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N° 132-133 : La gentrification urbaine



Éditiorial. La question de la gentrification urbaine

par Jean-Yves AUTHIER et Catherine BIDOU-ZACHARIASEN

Le Dr Andrei Holm, un sociologue urbain de 36 ans de l’université Humboldt de Berlin a été arrêté le 31 juillet 2007. Spécialisé dans l’étude de l’embourgeoisement (gentrification) à Berlin, il a écrit un ouvrage universitaire Die Rekonstruktierung des Raumes (La restructuration de l’espace).
Transféré par hélicoptère au tribunal fédéral de Karlsruhe, il a été emprisonné au nom de la loi antiterroriste sur présomption d’« association terroriste ». Il a été placé à l’isolement à la prison Moabit de Berlin, 23 heures par jour, avec des contacts parcimonieux avec ses avocats, très limités avec sa famille, y compris ses trois enfants. Un autre chercheur, Matthias B. est accusé d’utiliser des phrases et des mots-clés comportant le mot « gentrification » (embourgeoisement), qui renvoie à la terminologie utilisée par les activistes antimilitaristes accusés d’incendies criminels, d’écrire de surcroît des « textes compliqués et d’avoir accès à une bibliothèque de recherche1 ».

La gentrification serait-elle un objet « terroriste » ? Certainement pas. Mais « la hargne de la police secrète [allemande] à l’encontre du mot « gentrification 2 » et de ses utilisateurs montre bien que la notion a aujourd’hui largement dépassé son ancrage académique et qu’il est désormais fréquent de la retrouver dans différents types de discours : journalistiques, militants, politiques et parfois même… policiers. Que recouvre précisément cette notion ? Dans son acception première, proposée au début des années 1960 par la géographe anglaise Ruth Glass (1963), la gentrification désigne le processus à travers lequel des ménages appartenant aux couches moyennes et supérieures s’installent dans des vieux quartiers populaires situés en centre-ville, réhabilitent l’habitat vétuste et dégradé et remplacent progressivement les anciens habitants. Au fil du temps, et singulièrement au cours de ces dernières années, cette définition a été élargie à d’autres processus de « revitalisation » des centres urbains dégradés et d’« élitisation » des villes, à d’autres espaces (à des espaces publics, à des espaces commerciaux, à des espaces résidentiels plus péricentraux) et, aussi, à de nouvelles catégories de populations (aux « salariés de la société de service », aux « hyper cadres de la mondialisation », aux « élites urbaines circulantes et globalisées »). Ainsi, dans la littérature savante, la notion de gentrification désigne aujourd’hui aussi bien des processus de renouvellement social et de transformation du bâti observables à l’échelle d’un quartier que des politiques mises en oeuvre par certaines villes pour attirer en leur centre les élites de la « classe créative » (Florida, 2002), dans un triple contexte de restructuration des économies capitalistes, de concurrence inter-villes et de diffusion des nouvelles théories du développement économique local, en recourant parfois pour cela à des opérations de constructions neuves – auxquelles fait référence l’expression récente de newbuild gentrification3.

Cette extension du concept fait question (Fijalkow et Préteceille,2006) : les différents phénomènes identifiés, par le terme de gentrification, doivent-ils être analytiquement associés ou dissociés ? Faut-il réserver cette notion aux situations correspondant au modèle originaire formalisé par Ruth Glass ? Est-il souhaitable, au contraire, d’en adopter une définition extensive ?

Ces interrogations sont au centre des deux contributions d’Alain Bourdin, « gentrification : un “concept” à déconstruire », et de Patrick Rérat, Ola Söderström, Roger Besson et Étienne Piguet, « Une gentrification émergente et diversifiée : le cas des villes suisses », qui ouvrent ce dossier d’Espaces et sociétés. Pour Alain Bourdin, qui se positionne dans ce débat en se situant principalement par rapport à la théorie générale et classiste de la gentrification développée par Neil Smith4 (2003), la notion de gentrification est devenue un masque qui nuit à l’analyse des transformations urbaines et des processus sociaux à l’oeuvre dans la ville. Parce qu’elle désigne et regroupe des situations urbaines, des populations, des politiques, des processus et des enjeux sociaux très divers, et parce qu’en même temps « elle isole artificiellement le destin d’un type d’environnement urbain de l’ensemble des dynamiques urbaines », cette notion est inadéquate du point de vue de l’analyse urbaine et, dans une moindre mesure, pour l’analyse des modes de vie urbains. C’est pourquoi il convient de « déconstruire » la notion de gentrification, en dissociant fortement ses différentes dimensions qui, selon Alain Bourdin, relèvent pour les unes de l’évolution des villes et de l’offre urbaine (et notamment de l’offre de logements), pour d’autres des
transformations sociales de la population urbaine et pour d’autres encore des usages de la ville.

