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N° 150 : Vers la ville «insulaire» ?



Éditorial. Vers la ville « insulaire » ? tendances globales, effets locaux

par Catherine BIBOU-ZACHARIASEN et Angela GIGLIA

Ce numéro d’Espaces et sociétés est consacré à ce que nous avons proposé d’appeler « ville insulaire ». Par ce terme, nous avons voulu évoquer un ensemble de phénomènes socio-spatiaux qui sont en train de modifier en profondeur non seulement le panorama urbain, mais aussi la sociabilité associée à la fréquentation des espaces publics et plus en général la manière de définir les règles d’usages des espaces communs.
En effet, au cours des trois dernières décennies de nombreuses grandes villes ont connu d’importantes transformations socio-spatiales, qui se sont exprimées dans la production de nouvelles formes architecturales articulées à de nouvelles pratiques urbaines, et cela s’est produit à l’échelle mondiale. Les causes de cette évolution des formes urbaines, qui touche l’espace résidentiel de proximité mais aussi presque tous les autres espaces des vies quotidiennes, sont multiples. Mais elles sont avant tout liées au développement du capitalisme contemporain, à la transformation de la structure productive, à la montée des services et des TIC, à la délocalisation-relocalisation des activités financières qui trouvent à s’investir dans un certain nombre de grandes villes mondialisées et dans des espaces spécifiques (immobilier résidentiel et de bureaux, centres commerciaux, de congrès, parcs à thèmes, etc.).
L’adjectif « insulaire » désigne la déconnexion des nouveaux morceaux de ville avec le reste du tissu urbain et leur propension à construire de l’« entresoi ». En son sein les artefacts de la cité insulaire jouissent d’une relative autosuffisance par rapport aux fonctions auxquelles ils étaient destinés et se présentent comme lieux dans lesquels il est possible de concentrer toute une série de services liés à la vie urbaine. Il s’agit en outre d’espaces qui sont physiquement bien délimités, et bien souvent protégés par différents systèmes de sécurité et de contrôle d’accès.
Si des phénomènes globaux ont été à l’origine de l’émergence de l’urbanisme insulaire, ses expressions locales peuvent être très spécifiques. Parfois la forme insulaire demeurera cantonnée à certains types d’espaces. Dans d’autres cas, elle remettra en cause tout le fonctionnement urbain. Ce modèle urbain va souvent de pair avec un système de transports spécifique : celui d’une importance particulière accordée aux déplacements individuels automobiles (et corrélativement de moindres investissements accordés aux transports publics) à travers la réalisation d’un réseau conséquent d’autoroutes urbaines afin depermettre aux « usagers » de rejoindre à partir d’une « cellule » de leur vie quotidienne, une autre « cellule » tout autant quotidienne.
Nous avons voulu nous interroger, et sur les nouvelles pratiques urbaines liées à ces espaces, et sur les effets que leur développement peut amener dans différents contextes urbains. Les articles réunis montrent que les premières comme les seconds constituent des thèmes de recherche importants pour comprendre les villes contemporaines et qu’il est nécessaire d’en étudier la spécificité dans la dimension locale.
La question de la régulation des relations sociales est également au coeur de la problématique de la ville insulaire. C’est pour cela qu’elle peut être lue comme le symptôme d’un changement de paradigme d’une sociabilité urbaine jusqu’alors conçue comme rencontre et échange entre des sujets hétérogènes. Le principe de la ville insulaire semble justement s’opposer à l’hétérogénéité et l’incertitude qu’elle impliquait. Sa logique est le résultat d’un affaiblissement du rôle du public dans la régulation urbaine et la production de l’espace.
Elle est aussi le produit d’un urbanisme de « projets », empilés sans cohérence entre eux, dans une sorte d’apothéose du principe fonctionnaliste qui « insularise » les groupes sociaux comme les fonctions urbaines et exacerbe l’idée de l’autonomie et de l’autorèglementation de chaque espace.
L’un des avantages les plus marquants des espaces insulaires, aux yeux de ses promoteurs, consiste justement en l’offre de périmètres de certitude, rendue possible à travers les dispositifs de contrôle et de réglementation intérieurs. Mais ces derniers vont bien au-delà des questions de sécurité. Les espaces hyper-contrôlés qui caractérisent ville insulaire se présentent comme réponse aux conditions d’incertitude propres à la société contemporaine.
En termes plus généraux, l’urbanisme « insulaire », remet en cause dans sa morphologie comme dans sa logique de fonctionnement ce qui a été considéré comme un fondement de la vie urbaine dans la ville moderne : la libre circulation dans l’espace public. Dans la mesure où l’urbanisme insulaire se compose de lieux privés à usage public (centres commerciaux, immeubles de bureaux, parcs thématiques, etc.) ou de lieux qui privatisent des portions de l’espace de proximité situé dans les alentours (ensembles résidentiels fermés ou rues privées), son emprise croissante dans les villes contemporaines conduit à repenser la définition classique de l’espace public associé à la ville moderne de la société industrielle. Si nous considérons l’espace public comme un lieu ouvert, où l’on peut circuler librement et relevant du domaine public, au sein duquel est possible l’expérience de la rencontre entre diverses personnes, il est évident que les espaces de l’urbanisme insulaire vont à l’encontre de ces caractéristiques. Sa logique de fonctionnement annule la distinction entre le domaine public et le domaine privé et dans le sens de la prolifération d’espaces privés gouvernés par des règles spécifiques (et consacrés à un usage public spécialisé, contrôlé et limité dans le temps et dans les modalités de son exercice).
Si ces nouvelles formes urbaines concernent une partie minoritaire de la population des villes où ell émergent, leur emprise spatiale, économique, politique et symbolique est forte et visible. Elles engagent des processus qui peuvent remettre en question l’ensemble de l’ordre urbain. Au-delà des règlements spécifiques qui les concernent, nous pensons qu’il faut porter une attention particulière aux nouvelles formes de sociabilité et d’urbanité qui sont produites en leur sein. Ces dernières tendent à se baser  chaque fois plus sur la logique de la  « reconnaissance de conformité » (1) c’est-à-dire sur le présupposé d’une homogénéité d’intention et de caractéristiques des usagers, plus que sur le présupposé de l’anonymat et de l’acceptation de la différence.
Il est intéressant de signaler que, loin de rendre plus « simple » l’usage et l’expérience des lieux (surtout quand il s’agit de lieux de loisirs ou de consommation) les espaces insulaires ne sont pas des endroits ordinaires pour leurs usagers, bien au contraire. Il s’agit presque toujours d’espaces qui impliquent un processus d’apprentissage. En ce qui concerne les règles d’usage, il suffit de noter ici qu’il s’agit d’espaces qui requièrent une pièce d’identification, ou un badge électronique, pour pouvoir être utilisés « correctement ». La logique du contrôle intérieur veut que l’usager ne soit pas anonyme et qu’il sache se comporter comme il faut. L’expérience urbaine dans la ville insulaire risque de ressembler de plus en plus à une sorte de parcours d’obstacles entre des espaces discontinus exigeant des usagers (consommateurs, clients, habitants, etc.) des compétences sophistiquées et une grande capacité à s’adapter aux règles et normes d’usage de chaque espace.

