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N° 151 : Urbanité et tourisme



Éditorial. Urbanité et tourisme : une relation à repenser

par Stéphane NAHRATH et Mathis STOCK

L’urbanisation et la touristification constituent depuis plus d’un siècle deux processus majeurs de développement des sociétés occidentales, puis mondiales, qui entretiennent des relations à la fois d’interdépendance et de tensions. Ces deux processus s’informent réciproquement au sens où l’urbain est fondamentalement à l’œuvre dans le touristique, et le touristique fait émerger de nouvelles formes et normes urbaines. Le tourisme est ainsi à l’œuvre dans de multiples recodages de l’urbain : il a fait émerger de nouvelles formes urbaines (comptoirs, complexes hôteliers fermés, îles-hôtels, quartiers touristiques, etc.), ainsi que de nouvelles formes d’urbanité, notamment dans les stations et les villes touristiques ; de même a-t-il contribué à modifier le regard sur les villes, par exemple au travers de la patrimonialisation et, plus récemment, de la « festivalisation » des centres-villes. De fait, l’urbanité pose la question de la qualité de l’urbain, telle qu’elle se manifeste à la fois dans l’organisation spatiale (concentrations, polarités, centralités, couplage entre diversité et densité des réalités sociétales), mais également dans le rapport à l’urbain tel qu’il se manifeste dans les phénomènes d’identité, d’altérité, de la « civil inattention » ou encore de l’attention à l’autre. Cette question du rapport à l’urbain indique, si besoin était, que le symbolique fait toujours partie de la question de l’urbanité, car le désir d’urbain et l’imaginaire géographique du tourisme fondent, de manière toujours croissante, la pratique des lieux contemporains. Ainsi, le regard touristique contribue au recodage des composants les plus anodins des espaces urbains en«attractions» touristiques. La patrimonialisation généralisée, soit la construction, toujours sélective, de toutes sortes de« vieilles pierres» comme valant la peine d’être vues&ndash et donc valorisées pour le sight-seeing– en est l’exemple le plus flagrant. Mais, le regard touristique s’exerce aussi sur leséléments (moins du quotidien, tels que les marchés(généralement définis comme«traditionnels»), la vie et les fêtes de quartier, les systèmes de transports publics, l’aménagement des espaces publics, etc. En un mot, les touristes sont fondamentalement des citadins et contribuent à transformer l’ensemble des lieux pratiqués en lieux urbains.

Ce lien étroit entre urbanité et tourisme est d’autant plus intéressant à investiguer que ces deux problématiques se sont le plus souvent ignorées par le passé : la recherche sur l’urbain a été marquée par une absence d’intérêt par rapport au tourisme, et la recherche sur le tourisme a été marquée par une absence d’intérêt par rapport aux problématiques urbaines (Duhamel et Knafou, 2007). Par exemple, on a longtemps considéré les pratiques touristiques comme étant motivées par une « fuite de la ville », en négligeant, ce faisant, le fait que le tourisme a précisément émergé, historiquement, dans les villes du Grand Tour, ainsi qu’en sous-estimant le fait que toute forme de lieu touristique implique l’émergence d’une certaine forme d’urbanité. Surtout, la question qui a été classiquement au centre de nombreux travaux concernait ce qu’on a appelé le « tourisme urbain » (1) qui focalisait, de manière relativement étroite, son attention sur les différentes manières dont le tourisme investit les villes. Ces travaux ont plus particulièrement porté leur attention sur le lien entre tourisme et économie urbaine (Judd et Fainstein, 1999), sur la répartition du tourisme dans les villes et les spécificités des « tourist-historic cities » (Ashworth et Tunbridge, 1990), ainsi que sur le marketing urbain qui recode la ville en tant que lieu destiné aux touristes (Pott, 2007).

Or, on peut montrer comment le tourisme, invention des citadins, cristallise les valeurs et les pratiques urbaines, ou encore les formes architecturales, et transfère cette urbanité en tous les lieux mis en tourisme, même en ceux que l’on juge a priori les plus éloignés du modèle urbain, tels que les stations ou villages touristiques, par exemple en montagne ou sur les littoraux (Équipe MIT, 2002). En effet, ces lieux s’urbanisent sous l’effet de ce transfert d’urbanité, voire de centralité et voient émerger des problèmes d’urbanisme, decirculation et de redistribution du capital économique, de rencontre de populations hétérogènes, de gouvernance urbaine, de pollution et de violence, etc. De plus, les aménités urbaines constituent la condition sine qua non pour que le tourisme s’y développe.