À l’exact opposé de cette position, Patrick Rérat, Ola Söderström, Roger Besson et Étienne Piguet se prononcent dans leur contribution en faveur d’une définition extensive de la notion de gentrification, parce que l’exten- sion de cette notion permet selon eux de saisir les différentes facettes de l’éli- tisation des villes. « On peut certes estimer [expliquent ces auteurs, de façon consonante sur ce point avec le diagnostic établi par Alain Bourdin] que la signification du concept est devenue plus floue, puisqu’elle peut désigner désormais des mécanismes bien plus divers que ceux identifiés par Ruth Glass. » Mais « l’avantage d’un tel élargissement réside […] dans le fait qu’il rassemble dans un seul mouvement d’analyse des phénomènes qui autrement seraient considérés séparément. Cela permet de faire fonctionner ce qui constitue l’intérêt même d’un bon concept (quel qu’il soit), à savoir de dégager un “plan d’immanence” (Deleuze, Guattari, 1991) sur lequel des liens a priori non attendus entre des phénomènes peuvent être observés. Une gentrification étendue permet ainsi […] de saisir ensemble les différentes facettes – résidentielle, commerciale, esthétique – de l’élitisation des villes » et « de mieux articuler des travaux portant sur les différents mécanismes par lesquels les villes acquièrent de nouvelles valeurs et, en particulier, « s’éliti- sent » (au bénéfice de certaines catégories de la population et au détriment d’autres).

C’est le parti que nous avons pris dans l’élaboration de ce numéro. En effet, comme le montre par exemple le statut du concept d’anomie en sociologie, on ne peut rejeter un concept sous prétexte que  « son contenu varie considérablement d’un auteur à l’autre » (Boudon et Bourricaud, 1986). Plus encore, les différentes facettes de la gentrification précédemment évoquées ne sont pas sans lien. En particulier, on ne peut pas distinguer totalement, comme le suggèrent très largement ceux qui condamnent l’importation et l’emploi en France de cette notion5 , les phénomènes de gentrification à l’oeuvre dans les villes anglo-saxonnes, et notamment dans les villes nordaméricaines, et les phénomènes de gentrification à l’oeuvre dans les villes françaises. Certes, dans les premières, la gentrification apparaît souvent fortement liée aux politiques de « régénération urbaine » mises en oeuvre par les autorités municipales pour attirer « les élites circulantes et globalisées » de la nouvelle économie capitaliste et prend fréquemment la forme d’opérations de constructions neuves dans des centres-villes qui jusqu’alors étaient assez peu habités. En revanche, dans les villes françaises, en partie parce que leur centre était davantage habité, la gentrification se présente plus couramment comme le produit de processus plus ou moins « spontanés » de renouvellement social et de transformation du bâti existant. Mais on peut aussi observer dans des villes françaises des « politiques de gentrification » et, inversement, observer également des phénomènes « sporadiques » de gentrification dans des villes nord-américaines, comme le montrent, dans le premier cas, la contribution de Max Rousseau et, dans le second cas, celle de Sonia Lehman- Frisch6 . Plus largement, la gentrification est bien souvent conjointement le fait d’acteurs institutionnels (privés et publics) et le fait de fractions très diverses des couches moyennes et supérieures, le produit de réhabilitations progressives de l’habitat existant et le produit d’opérations plus radicales de rénovation urbaine, à l’exemple de ce qu’observe Anne Clerval dans les anciens faubourgs populaires de Paris.

