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N° 146 : Paysage et environnement



Éditorial.

par Denis DELBAERE et Frédéric POUSIN

Le contexte actuel de l’aménagement des métropoles conduit les acteurs à reconsidérer en profondeur le statut de l’espace physique, notamment ses limites, ainsi qu’à penser cet espace en termes de paysage et d’environnement. Comment caractériser en propre l’espace métropolitain ? Un périmètre quel qu’il soit n’y suffirait pas, l’espace étant défini autant par des flux, qu’ils soient économiques, informationnels et humains, que par des réseaux qui lient les métropoles entre elles (1). Une autre perspective se fonde sur des pratiques telles que les mobilités pendulaires ou la surfréquentation temporaire des centres historiques ou des grands centres commerciaux situés en périphérie. Cette entrée par les pratiques sociales a conduit certain s à préférer la notion de « conditionmétropolitaine » à celle de « territoire métropolitain (2) ».

Quoi qu’il en soit, l’espace résiste. En effet, la réalité physique de l’espace ne peut échapper totalement, bien au contraire, elle s’impose à tout projet métropolitain, comme le révèlent diverses études et projets en cours (3). C’est en termes de lieux de vie, d’environnement et de paysage, que l’espace physique trouve son existence face à une dématérialisation toujours plus prégnante. Pour faire d’une métropole un projet, il convient de résoudre l’articulation difficile des sous-ensembles, souvent hétérogènes, qui composent un territoire. Les espaces intermédiaires, les friches par exemple, représentent alors de véritables enjeux, économiques, mais aussi environnementaux et paysagers. De même, en va-t-il de la rencontre avec les terres agricoles, dont le potentiel productif peut devoir être préservé. En outre, il n’apparaît plus guère envisageable de gérer les déplacements sans reconsidérer la place et le rôle des infrastructures sur le territoire, sans hiérarchiser les différentes polarités qui se sont constituées au cours du temps. Autant de questions qui débouchent sur des problématiques tant environnementales, à l’heure du développement durable, que paysagères, dans la mesure où le paysage ouvre, certes, sur une géographie, sur l’espace public, mais aussi sur une épaisseur historique.

À l’échelle de la planification, projets de paysage et projets environnementaux réactualisent des figures telles que ceintures vertes, corridors biologiques, trames vertes, etc., afin de préserver les espaces ouverts tout en permettant le développement urbain. Le Schéma directeur de la Région Île-de-France (SDRIF), adopté en septembre 2008, en fournit un excellent exemple. Il met en place une logique de cadrans, de faisceaux et d’espaces ouverts qui procureraient un support pour les projets de paysage. Par ailleurs, le projet de paysage est présent à d’autres échelles à travers les chartes paysagères dans des cadres institutionnels, notamment les Parcs naturels régionaux, où l’écologie joue aussi un rôle important dans la planification territoriale.
Les projets de paysage se sont développés sous l’impulsion des politiques publiques, nationales d’abord, européennes ensuite grâce à la Convention européenne du paysage signée en 2002 (4). En France, la Loi de 1993 sur le paysage rend obligatoire pour toute procédure d’urbanisme et d’aménagement la prise en compte du paysage quotidien dit ordinaire. Depuis lors, de nombreuses politiques publiques ont été impulsées, des outils d’intervention et de gestion ont été élaborés dans des perspectives d’aide à la décision, d’orientation et de coordination de l’action sur les paysages (plans de paysage, atlas de paysages, observatoires du paysage, chartes…). Aujourd’hui les outils élaborés à la faveur de ces diverses politiques publiques semblent arrivés à un terme, la nécessité de les renouveler se fait de plus en plus sentir. Des réflexions méthodologiques se font jour de même que des investigations plus fondamentales qui intègrent une mise en perspective historique (5). La profession de paysagiste, quant à elle, s’est amplement développée et, petit à petit, les paysagistes sont devenus des acteurs incontournables des démarches d’aménagement.
La Convention européenne du paysage prône la mise en oeuvre de politiques explicitement dévolues au paysage, autour d’actions de protection, de gestion et d’aménagement ; elle appelle à l’intégration du paysage dans les politiques existantes d’aménagement du territoire et à la participation de la société civile à l’ensemble de ces projets. L’élargissement considérable du domaine du paysage qui s’ensuit et en particulier des formes d’action qu’il nécessite n’est pas sans poser problème.
De même que la rencontre avec le développement durable qui s’appuie principalement sur le domaine de l’écologie. La prise en considération actuelle des enjeux écologiques et sociaux, chapeautés par l’appellation de durabilité est censée générer des réorientations, encourager l’innovation et le renouvellement dans le domaine de l’aménagement, notamment dans les démarches de projet.