De manière à prolonger et surtout à renouveler les analyses existantes, ce dossier thématique vise à travailler, dans une perspective nouvelle et originale, les différents liens qui existent entre le rapport touristique au monde (pratiques, représentations, imaginaire, lieux) et les dimensions urbaines (urbanité, centralité, citadinité, espace public, normes urbaines) des sociétés contemporaines. Ce lien entre tourisme et urbanité n’est pas sans tensions ni contradictions. En premier lieu, le tourisme semble nécessiter une accumulation d’urbanité pour se développer, mais dans certains cas, celle-ci peut paradoxalement mener à des trajectoires de sortie du tourisme, comme dans la séquence historique menant de la station touristique à la ville touristique, puis au quartier résidentiel ou à la ville multi-fonctionnelle, telle qu’on peut notamment l’observer dans les cas de Malo-les-Bains ou de Brighton (Équipe MIT, op. cit.). Ensuite, les pratiques touristiques sont certes productrices et utilisatrices d’urbanité, mais peuvent également engendrer la destruction de celle-ci, comme par exemple dans le cas des processus de patrimonialisation et de touristification de certains centresvilles ou de certains autres espaces urbains particuliers dont les fonctions urbaines classiques sont temporairement ou définitivement sacrifiées au profit de leur mise en tourisme. Enfin, le tourisme est aujourd’hui en grande partie investi par un rapport marchand et un mode de production de la valeur économique de type capitalistique. Des formes d’appropriation et de dépossession (voire d’expropriation) du foncier et de l’immobilier, dont les luttes se focalisent autour des enjeux touristiques, peuvent ainsi être observées dans différents types d’espace urbain. La touristification a ainsi des effets sur l’ordre urbain établi, notamment par une nouvelle structuration socio-économique et politique – ceci dans les global cities tout comme dans les stations touristiques – par exemple à travers la gentrification, la requalification des valeurs foncières ou le spatial fix (Harvey) du capital.

Enfin, comment habiter touristiquement les différents espaces urbains ? Quels techniques, équipements, compétences et rapports aux autres habitants sont mis en oeuvre par le touriste ? Habiter touristiquement conduit à créer ou recréer des centralités : que ce soit dans les stations touristiques, les villes touristiques, ou encore les centres des métropoles, la co-présence de touristes et les pratiques ludiques de l’espace urbain modifient en profondeur la qualité d’espace. Il s’agit d’une appropriation d’un espace désormais apprêté pour la pratique touristique. Henri Lefebvre défend l’idée d’un droit à la ville et d’un droit à la centralité urbaine. Si initialement cette idée vise l’appropriation du centre par les résidents, on peut aujourd’hui s’interroger – à la lumière de la diversification des modes d’habiter à laquelle le tourisme participe pleinement – sur la pertinence (ou non) d’étendre cette proposition à l’ensemble des « habitants » (y compris les plus polytopiques), c’est-à-dire à l’ensemble de ceux qui pratiquent les centres, qu’ils y résident ou non de manière permanente (cf. la question de plus en plus pressante des résidences secondaires urbaines), et qui, pour y accéder, ont recours à toutes sortes de pratiques de mobilité. La question de la place du touriste (tout comme du résident temporaire) dans cet ordre urbain se pose en effet de manière croissante, notamment sous les angles du rapport à l’altérité, de la civilité, des normes urbaines ou encore du « droit à la ville ». Cette question n’est pas anodine : Georg Simmel l’avait déjà posée pour le « métropolitain » (Großstädter) habitant « sa » ville. Or, ce « métropolitain » est aujourd’hui mobile et pratique – parfois quasi simultanément – de nombreux lieux, et donc de nombreuses altérités, où le rapport touristique au monde amène des apprentissages et donc des civilités nouvelles. En ce sens, le tourisme peut être vu comme vecteur de diffusion d’un « processus de civilisation » au sens de la maîtrise de la violence (Elias), où l’Autre est recodé comme étant « ludique » et « pittoresque ». L’exotisme peut être ainsi compris comme un certain rapport de citadinité !

L’ordre chronologique des textes présentés dans ce dossier suit en quelque sorte la proposition, développée par M. Stock et L. Lucas concernant l’évolution historique des rapports entre urbanité et tourisme. Ainsi, dans leur article intitulé « la double révolution urbaine du tourisme », ces deux auteurs défendent la thèse selon laquelle l’on peut observer deux grandes formes historiques (successives) de relations entre urbanisation et touristification : dans un premier temps (1re révolution qui débute à la fin du XVIIIe siècle) la diffusion du tourisme contribue à l’urbanisation de nombreux lieux périphériques (ruraux, montagnards, puis littoraux), les faisant entrer, parfois brutalement, dans un espace d’urbanité international ; dans un second temps (2e révolution durant la seconde moitié du XXe siècle), le tourisme investit les centres de nombreuses villes et métropoles contribuant à l’émergence de proccessus de patrimonialisation, de touristification et, plus récemment, de « festivalisation » qui ont des effets considérables sur la recomposition urbanistique et sociale de ces espaces urbains.