En même temps, ce choix éditorial ne signifie pas que nous considérons la gentrification comme étant le seul mode de transformation sociale des quartiers anciens centraux, ni même le seul mode d’embourgeoisement des centres-villes. De fait, tous les quartiers centraux dégradés des villes contemporaines ne font pas l’objet d’une réappropriation par des individus et des ménages appartenant aux couches moyennes et supérieures ; et certaines situations d’embourgeoisement des centres-villes s’expliquent davantage par une augmentation de la part des couches supérieures déjà présentes dans ces secteurs urbains. De surcroît, ce parti pris ne présuppose pas non plus que la gentrification constitue la seule modalité d’établissement résidentiel des nouvelles couches moyennes, ni même la modalité la plus importante, les couches moyennes ayant en effet, en France, plus massivement tendance à s’installer dans des zones péri-urbaines.

En raison de ce choix, les contributions réunies dans ce dossier sont de différente nature. Certains articles traitent de façon privilégiée des phénomènes de gentrification, au sens large du terme, à l’oeuvre dans diverses villes européennes confrontées à la restructuration des économies capitalistes et inscrites dans un système de concurrence inter-villes. D’autres articles, plus proches du modèle originaire de la gentrification, examinent plutôt des situations et des processus très localisés de gentrification, en accordant une large place aux individus et aux ménages impliqués dans ces situations et ces processus, à leurs caractéristiques socio-démographiques, à leurs manières d’habiter et de cohabiter et à leurs façons de concilier vie résidentielle et vie professionnelle.7

Les trois textes consacrés aux villes suisses (Rérat et al.), à Londres et Berlin (Lebreton et Mougel) et à Roubaix et Sheffield (Rousseau) se situent dans la première perspective. Dans ces trois articles, les auteurs s’attachent à caractériser l’ampleur et la nature du phénomène, et privilégient l’analyse des acteurs institutionnels (privés et publics) et des politiques qui encouragent le « retour en ville » (Bidou, 2003) des couches moyennes et supérieures.

Dans le cas des villes suisses, les auteurs observent une gentrification « émergente », qui touche plus particulièrement les grandes villes, les villes spécialisées dans le tertiaire et, aussi, les villes où les investisseurs et les pouvoirs publics sont particulièrement actifs. Ici, le processus relève plus de la new-build gentrification que de la gentrification classique. Autrement dit, dans les villes concernées, la gentrification prend principalement la forme d’opérations de construction de logements, fortement encouragées par les autorités municipales, et ne s’accompagne pas le plus souvent d’évictions directes de populations. Ce phénomène, encore peu développé dans la plupart des villes suisses, pourrait se renforcer sous l’effet à la fois, de la politique fédérale de revalorisation du rôle des villes-centres, des stratégies des autorités municipales visant à attirer des contribuables aisés, du regain d’activité du marché immobilier et en raison de l’existence d’une demande latente pour une localisation résidentielle en zone centrale.

À Londres comme à Berlin, le phénomène est plus ancien. Mais dans ces deux villes, les modalités de la gentrification et les profils des « gentrifieurs » diffèrent. Dans la capitale britannique, la gentrification se présente comme un phénomène de grande ampleur, porté principalement par les « professionals » et les « managers », appartenant à la « classe de service » qui s’est développée avec la montée des activités liées à la finance. À Berlin, la gentrification
apparaît quantitativement et spatialement plus limitée et est avant tout le fait « d’élites culturelles » exerçant des activités professionnelles dans les domaines de la connaissance et de l’innovation. Ces différences, d’ampleur et de nature, résultent en partie des mécanismes historiques qui ont conduit, de façon spécifique dans chaque ville, à la dépréciation des quartiers centraux, des politiques de « regénération urbaine » mises en oeuvre par les deux municipalités et des transformations du marché immobilier propres à ces deux contextes urbains. Mais ces différences s’expliquent aussi, plus fondamentalement, par le rôle différentiel occupé par Londres et Berlin dans le fonctionnement du système capitaliste devenu global et par leur statut (inégal) dans la nouvelle hiérarchie urbaine internationale. Aussi, ces différences ne sont peut-être qu’une affaire de temps : « Les mutations économiques futures de Berlin, et plus particulièrement les modalités de son insertion dans l’économie mondiale et le réseau des villes globales, concluent Alexis Lebreton et Grégory Mougel, pourraient donner un autre visage à [la gentrification] au sein de la capitale allemande. »

