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N° 143 : Les territoires de l’informel



Editorial. Les territoiresde l’informel

par Christian AZAÏS et Jean-Fabien STECK

La publication de ce numéro d’Espaces et sociétés sur l’« informel » pourrait n’être qu’une publication parmi tant d’autres relatant la débrouillardise de travailleurs, étudiant et questionnant ses enjeux économiques et sociaux, contribuant à la construction (ou/et à la destruction) de la notion. Une telle approche, qui a toujours sa pertinence tant l’informel est au coeur de débats contemporains, portant aussi bien sur le « développement » que sur les dynamiques de l’initiative entrepreneuriale individuelle dans un contexte post-fordiste, n’était pas ce que nous recherchions.
Nous formulions, dans l’appel à contribution auquel ont répondu les auteurs de ce numéro, l’hypothèse selon laquelle l’informel, que nous nous sommes bien gardé de tenter de définir (beaucoup s’y sont risqués sans succès (1) et, surtout, nous ne sommes pas certains que la définition qu’en donneraient les auteurs de ce numéro soit identique pour tous), était un objet polysémique éminemment urbain. C’est pour décrire des situations socioéconomiques localisées en ville que le mot a d’abord été utilisé (l’étude initiale de Hart porte sur un quartier pauvre d’Accra) ; c’est pour évaluer l’emploi urbain et sa production qu’il a été défini (enquête du BIT au Kenya) ; c’est pour répondre à des lacunes gestionnaires urbaines qu’il est instrumentalisé ; c’est pour analyser des dynamiques urbaines, et évidemment des rapports de force (politiques), qu’il est mobilisé ; et c’est dans toutes ces situations qu’il est fermement discuté, sans d’ailleurs que cette dimension urbaine soit toujours analysée, ni même parfois évoquée…
Il nous a donc semblé pertinent de tenter de remettre ce fait de localisation, que nous croyons essentiel, au coeur de la réflexion en l’appréhendant par le territoire qui, comme l’écrit Sylvia Ostrowetsky, « définit excellemment cette rencontre du singulier et du général qui ouvre la voie à une sociologie qui ne réduit pas ses agents à des automates et leur assise spatiale à un miroir sans tain mais qui sait intégrer dans son raisonnement le rôle imprévisible mais riche d’historicité, des stratégies, des négociations, des effets et faits de langage » (Ostrowetsky, 1996, pp .11-12). Aussi, nous avions fait le pari que l’entrée par les « territoires » devrait permettre de réfléchir autrement au caractère mouvant, dynamique et politique de la catégorie « informel ».
Nous croyons pouvoir dire que ce pari a été gagné sur quasiment toute la ligne, puisque lesarticles de ce numéro d’Espaces et sociétés tiennent à remettre en question la partition entre catégories formel/informel, légal/illégal, invitant de ce fait à considérer le flou, l’hybride, les enchevêtrements entre phénomènes quel que soit le pays, au Nord comme au Sud. Le caractère inopérant des dichotomies, utiles certes pour appréhender les phénomènes dans un premier temps, mais ne rendant a posteriori que très imparfaitement compte de la réalité, rejaillit de la totalité des contributions. La dualité n’aide pas à saisir la complexité des phénomènes, tel est le dénominateur commun des articles présentés dans ce numéro. À cela se greffent une réflexion sur le politique, la reconnaissance que le et la politique sont faits d’interactions, d’allées et venues… et que les villes apparaissent comme l’un des lieux privilégiés d’expression de la diversité de ces interactions.
Au sein de ces villes, les « territoires de l’informel » semblent d’emblée marqués comme étant d’abord des territoires aux frontières imprécises dont il faut discuter la pertinence – ou plus vraisemblablement l’absence de pertinence. La diversité des approches et des terrains (bel éloge de l’usage de la monographie) font que de ce numéro, ressortent les rapports complexes de l’informel à des territoires urbains, entendus ici comme des espaces appropriés et porteurs de projets intégrateurs (fussent-ils discutés, lointains, et ,même peu visibles).
Nous avons sélectionné, parmi toutes les propositions reçues, six articles qui aident à repenser la catégorie « informel », en suivant des pistes innovantes. Ainsi, dans le but de poser d’un point de vue historique le qualificatif « informel », le texte de Jérôme Monnet montre, à partir de l’exemple mexicain, comment le qualificatif s’est imposé et correspond à une partition entre ce qui relèverait d’une économie pure et du reste. La différenciation est à la base de la division vérifiée entre formel et informel. La dichotomie sous-jacente à cette qualification, socialement construite, mérite d’être dépassée, cela aiderait à appréhender différemment le politique dans les sociétés du Sud.
