurs : clandestins, camps de rétention, Rroms, conflits déclarés ou latents…
En décidant de mettre en chantier un numéro d’Espaces et sociétés sur cette thématique, la revue souhaitait, dans le prolongement de ce qui nous avait conduits en 2007 à produire un dossier sur « les émeutes en banlieues » (cf. n° 128-129), « non pas coller à l’actualité », mais prendre « part aux débats contemporains ». En même temps, cette thématique constitue, aujourÉditorial d’hui comme hier, un analyseur privilégié des rapports entre espaces et sociétés. Dans l’histoire de la revue, cet intérêt pour les frontières n’est d’ailleurs pas nouveau. Dans le (double) numéro 70-71, publié en 1993 et intitulé « Identités, espaces, frontières », plusieurs articles interrogeaient déjà les réalités frontalières dans le contexte de la construction européenne, sous le prisme de la question d’une supposée « fin des frontières (1)».
Quinze ans après ce numéro, le contexte socio-historique a fortement changé. Au-delà des enjeux de la construction européenne, les dynamiques de la mondialisation (ou de la globalisation), marquées notamment par l’intensification des échanges commerciaux et culturels, posent à nouveau, mais autrement, la question des frontières étatiques, de leur consistance, de leur rôle et la question des espaces frontaliers, de leur intégration et de leur évolution. Dans le même temps, et en partie en lien avec le phénomène de lamondialisation, les transformations contemporaines de la société, caractérisées par une plus grande « liquidité » (Baumann, 2000) ou « fluidité » (Marzloff, 2005) des ensembles sociaux et de leurs articulations (à l’exemple du « rural » et de « l’urbain » ou de « la sphère privée » et de « la sphère professionnelle »), invitent aussi à s’interroger sur ce qui fait aujourd’hui frontière pour les individus et, plus largement, sur la pertinence de la notion même de frontière.
Les deux premiers articles de ce dossier, de Tito C.M. de Oliveira et de Lucile Medina-Nicolas, s’inscrivent de façon privilégiée dans la première ligne de questionnements. Centrés sur l’Amérique Latine, ces deux articles analysent la dynamique des rapports et des espaces frontaliers dans cette région du monde, dans le contexte de la globalisation mais aussi dans celui d’un élargissement des accords régionaux.
Refusant l’idée d’une élimination des frontières nationales du fait de la globalisation, T.C.M. de Oliveira s’attache plus précisément à caractériser les rapports frontaliers observables dans l’espace latino-américain, à partir d’une typologie qui combine deux dimensions : l’intégration fonctionnelle (par les activités socio-économiques) et l’intégration formelle (juridique et politique). Quatre types de frontières (« distantes », « capricantes », « vibrantes » et « protocolaires ») sont ainsi distingués, en fonction de l’intensité ou de la fragilité des relations. Cette typologie fait apparaître que « la territorialité des régions frontalières est beaucoup plus complexe que ce que les apparences laissent penser ». Elle est à envisager de façon dynamique, les situations pouvant tendre vers tel ou tel type. Cet article attire l’attention tant par son hori-zon pragmatique que par sa perspective méthodologique. Les espaces frontaliers ne sont pas les « otages de structures et de conjonctures ». L’analyse de ces situations peut donc, selon l’auteur, permettre d’engager des initiatives de développement endogène.
Des exemples de ces initiatives sont présentés dans le texte de Lucile Medina-Nicolas, qui montre comment les frontières (et les zones frontalières) de l’isthme centraméricain sont progressivement passées, à partir des années 1990, de terrains d’affrontements et d’affirmations identitaires à des lieux d’interaction privilégiée, dans le cadre de processus d’intégration régionale. Ces frontières sont aujourd’hui l’objet d’un nouveau regard et d’un nouveau traitement politiques visant à promouvoir la coopération et l’intégration régionales et à créer des espaces d’interaction, loin de la figure de la frontière « fermée » entre les États-Unis et le Mexique. La création de ces espaces et de ces formes d’intégration est ici portée principalement par des acteurs locaux. Elle se concrétise dans des configurations diverses (comme le montrait déjà à sa façon T.C.M. de Oliveira), à l’exemple de ce qui se joue d’un côté à la frontière du Costa Rica et du Nicaragua, et de l’autre à celle du Costa Rica et du Panama.
Les deux textes qui suivent, de Christophe Sohn et Olivier Walther d’une part, et de Jean-Luc Piermay de l’autre, portent également sur la consistance des frontières instituées et sur l’intégration et l’évolution des espaces frontaliers, mais à partir d’un angle d’approche différent qui vise à étudier conjointement la question des frontières étatiques et les phénomènes de métropolitisation.
Christophe Sohn et Olivier Walther analysent la « situation a-typique à l’échelle européenne » de la métropole de Luxembourg, qui est prise à la fois dans des enjeux européens et mondiaux. Leur analyse met en évidence le profond contraste existant entre l’intégration fonctionnelle très avancée de cet espace frontalier et le déficit de son intégration institutionnelle. Ce déficit explique à la fois par le rôle prépondérant de l’État luxembourgeois dans les dynamiques métropolitaines et par le fait que cet État se trouve lui-même pris dans des impératifs « paradoxaux », puisqu’il doit à la fois prendre en compte le nouveau contexte lié à la mondialisation (Luxembourg occupe une place importante dans le réseau des places financières mondiales) et en même temps préserver les différentiels frontaliers.