Roubaix et Sheffield ne sont pas Londres ou Berlin. Tout au contraire, ces deux villes appartiennent à la catégorie des « villes perdantes » des grandes mutations socio-économiques récentes et souffrent d’une mauvaise image. Mais c’est précisément pour redynamiser leur économie et améliorer leur image et leur position que les élites urbaines de ces deux villes ont aussi engagé, plus ou moins récemment, des « politiques de gentrification » visant à attirer, en leur centre, des nouvelles populations appartenant aux couches moyennes et supérieures. Ces politiques, explique Max Rousseau, ne sont pas identiques dans les deux villes. À Roubaix, l’action porte prioritairement sur la revalorisation patrimoniale et culturelle du centre-ville et la réhabilitation de l’habitat existant, et s’inscrit dans une logique de distinction par rapport aux villes voisines. À Sheffield, où le centre était jusqu’alors peu habité, la politique de gentrification mise en oeuvre, en lien avec la politique nationale de « régénération urbaine » du Labour Party, repose davantage sur des constructions nouvelles, sur l’implantation d’activités tertiaires et commerciales, et vise avant tout à attirer et retenir des étudiants internationaux et de jeunes actifs issus du sud-est de l’Angleterre. Mais, dans les deux cas, la gentrification apparaît bien, à la fois, comme une politique de développement économique local et comme une solution au déclin urbain.

Les quatre articles qui suivent (Clerval, Bidou-Zachariasen, Collet, Lehman-Frisch) abordent le processus de gentrification à travers une autre perspective, celle des acteurs privés, à propos desquels les auteurs utilisent tous le terme de « gentrifieurs » emprunté à la littérature anglo-saxonne (gentrifiers). Centrés sur l’observation de processus très localisés, dans l’agglo- mération parisienne dans les trois premiers cas, dans la ville de San Francisco dans le dernier cas, ces articles prennent en compte la gentrification « spontanée », qui souvent précède l’intervention des acteurs institutionnels.

Dans le premier, Anne Clerval analyse la gentrification des cours et passages des faubourgs des 9e et 11e arrondissements de Paris qui abritaient traditionnellement des ateliers artisanaux et industriels (bois, métallurgie…) dont les activités ont progressivement cessé, laissant vacants de grands locaux. Une gentrification « spontanée » de ces cours et passages a commencé dès les années 1980 pour le faubourg Saint-Antoine et s’est poursuivie dans les années 1990 dans le quartier du faubourg du Temple. Il s’agissait surtout de ménages de classes moyennes formés d’artistes ou de professions culturelles au sens large, aux ressources économiques limitées, qui réhabilitaient par eux-mêmes. Une fois ce processus amorcé certaines cours ont été rachetées par des marchands de biens et les locaux revendus par lots à des ménages plus aisés de cadres supérieurs. Ces cours, récemment ou plus anciennement « gentrifiées », sont fortement investies par ces citadins, parexemple sous la forme de repas en commun à la belle saison. Un certain
« entre-soi » est reconstitué, où l’on se protège d’une certaine manière, tout en le déniant, d’un environnement encore populaire. Le quartier, au contraire, est peu approprié. Dans leurs discours, ces habitants valorisent la mixité sociale et culturelle du quartier, mais dans la pratique qu’ils en font celle-ci demeure restreinte, d’autant plus que majoritairement leurs enfants ne sont pas scolarisés dans les établissements publics locaux.