Toutefois, la confrontation des projets de paysage et d’environnement aux réalités du terrain est parfois problématique, dans le contexte d’une maîtrise d’ouvrage de plus en plus morcelée, et souvent héritière d’une culture technique étrangère à ces notions. Quelles stratégies les concepteurs mobilisent-ils pour palier cet écueil ?
En outre l’expansion urbaine questionne tant les problématiques de l’environnement que celles du paysage : elle suscite de nouveaux positionnements, mais fait-elle émerger de nouveaux objets et de nouvelles méthodes ?
Fidèles à la focalisation de la revue, nous n’avons pas souhaité aborder l’aménagement prioritairement à partir du développement économique et social, mais bien privilégier la dimension spatiale de telle sorte que les pratiques sociales et les stratégies de développement économique soient ici pleinement parties prenantes des transformations spatiales.

Le présent numéro a souhaité faire le point sur les mutations dans les modes d’action qui résultent de la confrontation entre demande de paysage et d’environnement, processus de projet d’aménagement et jeux d’acteurs sur le terrain.
Il rassemble des exemples de situations d’aménagement, dans divers contextes nationaux, où les questions ci-dessus évoquées peuvent se rencontrer et produire des mutations, ou engendrer des inerties, dans les logiques de conception des projets. Plus généralement, il s’attache à interroger la rencontre des discours et des pratiques de projet sur le paysage, l’environnement et la biodiversité, ainsi qu’à en analyser les effets.

María Carman interroge la réalisation de deux parcs, un parc de la mémoire et un parc naturel en lieu et place d’un bidonville sur les bords du Rio de la Plata à Buenos Aires. Ce ne sont pas tant les projets en eux-mêmes qui retiennent son attention que les arguments paysagers et écologiques revendiqués par les politiques publiques qui maltraitent les populations vivant dans ce bidonville. Celui-ci est, en effet, occupé par une population doublement marginalisée, en tant que pauvre et minorité sexuelle. L’auteur montre comment le discours sur la mémoire ainsi que celui sur le paysage comme patrimoine naturel servent en fait des objectifs de valorisation foncière. Elle montre aussi qu’un discours écologique introduit un système de valeurs et de hiérarchies qui est motivé par des intérêts humains.
Dans le discours officiel, les habitants sont perçus comme une nuisance. Le travail de l’ethnologue permet de déconstruire ces argumentations, notamment en explicitant, avec finesse, le lien que les populations entretiennent avec la nature. Nous prenons conscience de la complexité des enjeux soulevés par les discours sur le paysage et l’écologie, qu’ils soient instrumentalisés ou qu’ils traduisent la manière dont les divers groupes sociaux construisent leur rapport symbolique à la nature.

C’est à l’aune du traitement des éclairages en milieu urbain et des paradoxes qu’il engendre que Sandra Mallet aborde la rencontre entre paysage et environnement, confrontant les discours de l’« urbanisme lumière » à ceux des politiques d’éclairage des villes soucieuses de combattre la pollution lumineuse. À partir de trois terrains d’étude à Paris, Saint-Denis et Bordeaux, elle souligne les confusions qui s’attachent à cette notion de pollution lumineuse et surtout les moyens presqu’exclusivement technicistes qui sont mis en oeuvre pour la réduire. L’hypothèse de l’auteur est qu’une meilleure prise en compte de l’environnement urbain nocturne qui intégrerait pleinement ses usages spatiaux permettrait de s’acheminer, exemples à l’appui, vers une meilleure maîtrise de cette pollution lumineuse. L’auteur renvoie dos à dos l’approche techniciste de la lumière et l’approche esthétique, qu’elle place du côté du paysage.

En retraçant l’histoire des politiques publiques concernant l’aménagement des bords de la Meurthe à Nancy, Sylvie Salles analyse un moment heureux de l’hybridation entre projet environnemental et projet de paysage. En effet, le projet de paysage, à travers ses multiples composantes, décrites dans leur matérialité, est tourné avant tout vers les usages et l’appropriation des rives de la Meurthe par ses habitants, redessinant ainsi les contraintes environnementales liées aux risques d’inondation. Autour de la maîtrise des risques se rencontrent une culture de paysagiste et une culture d’ingénieurs, et la ville de Nancy s’engage dans un projet qui mobilise à la fois des techniques hydrauliques, des contraintes d’usage et des savoir-faire paysagistes. Un tel croisement des savoir-faire vient relayer une focalisation sur des contraintes environnementales pour atteindre une valorisation des espaces riverains du cours d’eau, qui ne se réduit pas à une requalification économique. Le changement de regard sur la rivière et ses dangers se manifeste dans des aménagements matériels qui font appel à des dispositifs techniques de gestion des crues et qui sont aussi des dispositifs paysagers, ouverts à l’usage. Aujourd’hui l’élargissement métropolitain change la donne, dans la mesure où il réintroduit une vision stratégique qui s’appuie sur un discours écologique, au détriment de l’hybridation des problématiques paysagères et environnementales comme des cultures professionnelles.