Jean-Luc Piermay aborde la question de la frontière à travers l’analyse des mutations d’un phare du continent africain et passage obligé entre Mer Méditerranée et Océan Atlantique : soit Tanger qui n’est pas un port comme les autres. À la lumière de la typologie de T.C.M. de Oliveira, cette ville pourrait ressortir au type « frontière protocolaire ». Mais tout en cherchant à garantir cet état de choses – souveraineté oblige –, le vaste projet initié par le gouvernement marocain joue sur les opportunités de la position de Tanger, qui fonctionne comme tremplin et démultiplicateur du projet. L’article met notamment en évidence tout ce qui échappe aux acteurs locaux et qui crée, à d’autres échelles, de nouvelles frontières, ainsi entre les populations bénéficiaires du projet et les populations laissées pour compte. Projet qui donc « fait bouger les lignes », notamment celles qui cernent les enclaves espagnoles.
Les deux derniers articles de ce dossier, de Camille Gendrault et de Leslie Belton, appréhendent davantage la question des frontières en termes de constructions symboliques et de constructions sociales. Dans les deux cas, les frontières dont il est question ne sont pas des frontières instituées, auxquelles sont associés des enjeux et des actions institutionnels et politiques. Il s’agit de (saisir) ce qui fait (aujourd’hui) frontière, dans la ville et pour les individus.
Ainsi, Camille Gendrault s’intéresse-t-elle aux frontières internes de la ville, celles qui ne sont ni inscrites sur le sol ni tracées sur le plan. Elle examine la manière dont la ville de Naples, ville où l’Italie est supposée basculer entre le Nord et le Sud – ou l’inverse –, est mise en scène au cinéma. L’analyse des films (où la ville est tantôt acteur, tantôt fond de scène), portant à la fois sur le montage des images et la prise de son, fait ressortir une pluralité de frontières internes et subtiles, cela à différentes échelles : entre espaces privés et espaces extérieurs au sein d’un même quartier, entre les différents quartiers de la ville. Naples apparaît comme une mosaïque de lieux hétérogènes. Au-delà, l’auteur signale les soubassements d’un imaginaire commun, dont le cinéma se fait le messager. Car ces multiples et diverses limites ne sont pas irrémédiablement antagoniques ; elles sont ouvertes à des porosités (tels les matchs de football que tous les Napolitains, quelle que soit leur résidence, écoutent en même temps à la radio). Cet article invite ainsi par son support (le cinéma) à élargir la question des frontières à celle de leurs représentations et de leur éventuel partage.
Leslie Belton étudie, de son côté, ce qu’il en est aujourd’hui de la frontière entre sphère privée et sphère professionnelle. L’examen de cette frontière, qui présente l’intérêt de pouvoir être non seulement spatiale mais aussi temporelle, relationnelle et même instrumentale, prend appui sur le cas des individus travaillant dans le quartier d’affaires de La Défense (à Paris), qui a la particularité d’être à la fois un lieu de travail et un lieu de vie (de loisir, de consommation, etc.). Contrairement à ce que donnent à penser les théories de « la nouvelle modernité », l’analyse des pratiques (pendant les temps de pause, avant et après la journée de travail, mais aussi le week-end) de ces individus montre que cette frontière conserve encore, sur les plans temporel et spatial, un caractère opérationnel ; autrement dit, que cette frontière garde sa rigidité.
En déplaçant la question des frontières, des frontières étatiques et des espaces frontaliers aux frontières symboliques et aux frontières des individus, ces deux articles, et notamment le dernier, ouvrent la voie à un questionnement plus large sur le statut de la notion de frontière et sur son intérêt heuristique. Dans le prolongement de ces productions, d’autres contributions centrées sur les couples frontières et mobilités, frontières et migrations ou bien encore frontières et revendications identitaires, qui étaient en partie suggérées dans l’appel à articles rédigé pour ce dossier, et qui n’ont pas ici trouvé d’échos, permettraient sans doute d’approfondir ces analyses et réflexions plus épistémologiques sur les frontières.
Au total, ce numéro, dans lequel sont également présentés (par Jean- Yves Authier, Viviane Claude et Jean-Pierre Garnier) plusieurs ouvrages traitant (centralement ou de façon plus latérale) des frontières, se situe à cheval entre deux moments, celui de la maturation/renouvellement de questionnements bien installés dans le monde scientifique (et notamment dans le champ de la géographie) et celui de nouvelles ouvertures sur la question des frontières et de nouvelles découvertes

(1).Voir les contributions de C. Raffestin « Autour de la fonction sociale de la frontière », P. Stranj « Les relations entre la minorité slovène en Italie et la République de Slovénie », L. O’Dowd « Reconstruction économique, limites territoriales et intégration européenne : le cas irlandais » ou encore B. Poche « De la transversalité à la verticalité ».


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BAUMANN, Z. 2000. Liquid Modernity, Cambridge, Polity Press.

MARZLOFF, B. 2005. Mobilités, trajectoires fluides, Paris, L’Aube.

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