Imprimer

N° 144-145 : Les pratiques populaires de l’espace



Editorial. Les pratiques populaires de l’espace

par Thomas SAUVADET et Marie-Hélène BACQUÉ

Existe-t-il des usages populaires de l’espace, c’est-à-dire des façons spécifiquement populaires d’occuper, d’utiliser voire de transformer l’espace ? Comment définir le caractère « populaire » de tel ou tel usage ? Ces pratiques se renouvellent-elles ? Telles sont les questions que nous avons voulu aborder dans ce dossier.
Le terme « populaire » renvoie ici à des milieux sociaux qui se trouvent au bas de l’échelle sociale structurée par la division du travail, et qui jadis incarnaient « le Peuple » du fait qu’ils représentaient la très large majorité de la population. Les usages de l’espace seraient spécifiquement « populaires » à partir du moment où ils se démarqueraient de ceux des milieux sociaux supérieurs. Certains usages populaires peuvent avoir été diffusés et parfois récupérés et transformés par les catégories sociales supérieures, auquel cas ils perdent alors leur caractère spécifiquement populaire pour ne conserver qu’une origine populaire, tout comme certaines pratiques ne gardent à l’inverse qu’une origine élitiste du fait qu’elles se soient démocratisées.
Des travaux d’Arlette Farge (1979) sur le Paris du XVIIIe siècle aux aventures du Gavroche de Victor Hugo et plus récemment aux analyses des groupes de jeunes des rues, de nombreux récits littéraires, historiques ou sociologiques, ont décrit l’utilisation quotidienne et extensive de la rue comme un usage spécifiquement populaire de la ville, faisant de l’espace public un lieu de vie. Pour les plus précaires, cet espace peut devenir un espace « total », l’espace de toutes les activités, relations et émotions de la vie : un lieu de repas et de repos, de loisir, d’entraide, de commerce, d’illégalismes, de rivalité, de violence, de rencontres amicales et amoureuses, d’attente et d’urgence, de fête, d’ivresse et de drame… Espace aussi de la confrontation sociale car ces pratiques populaires peuvent être vécues comme dérangeantes ou déplacées par d’autres groupes sociaux.
« ‘Rentrons chez nous’, dit Gavroche sortant d’une maison pour retrouver la rue. En peu de mots, le génie de Victor Hugo exprime la réalité de la vie des couches urbaines prolétarisées. Ce qu’Arlette Farge décrit pour le Paris du XVIIIe siècle vaut encore, toutes choses égales par ailleurs, à la fin du siècle suivant : la rue est l’habitat du peuple, l’espace dans lequel il vit, sinon loge. Car les conditions de logement du plus grand nombre ont si peu évolué en un siècle que la rue reste toujours le complément naturel, l’appendice immédiat du réduit domestique » (Flamand, 2001, p. 50). Si les conditions de vie, et de logement, ont rapidement évolué durant les Trente glorieuses, jusqu’à entraîner le repli d’une large partie des classes populaires sur l’espace privé (Schwartz, 2002), certains usages demeurent et sont même aujourd’hui parfois renforcés par les difficultés économiques des milieux populaires, par la crise du travail et du logement, par les inégalités Nord/Sud et l’arrivée d’une population immigrée en situation d’urgence, destinée aux marchands de sommeil, au logement social, parfois insalubre, voire aux bidonvilles. Dans ce contexte, l’utilisation de l’espace public comme lieu de vie s’impose avec la force de la nécessité pour les fractions des classes populaires les plus démunies, souvent d’origine immigrée, dont les usages de l’espace tendent de ce fait à être interprétés à travers le seul prisme culturaliste alors qu’ils correspondent aussi à des nécessités socio-économiques.
Les représentations sociales, culturelles et scientifiques des pratiques populaires de l’espace ont varié dans le temps. À la fin des années 1960, c’est au moment où les quartiers populaires anciens commencent à disparaître que la photographie, le cinéma ou les sciences sociales en montrent une image positive, celle de la solidarité, de la vie collective de la rue (Topalov, 2001). Aujourd’hui, ces usages sont perçus comme étant ceux des exclus, des marginaux, des étrangers, des délinquants dont la présence stagnante dans l’espace public est jugée problématique, une problématique particulièrement sensible dans les cités HLM, les centres commerciaux, les gares ferroviaires… Ils sont stigmatisés y compris par certaines fractions des classes populaires.
Le numéro « Usages populaires de l’espace » avait l’ambition d’analyser la genèse socio-économique des usages populaires de l’espace (1). Il avait également l’ambition de décrire la façon dont ces usages pouvaient varier en fonction des spécificités culturelles locales, nationales ou autres. Enfin, il souhaitait rendre compte des représentations de ces usages populaires de l’espace : représentations artistiques ou politiques, profanes ou scientifiques, culturalistes ou matérialistes, positives ou négatives.
Les articles sélectionnés accordent une part importante à la problématique de la cohabitation entre usages populaires et usages des classes supérieures, c’est-à-dire le partage difficile de l’espace là où se rencontrent des personnes de classe populaire et des classes supérieures. Ce partage s’effectue ici dans des espaces traditionnellement populaires mais qui ont éveillé la convoitise des classes supérieures : il s’agit des espaces populaires les plus attractifs (quartiers centraux des grandes villes, espaces naturels spectaculaires…). C’est un monde populaire envahi, repoussé, rejeté, qui sait parfois s’adapter, détourner, s’opposer, résister, oserions-nous dire, s’il ne manquait pas le plus souvent une conscience et une organisation du conflit.
L’article de Manuel Charpy nous entraîne dans le Paris de la première partie du XIXe siècle pour nous montrer, à travers le cas des échoppes et avant que n’adviennent les grands travaux, comment l’espace public est conçu puis produit comme un espace vide, débarrassé des petits commerces populaires qui « l’encombrent », un espace sous contrôle dédié aux commerces patentés et à la circulation des marchandises et de chalands.
