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N° 139 : Usages et régulation des eaux urbaines



Autoportrait de Georges Benko

Autoportrait de Georges Benko
Début janvier 2009, Georges Benko a annoncé à la rédaction d’Espaces et sociétés que sa mort était proche et qu’il ne voulait aucun hommage dans la revue. Il voulait partir le plus discrètement possible, pour que la vie continue sans lui. Après discussion, il nous a proposé le compromis suivant : écrire lui-même une lettre que nous publierions sans ajouter de commentaires. La voici.

Né en 1953, je suis un Européen qui vit quotidiennement en langue française, mais avec des origines diverses (allemande, autrichienne, hongroise, néerlandaise et canadienne). Autrement dit, un « bâtard ». J’ai fréquenté l’école, le lycée et l’enseignement supérieur, dans des établissements privés et publics, en France, en Suisse, au Canada, en Allemagne et en Hongrie ; j’ai survécu au surpeuplement et à l’ennui de ces lieux. J’aime l’agressivité de la jungle des grandes villes, je me sens perdu dans les banlieues et, au bout de quelques jours, les campagnes m’ennuient.
Je ne suis ni communiste, ni compagnon de route, encore moins « stalinien ». Je n’ai été ni soixante-huitard, ni gauchiste, ni mao, ni libertaire, ni pourfendeur de l’Université, ni admirateur des Khmers rouges ou du Viêt Autoportrait de Georges Benko Nam rouge, ni manifestant de quoi que ce soit (la techno, les sans-papiers, les « pots », etc.) ; mais je suis immunisé contre l’imbécillité, humblement libre. Je suis un rigide qui évolue, un austère qui se marre, un sévère qui ne punit jamais, un conservateur révolutionnaire, un catholique qui proteste.
Dans mon dos, les gens me qualifient de has been, ça ne me touche que peu. Je garde mon caractère et mes valeurs : le « parler vrai ». Je suis, au choix, un Don Quichotte ou « le dernier des Mohicans », qui n’est pas né pour son époque. Je souhaite garder cette spontanéité, parfois un peu « infantile », mais « sympathique et libératrice ». Je reste un pacifiste convaincu, un anti-militariste pratiquant et un anticommuniste viscéral ; par contre, je suis un socialiste humaniste de toujours, ainsi qu’un militant de la justice sociale et des causes écologiques. Je n’ai jamais décidé de refaire ma vie, c’est la vie qui m’a refait. Dans ma vie professionnelle et personnelle, ainsi que dans mes engagements politiques, j’ai toujours souhaité qu’il y ait continuité entre mes convictions d’hier, mon travail présent et l’avenir dont je rêve.
J’enseigne depuis plus de trois décennies, mais sans avoir la vocation. Ma seule ambition dans ce domaine est d’éveiller les curiosités, d’apprendre aux étudiants à aimer les idées, à manipuler les connaissances, à stimuler des initiatives ; je vise à leur fournir les instruments indispensables à la réflexion, leur donner la méthode pour analyser et raisonner. En fin de compte, je m’aperçois que je souhaite avant tout former des esprits libres et responsables, et non des professionnels enfermés dans leur métier. Il faut qu’ils sachent utiliser la liberté que je leur ai toujours laissée. C’est grâce à eux que je suis resté moins vieux et plus libre. Ce travail d’enseignement, de recherche et de réflexion m’a donné tant de satisfaction que je n’ai jamais trouvé le temps de m’ennuyer.
J’adore me balader entre les disciplines et sans discipline. Je me suis installé dans la grande maison des sciences sociales et économiques, après avoir traversé les sciences plus exactes et appliquées. Je mène donc une « double vie » : écrit et oral ; textes et cours. Quand j’écris, je n’ai pas d’accent. Quand je parle, bon, l’accent est tenace ! J’ai aussi la conviction qu’il n’y a pas d’idée avant qu’elle ne soit écrite. C’est seulement l’encre noire des livres qui enferme la pensée.
J’ai été aussi gestionnaire, « chef de petite entreprise », animateur scientifique et culturel, éditeur, rédacteur, consultant ; les paperasses m’ennuient, la bureaucratie me révolte, la stupidité m’attriste. J’ai été et suis encore professeur invité dans de nombreux endroits : Université de São Paulo (Brésil), Université de Lisbonne (Portugal), Université de Buenos Aires (Argentine), Universidad Nacional del Sur (Bahia Blanca, Argentine), University of Oxford (Grande-Bretagne), Université Nova de Lisbonne (Portugal), à plusieurs reprises dans certaines d’entre elles. Je suis auteur ou co-éditeur de treize livres et de sept traductions, ainsi que de huit revues. J’ai été membre
du comité de rédaction de vingt revues. J’ai également écrit plus de deux cent Autoportrait de Georges Benko 9 cinquante articles. J’ai été directeur de collections d’ouvrages et, également, de la Fondation Avicenne.
J’écris aussi de temps en temps. Mes meilleures pensées viennent toujours pendant la nuit, dans mes rêves ; mais j’écris toujours dans la journée et, le matin, j’oublie mes rêves. Ainsi, mes meilleures pensées restent toujours des rêves.
Je suis, et ce n’est pas le moins important, mari et père ; j’ai encore l’espoir de devenir grand-père.
Je vis à Paris. Je crois que c’est à peu près tout.
Salut,
Georges Benko
19 janvier 2009

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