Olivier Labussière et Alain Nadaï explorent la mise en oeuvre de la politique éolienne, au sein du Parc naturel de la Narbonnaise, politique environnementale dont les enjeux de paysage lors de sa territorialisation sont importants. L’article porte sur la mise en oeuvre d’une charte éolienne dont la réalisation est confiée par les divers acteurs de la planification – élus, experts du PNR, partenaires financeurs (ADEM, région et DIREN) –, à deux cabinets d’urbanisme et de paysage. L’analyse s’attache à montrer le rôle joué par les formes de représentation en tant que support de dialogue entre les différents acteurs, au sein d’une activité de conception, appréhendée dans la diversité de ses pratiques. Les auteurs s’appuient sur la distinction théorique établie par Gilles Deleuze et Félix Guattari entre carte et calque pour penser les relations d’ouverture sur le réel des formes graphiques, à travers la construction d’un sens saisi dans les processus sociaux de son élaboration. Si en matière d’éolien, l’importance de coordinations institutionnelles ouvertes est souvent soulignée, cet article propose un point de vue original qui explore les logiques représentationnelles dans un processus collaboratif, en tant que facteurs favorisant l’expérimentation dans la conduite de projet.
Enfin il nous a semblé utile dans ce numéro de recueillir le témoignage d’un paysagiste qui, de longue date, a inscrit sa pratique professionnelle au croisement d’une approche écologique. À partir de l’exemple de plusieurs projets, réalisés depuis une trentaine d’années, le lecteur pourra suivre l’impact de l’institutionnalisation de l’écologie sur un parcours professionnel de paysagiste. La valorisation sociale de l’écologie a conduit les paysagistes à mieux valoriser une compétence horticole qu’ils avaient eu tendance à dénier en inscrivant leur action dans le champs de l’aménagement au cours des années 1970. En outre, cet entretien permet d’aborder la mise en oeuvre de l’écologie dans des projets d’aménagement à une autre échelle que dans les autres articles du dossier. En effet, un acteur du projet de paysage explicite le regard qu’il porte sur l’écologie et les collaborations qu’il met en oeuvre avec ses collègues écologues. Ce faisant, il souligne ce qui le rapproche et le distingue de ceuxci. Pour lui, la dimension symbolique s’avère être au centre du projet de paysage : ainsi un système d’épuration de l’eau par phytoremédiation ne peut tirer sa valeur seulement de ses performances technique et économique, mais bien plutôt de sa capacité à s’inscrire dans un projet porteur d’imaginaire et de valeurs d’usage. Outre son insistance sur la place tenue par le projet au regard des acteurs professionnels, cet entretien fait entrer le lecteur dans la compréhension des choix d’aménagements qui sont faits, il en explicite certains ressorts. En effet, une situation de projet étant susceptible de déboucher sur plusieurs solutions, François-Xavier Mousquet montre l’importance des négociations entre acteurs, et la mise en cohérence des choix qui sont faits. L’entretien décrit plusieurs situations où écologie et paysage sont à l’oeuvre de manière harmonieuse.