Les textes de P.-O. Schut et É. Levet-Labry consacré au rôle des pratiques sportives et de loisirs dans la définition et l’urbanisation des sites touristiques en France, d’une part, et de M.-È. Férérol consacré au développement de la ville thermale de La Bourboule, d’autre part, illustrent bien cette « première révolution urbaine du tourisme ».
Dans leur texte, P.-O. Schut et É. Levet-Labry montrent ainsi bien, à partir des exemples du canoë-kayak et de l’alpinisme, comment le développement et l’institutionnalisation de ces deux activités physiques de loisirs entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle ont contribué à l’équipement, l’aménagement, puis l’urbanisation touristique de nombreuses régions périphériques rurales et montagnardes. Ils montrent également comment ces sportifs, provenant essentiellement de la bourgeoisie urbaine (dans un premier temps essentiellement parisienne, puis plus tard également provinciale), ont contribué à une diffusion de nouvelles formes d’urbanité dans ces nouveaux territoires touristiques.
Dans son étude historique sur le rôle du thermalisme dans l’essor de la ville touristique de La Bourboule entre le milieu du XVIIIe et le milieu du XXe siècle, M.-È. Férérol montre quant à elle comment le « capitalisme thermal » contribue à une urbanisation rapide, sur le modèle américain de la « company town », et en partie contre la volonté de la population locale, de cette petite ville du Puyde-Dôme en Auvergne. Dans ce cas également, on peut observer comment l’arrivée d’une population aristocratique et bourgeoise urbaine et cosmopolite opère un transfert des formes d’urbanité caractéristiques des grandes villes européennes vers ce lieu touristique, contribuant ainsi à doter cette petite ville d’à peine 2 000 habitants permanents, mais 5 000 curistes, d’une nouvelle centralité touristique d’importance internationale à la fin du XIXe siècle.

Les textes de B. Pradel et G. Simon consacré à l’appropriation, aussi bien physique que symbolique, d’une partie des berges de la Seine par le dispositif de Paris-Plage durant les mois d’été, d’une part, et de É. Flon consacré aux dispositifs touristiques dans le métro de Taipei, d’autre part, illustrent, quant à eux, la « seconde révolution urbaine du tourisme ».
À partir d’une analyse de l’imaginaire touristique de Paris Plage, ainsi que d’une observation in situ des pratiques des visiteurs, B. Pradel et G. Simon montrent ainsi bien comment la mise en scène de la sémiosphère touristique balnéaire a pour objectif d’opèrer une transformation, plus ou moins bien accueillie par les habitants des quartiers concernés, de la perception de cet espace central de la métropole, ainsi qu’une hybridation des comportements et des pratiques de ses visiteurs et habitants. La reproduction de ce dispositif, depuis un certain nombre d’années maintenant dans plusieurs villes européennes, témoigne du rôle croissant du tourisme et de la « sphère de la recréation » dans les processus de redéfinition des fonctions urbaines et les réaménagements des centres-villes en Europe ou ailleurs dans le monde.
À cet égard, le texte de É. Flon, qui analyse un dispositif de mobilisation de la sémiosphère touristique dans le métro de Taipei, en est une parfaite illustration. Plus concrètement, elle montre comment le quartier de Beitou est construit comme espace touristique pendant que le touriste chemine vers cette « destination ». Différentes « ambiances » qui mettent en scène différents aspects du quartier touristique sont proposées au touriste au sein même de l’espace du métro. Tout en étant mobile, le touriste se voit immergé dans une expérience sensorielle qui mobilise les référents classiques du tourisme, tels que l’urbain, les bains, le paysage, la cuisine, le patrimoine, la détente, la découverte, etc. Plus que la pratique touristique, ce sont précisément les référents symboliques du tourisme qui sont mis en scène dans le cadre du déplacement en métro.

Nous espérons qu’avec ce numéro thématique d’autres chercheurs seront incités à repenser la question du « tourisme urbain » dans la perspective de la relation toujours plus complexe entre tourisme et urbanité. Il serait en effet temps de ne plus faire référence uniquement à la seule forme urbaine appelée « ville » lorsque l’on pose la question des dimensions urbaines du tourisme. Repenser le lien entre urbanité et tourisme nous semble urgent afin de mieux comprendre les processus en cours.

(1). Voir sur cette question le n° 100/2000 d’Espaces et Sociétés intitulé « Tourisme en ville ».


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ASHWORTH, G. ; TUNBRIDGE, J. 1990. The Tourist-Historic City, Londres, Belhaven Press.
DUHAMEL, Ph. 2003. « Lieux touristiques », dans M. Stock (coord.), Le tourisme. acteurs, lieux et enjeux, Paris, Belin.
DUHAMEL, Ph. ; KNAFOU, R. (sous la dir. de), 2007. Mondes urbains du tourisme, Paris, Belin.
ÉQUIPE MIT. 2002. Tourismes 1. Lieux communs, Paris, Belin.
JUDD, D. ; FAINSTEIN, S. (sous la dir. de). 1999. The Tourist City, New Haven, Yale University Press.
KNAFOU, R. ; STOCK, M. 2003. « Tourisme », dans J. Lévy et M. Lussault (sous la dir de), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin,p. 931-934.
POTT, A. 2007. Orte des Tourismus, Münster, Transcript.

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