Les deux articles suivants analysent des contextes de gentrification, thématique qui a déjà été au coeur d’un précédent numéro d’Espaces et sociétés(2) La transformation des quartiers populaires par l’arrivée de couches moyennes et supérieures passe en effet par une cohabitation, parfois une confrontation de pratiques sociales différentes qui peut être à la source de conflits d’appropriation de l’espace. Si l’image mythique du quartier populaire est réappropriée par les nouveaux habitants, c’est avant tout comme décor urbain mais avec des pratiques normées.
Anne Clerval nous emmène dans les quartiers populaires et immigrés du Bas-Belleville (10e-11e arrondissements) et de Château-Rouge (18e) à Paris, pour nous montrer la persistance de certains usages populaires de la rue et de l’espace public, des usages qui se prolongent d’une vague d’immigration à l’autre, en transcendant les origines nationales et, aujourd’hui, en parvenant à masquer et à retarder le processus de gentrification en cours. Usages populaires et gentrification apparaissent ici directement en concurrence. Le processus de gentrification semble progressivement s’imposer grâce au soutien des autorités publiques mais pour qu’il aboutisse il faudrait que disparaissent les pratiques populaires de l’espace et notamment les commerces « exotiques » et leur clientèle immigrée.
Matthieu Giroud nous mène à Lisbonne où, là aussi, de vieux quartiers populaires sont l’objet de la convoitise de gentrifieurs soutenus par les autorités publiques. Ainsi, dans le sillon creusé par l’organisation de l’exposition universelle de 1998, les autorités publiques et privées ont entrepris la « reconquête urbaine » d’Alcântara. Derrière le respect affiché de la mémoire industrielle et du contexte social local, cette « reconquête » s’est accompagnée de la production d’espaces rénovés dont l’accès s’avère de plus en plus sélectif. L’article analyse la manière dont les personnes des milieux populaires, de par leurs pratiques et usages, continuent à s’assurer un accès aux ressources de ces lieux. Il souligne leur faculté à s’adapter aux contraintes imposées par la stratégie commerciale du projet de réaménagement.
Frédérique Chlous-Ducharme et Philippe Lacombe nous montrent ensuite comment les activités de ramassage ou de prélèvement sur l’espace littoral et maritime de la côte atlantique, qui étaient des usages populaires méconnus et socialement peu valorisés en dehors des groupes concernés, sont aujourd’hui investies par différentes catégories sociales, entraînant des problèmes de cohabitation, de gestion des ressources et de réglementation des usages. Les auteurs y observent la diffusion des usages populaires et la création d’alliances qui semblent dépasser les logiques de classe (par exemple entre pêcheurs d’origines sociales, et géographiques, désormais diverses), mais aussi la transformation, la réappropriation et la légitimation des usages populaires par des catégories sociales supérieures, des catégories qui, là encore, semblent « gagner du terrain » dans ces espaces convoités.
Les deux articles suivants s’attachent à comprendre la façon dont se recomposent ou se prolongent des pratiques populaires dans des contextes sociaux et urbains en transformation. L’article de Cécile Cuny nous conduit à Berlin-Est après la réunification, dans le quartier Nord du grand ensemble de Marzahn, pour analyser le rapport à l’espace de trois ménages au statut socioprofessionnel identique (leurs ressources principales proviennent des aides sociales) mais qui développent des usages différents du logement. Pour l’auteur, cette différenciation s’explique par la composition sociale et l’inscription géographique des réseaux d’interconnaissance dans lesquels leurs membres sont insérés. Les usages « populaires » sont ici marqués par une forte sociabilité entre voisins appartenant au même groupe familial élargi et témoignent d’un faible capital culturel et social, en plus d’un faible capital économique.
Enfin l’article d’Abdoulaye Gaye appréhende la fonction sociale du dancehall à la Jamaïque pour les classes populaires. Dans un contexte de crise multiforme, le dancehall (musique des « sound systems ») est perçu comme un lieu de dépassement des incertitudes de la réalité sociale. Mais il reste un lieu paradoxal, à la fois espace de refuge dont les consommateurs adoptent une stratégie hédoniste qui renverse ponctuellement les valeurs des classes dominantes et expression d’une domination culturelle.

(1) Pierre Bourdieu a montré la genèse socio-économique du rapport au futur : à ce sujet, lire « Une expérience sociale : des hommes sans avenir », dans les Méditations pascaliennes (1997, pp. 318-322). Lire également le travail de Michel Pialoux (1979) au sujet de l’impact du travail intérimaire sur le rapport au futur de la jeunesse populaire..
(2) « La gentrification urbaine », Espaces et sociétés, n° 132-133, 2008.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BOURDIEU, P. 1997. Méditations pascaliennes, Paris, Seuil.
FARGE, A. 1979. Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard.
FLAMAND, J.-P. 2001. Loger le peuple. Essai sur l’histoire du logement social, Paris, La Découverte.
PIALOUX, M. 1979. « Jeunesse sans avenir et travail intérimaire », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 26-27.
SCHWARTZ, O. 2002. Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, PUF.
TOPALOV, C. 2001, « The Neighborhood of the Social Sciences in the 1950s and 60s: hree Cross-National Case Studies », contribution au séminaire Science and the City, Berlin, Max Planck Institute for the History of Sciences »

consulter l'article en ligne

N° 144-145 : Les pratiques populaires de l’espace


Imprimer