Au terme de cette approche des relations entre paysage et environnement, le constat s’impose d’une grande variété de situations, allant du dialogue fructueux décrit par François-Xavier Mousquet et Sylvie Salles, aux malentendus évoqués par Sandra Mallet, voire à la terrible collusion décrite par María Carman.
Car la convergence entre les deux approches peut aussi renforcer ce qu’elles peuvent avoir d’agressif à l’égard de la diversité sociale. Les politiques et projets de paysage et d’environnement, lorsqu’ils sont menés au service d’enjeux de valorisation du foncier, arguent volontiers de la préservation d’un paysage naturel au nom du patrimoine, ou également de la pureté environnementale, pour légitimer l’exclusion d’une catégorie d’habitants particulièrement marginalisée.
On est loin ici de l’expression du rapport symbolique que les individus entretiennent avec leur environnement, vanté par la Convention européenne du paysage, et qui passe par la reconnaissance des habitants et de leurs pratiques, notamment spatiales. C’est aussi pour une connaissance et une reconnaissance des pratiques spatiales des citadins que plaide Sandra Mallet, pratiques qui sont absentes à ses yeux des discours de l’« urbanisme lumière », comme des approches environnementales qui se focalisent sur la pollution nocturne, sur les effets de l’éclairage nocturne sur les écosystèmes. Or l’écologie, si elle est une discipline scientifique produisant des connaissances vérifiables et opposables n’en doit pas moins être appropriée, au même titre que d’autres savoirs, pour participer pleinement d’un projet, qu’il soit de paysage comme le rappelle François-Xavier Mousquet, ou plus largement d’aménagement comme le projet pour les rives de la Meurthe dont traite Sylvie Salles. Un projet d’aménagement convoque des pratiques professionnelles, sociales, voire artistiques qui ne peuvent être éludées au profit de stratégies économiques et politiques.
Les formes d’hybridations entre plusieurs compétences professionnelles, que décrit Sylvie Salles lorsqu’une convergence entre paysage et environnement s’opère, et qui s’expriment dans certains dispositifs techniques, résultent en fait d’un long travail de dialogue et de négociation que laisse entrevoir François-Xavier Mousquet, mais qu’Olivier Labussière et Alain Nadaï proposent d’appréhender au travers des formes de représentations dont se dotent les différents acteurs d’un projet d’aménagement. L’explicitation du rôle joué par ces formes de représentation complexes met au jour les trajets par lesquels s’élabore une politique éolienne.

Les articles de ce dossier d’Espaces et Sociétés montrent enfin que la rencontre du paysage et de l’environnement ne relève pas d’une actualité promue par le Grenelle de l’environnement. Pour en penser les figures, il est nécessaire de se placer dans une temporalité qui inclut les trente dernières années au moins (6). De même qu’il est nécessaire d’entrer dans la compréhension des démarches de projet, à différentes échelles, quitte à focaliser l’analyse sur certaines d’entre elles seulement pour explorer une situation d’aménagement particulière. La tension entre l’échelle des politiques publiques, les pratiques sociales des habitants et les pratiques professionnelles des acteurs est fertile pour le chercheur, mais la traversée et l’articulation des différentes échelles peut aussi bien être un fil rouge pour celui-ci.

(1).Pour un aperçu des différentes analyses de la métrople, on se réfèrera utilement à O. Mongin, 2008, « Les chantiers du grand Paris. Quelle reconfiguration territoriale ? Quelle reconfiguration démocratique ? », Esprit, Octobre, pp. 60-69.
(2).Cf. la contribution de l’équipe AUC (D. Klouche + L’AUC, Ohno LAB, Avant, P. Cribier, Citec, Ladrhaus, M. Suire, I. Thomas) à la Consultation internationale pour l’avenir du Paris métropolitain, mars 2009, présentation sous le titre « AUC, Grand Paris stimulé », AMC Le Grand Pari(s), n° hors série 2009, pp. 80-100.
(3).Outre les nombreux travaux sur le futur métropolitain de l’agglomération parisienne, on se réfèrera aux études prospectives lancées en 2010 par les métropoles régionales telles Nantes 2030 ou Amiens 2030.
(4).Pour une analyse synthétique des relations du paysage aux politiques publiques, on se reportera au numéro 2 du volume 1 de la revue Développement durable et territoires et en particulier à l’article introductif de A. Sgard, M.-J. Fortin, et V. Peyrache-Gadeau, 2010, « Le paysage en politique », Développement durable et territoires [En ligne], vol. 1, n° 2, Septembre 2010, mis en ligne le 23 septembre 2010. URL : http:// developpementdurable.revues.org/8522
(5).Cf. A. Pernet, 2010 « Les ressorts d’une médiation paysagiste : l’expérience de l’atelier des paysages en vallée de l’Ance (Parc naturel régional Livradois-Forez) », Actes du Colloque international Développement durable des territoires : de la mobilisation des acteurs aux démarches participatives, Clermont-Ferrand, Cahiers du Ceramac.
Pour une mise en perspective historique de l’action paysagère, cf. la thèse en cours d’Alexis Pernet Le grand paysage en projet, entre construction institutionnelle et territoire vécu. L’expérience de l’atelier des paysages en vallée de l’Ance, Parc naturel régional Livradois-Forez, Université de Paris 1, École doctorale de géographie de Paris.
(6).Pour une approche qui adopte une perspective historique, cf. M.-C. Robic et N. Mathieu, 2001, « Géographie et durabilité : redéployer une expérience et mobiliser de nouveaux savoir-faire », dans M. Jollivet (sous la dir. de), Le développement durable, de l’utopie au concept, Elsevier, pp. 167-190.

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