Les deux articles suivants portent sur des pratiques. Prenant les exemples de Rosario, en Argentine, et de Montevideo, Charlotte Pujol insiste sur le « brouillage » des catégories. En cela, elle s’inscrit dans la continuité de la proposition de l’article précédent. Ce sont les pratiques qui sont qualifiées d’informelles en ce qu’elles mettent en scène l’émergence de territoires « intermédiaires, aux limites mouvantes, qui se recomposent sans cesse ». Les territoires ne sont pas informels, mais, insiste l’auteure, « ils naissent de cette perpétuelle confrontation entre formel et informel ». Dans un autre contexte, celui de minorités issues de l’immigration à Bruxelles, pour Abdelfattah Touzri les pratiques informelles s’apparentent à des stratégies de survie mais aussi à une stratégie de mobilité. Le territoire, devenu cadre de vie et cadre vécu, ainsi que l’entend la géographie sociale, permet, du fait qu’il relève d’une « régulation autonome », le déploiement d’activités économiques informelles, ce que l’auteur qualifie de « territoire informel ». Ce territoire est un territoire vivant. Sa dynamique est soulignée.
À partir de l’exemple des services à Phnom Penh et Caracas, respectivement, Valérie Clerc et Luisa Moretto insistent chacune à sa manière sur la façon dont s’imbriquent, s’alimentent politiques publiques et pratiques informelles. Le premier cas traite des politiques foncières et des marchés immobiliers. L’auteure part du constat de l’importance des quartiers informels dans le monde et de la place qu’ils occupent sur la scène urbaine internationale. À travers l’exemple de Phnom Penh, elle montre les interactions entre les politiques publiques, les pratiques légales et institutionnelles et les pratiques informelles pour conclure sur le caractère inopérant de toute tentative de dichotomie entre ce qui serait formel et ce qui ne le serait pas.
Dans sa contribution sur la coproduction du service d’eau à Caracas, Luisa Moretto se penche sur la recomposition de l’espace intra-urbain. L’intérêt de l’approche développée tient à ce que l’auteure appelle à juste titre la « coproduction », c’est-à-dire le jeu qui s’instaure entre des pratiques de démocratie participative, en cours au Venezuela aujourd’hui, et le contrôle in fine exercé par le pouvoir central. Passant du combat contre des formes informelles d’accès à l’eau à la reconnaissance et au soutien de certaines pratiques informelles, de nouveaux arrangements collectifs apparaissent, produisant des formes originales d’architecture politique qui ne présagent en rien d’une future prise en compte plus effective de la participation des populations locales à la prise de décision, en matière d’accès à l’eau potable. En retour on assiste à une « recomposition de l’espace des barrios ». La création de comités techniques pour l’eau, dispositif qui équivaut à une canalisation de la participation citoyenne illustre l’imbrication entre décisions officielles et pratiques informelles, elle n’évince pas pour autant l’effet pervers de la mesure : il revient aux municipalités d’en définir le fonctionnement.
Finalement, la contribution de Saïd Belguidoum et Najet Mouaziz sur les paradoxes de la ville algérienne fait de l’informel le lieu d’émergence de « nouvelles formes d’urbanité », que les pouvoirs publics doivent prendre en compte dans un souci d’asseoir leur légitimité. Les « dysfonctionnements visibles » ne sont en fait que la manifestation de l’hybridation caractéristique de la ville algérienne. Ils sont en quelque sorte le creuset à partir duquel va se construire la « ville en devenir ». Le gisement de « compétences habitantes » constitue non seulement le paradoxe mais toute la richesse de la ville en construction.
Faire de l’espace et de la ville les catégories centrales d’une discussion sur l’informel relevait d’une gageure. Ce numéro représente bien une invitation à poser l’intrication comme base de l’analyse de ces pratiques et politiques dites « informelles », qui, respectant l’étymologie, indiquent bien que loin de ne pas avoir de forme, d’être informes, elles correspondent à une mise in forma. En outre, elles renseignent sur l’évolution des sociétés contemporaines, ce que les analyses de socio-économistes et de géographes qui s’étaient penchés sur la notion avaient bien indiqué et dont il n’est pas exclu que certaines puissent un jour (enfin ?) alimenter la réflexion pour l’action. Nous sommes pleinement conscients d’avoir tout au plus ouvert une porte et n’avons nullement la prétention d’avoir fait le tour de la question, en espérant que d’autres chercheur(e)s suivent ce chemin après nous, notamment en approfondissant l’approche comparative, essentielle sans doute ici plus qu’ailleurs tant l’informel est soumis à de nombreuses injonctions, toujours fondées à la fois sur des idéologies et sur des « exemples » qui ne tardent jamais à devenir des « modèles » supposés reproductibles.

(1) On remarquera d’ailleurs qu’il ne semble guère plus aisé de définir le formel : qui en propose une définition autrement que vis-à-vis de son contraire ?.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

OSTROWETSKY, S. (sous la dir. de). 1996. Sociologues en ville, Paris, L’Harmattan.

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