Catherine Bidou-Zachariasen examine ensuite un cas de gentrification en tout début de processus. Il s’agit du quartier Sainte-Marthe, proche de ce même faubourg du Temple, où l’on trouve également d’anciennes cours et des ateliers artisanaux, mais dont les bâtiments sont de médiocre qualité, très dégradés et paupérisés. Ateliers clandestins, locaux occupés sans titres, activités illicites (trafic de drogue, marchands de sommeil…) y sont encore présents, malgré l’arrivée des premiers « gentrifieurs » dans les années 1990. Il s’agissait pour la plupart d’artistes (peintres, graphistes…) ou de ménages de petites classes moyennes occupant divers types de professions artistiques (parfois liées au cinéma, aux médias…) exercées dans des conditions souvent précaires et offrant de faibles revenus. Ces « gentrifieurs » ont le sentiment d’avoir repris en main, en payant de leur personne, un quartier à la dérive, permettant en outre à certains de ceux qui l’occupaient avant eux (ménages d’ouvriers ou d’artisans, parfois propriétaires de leur logement) de profiter d’un habitat amélioré et d’un quartier en voie d’apaisement. L’investissement
des « gentrifieurs » dans le quartier leur a permis de constituer entre eux des réseaux sociaux qui sont fréquemment mobilisés dans une perspective professionnelle. L’« entre-soi » qui caractérise souvent leur sociabilité, malgré une réelle mixité par intégration progressive de certains habitants sociologiquement divers, peut être interprété comme une façon de faire face à un environnement
hostile et difficile à vivre au quotidien.

Le troisième cas de gentrification situé dans l’agglomération parisienne, étudié par Anaïs Collet, concerne la commune de Montreuil et, plus spécifiquement, le quartier du Bas-Montreuil. Dans le prolongement direct et symbolique du faubourg Saint-Antoine, mais au-delà de la coupure physique du périphérique, le Bas-Montreuil est devenu attractif depuis quelque temps déjà pour des ménages de classes moyennes, ayant un bon niveau culturel mais exerçant dans des secteurs d’activité où l’irrégularité des revenus est fréquente (cinéma, graphisme…). Dans l’incapacité d’acheter des logements familiaux dans Paris, ces ménages y ont trouvé des locaux artisanaux ou industriels à transformer, des maisons ouvrières à rénover et un quartier à s’approprier, d’autant plus que leurs statuts professionnels (indépendants, intermittents…) leur en laissent l’opportunité. Leur espace résidentiel, très investi à travers une intense sociabilité locale, fonctionne souvent comme espace compensatoire à des positions professionnelles peu valorisantes. Mais ils peuvent aussi, à travers ces réseaux sociaux localement constitués, activer des opportunités professionnelles, d’autant plus que les métiers qu’ils exercent sont souvent effectués selon des statuts instables. À l’instar de l’article précédent, l’importance de l’articulation entre les sphères résidentielles et professionnelles est soulignée, l’auteur allant même ici jusqu’à parler de « capital résidentiel » pour désigner la ressource ainsi constituée, qui dépasse la dimension économique du bien immobilier.

Enfin le dernier cas, observé par Sonia Lehman-Frisch, traite du quartier de la Mission à San Francisco et, de façon privilégiée, de la cohabitation à l’oeuvre dans cet espace urbain entre les « gentrifieurs » et les « gentrifiés ». Situé proche du centre (down-town), la Mission a longtemps été habité par une population blanche et ouvrière. Après le départ d’une partie de celle-ci vers l’habitat moderne péri-urbain dans les années 1960, ce quartier a été progressivement investi par des ménages hispaniques peu fortunés, attirés notamment par le faible coût des loyers. Puis, à partir des années 1980-1990, d’autres ménages appartenant aux classes moyennes de types artistes, étudiants, enseignants et, plus récemment, au milieu des « tech workers » travaillant dans l’informatique ou les médias ont investi à leur tour ce quartier, où certains d’entre eux réhabilitent d’anciennes maisons. L’arrivée de ces nouvelles catégories de populations, qui entretiennent un rapport ambivalent avec le quartier, est diversement appréciée par les anciens habitants. Plus encore, l’arrivée de ces « gentrifieurs », loin de souder les anciens habitants, aiguise les tensions entre les différents groupes de « gentrifiés », et notamment entre les vieux habitants blancs présents depuis les années 1950-1960, souvent propriétaires de leur logement, qui apprécient plutôt la venue des « gentrifieurs » et les habitants d’origine hispanique, arrivés depuis la décennie 1970, majoritairement locataires, qui ont un sentiment de dépossession de leur quartier et qui, souvent, ont aussi des difficultés à se maintenir dans cet espace.

Ce faisant, ce dernier article montre, comme le laissaient déjà apparaître en pointillé d’autres articles de ce dossier, à l’exemple des contributions d’Anne Clerval et de Catherine Bidou-Zachariasen, que si la gentrification n’est pas un objet « terroriste », elle est bien un objet d’enjeux et de luttes pour l’appropriation de l’espace urbain.

1. N. Smith, The Nation, 24 septembre 2007.
2. Ibid.
3. L’élargissement de la notion de gentrification s’est en effet accompagnée d’une multiplication d’expressions au sein desquelles différentes épithètes sont accolés au terme de gentrification :
« gentrification sporadique », « gentrification marginale », « gentrification émergente »,
« gentrification de consommation », « gentrification institutionnelle »,
« gentrification stratégique », « politique de gentrification», etc.
4. Cette théorie postule que la gentrification regroupe un ensemble de processus de rénovation urbaine résultant de l’action des grandes forces économiques mondiales, accompagnées parfois par les politiques publiques, que l’on retrouve partout avec quelques nuances et qui conduit à chasser les couches populaires des quartiers centraux vers la périphérie.
5. Importation et emploi qui ne datent pas, contrairement à ce qui est souvent affirmé, des années 2000. Voir par exemple : Dansereau, 1985 ; Bourdin, 1989 ; Authier, 1993, 1996 et 1998.
6. D’ailleurs, si dans les pays anglo-saxons la gentrification urbaine est aujourd’hui plus souvent engagée à travers des décisions de politiques locales, c’est parce qu’auparavant les pratiques spontanées des acteurs individuels ont modifié de façon profonde l’idéologie « anti-urbaine » qui y dominait jusqu’alors. La réhabilitation morale et symbolique des centres-villes impulsée par les « gentrifieurs » a ainsi, dans ces pays, précédé et rendu possibles les politiques de « régénération urbaine », dont le vocable même témoigne de cette transformation paradigmatique.
7. Cette diversité d’approches, mais aussi de terrains et de populations, rend imparfaitement compte des très nombreuses contributions que nous avons reçues pour ce numéro (27 au total) et qui, bien souvent faute de place, n’ont pas pu figurer dans ce dossier.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

AUTHIER, J.-Y. 1993. La vie des lieux. Un quartier du Vieux-Lyon au fil du temps,
Lyon, Presses universitaires de Lyon.

AUTHIER, J.-Y. 1996. « Mobilités résidentielles et effets de composition dans les processus
de réhabilitation des quartiers anciens centraux », dans N. Haumont (sous
la dir. de), La ville : agrégation et ségrégation sociales, Paris, L’Harmattan.

AUTHIER, J.-Y. 1998. « Mobilités et processus de gentrification dans un quartier réhabilité
du centre historique de Lyon », dans Y. Grafmeyer et F. Dansereau (sous
la dir. de), Trajectoires familiales et espaces de vie en milieu urbain, Lyon,
Presses universitaires de Lyon.

BIDOU-ZACHARIASEN, C. (sous la dir. de) 2003. Retours en ville, Paris, Descartes
& Cie.

BOUDON, R. ; BOURRICAUD, F. 1986. Dictionnaire critique de la sociologie, Paris,
Presses universitaires de France (1re édition, 1982).

BOURDIN, A. 1989. « Comment analyser la transformation de l’espace urbain ?
L’exemple de la réhabilitation de l’habitat », Espaces et sociétés, n° 52-53.

DANSEREAU, F. 1985. « La réanimation urbaine et la reconquête des quartiers anciens
par les couches moyennes : tour d’horizon de la littérature nord-américaine »,
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DELEUZE, G. ; GUATTARI, F. 1991. Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Éditions de
Minuit.

FIJALKOW, Y. ; PRÉTECEILLE, E. 2006, « gentrification : discours et politiques
urbaines (France, Royaume-Uni, Canada) », Sociétés contemporaines, n° 63.

FLORIDA, R. 2002. The Rise of the Creative Class, Basic Books, New York.

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urbaine comme stratégie urbaines globale », dans C. Bidou-Zachariasen
(sous la dir. de), 2003, Retours en ville, Paris, Descartes & Cie.

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