Les articles réunis dans ce numéro illustrent chacun à leur manière des variantes de ce modèle et montrent qu’il peut concerner des types de villes bien différents.

C’est certainement une version des plus exacerbées que l’on trouve dans le cas de la ville de Mexico. Emilio Duhau et Angela Giglia sont partis de la ville moderne idéal-typique telle qu’elle a émergé entre les XIXe et XXe siècle dans les pays industrialisés, où dominait la notion d’espaces publics marqués par le vivre-ensemble mais aussi par l’acceptation commune de normes d’usages. Depuis la fin du XXe siècle une nouvelle forme paradigmatique a fait son apparition d’où l’espace public a été progressivement vidé de son sens. Ce processus est le résultat d’une multiplication progressive des statuts du sol urbain. Mexico est un bon exemple de la prolifération de ces micro-ordres faits d’arrangements et de pratiques supposant une rupture par rapport à l’ordre urbain antérieur. On trouve de plus en plus d’équipements à fréquentation publique, concentrés dans une aire placée sous contrôle privé, sur le modèle du centre commercial ou du parc de loisir. Mais s’il s’agissait dans le cas précédent d’espaces privés à usages publics, on trouve aussi de plus en plus dans une ville comme Mexico d’espaces historiquement publics, comme une rue ou une portion de rue qui vont être fermées, à travers l’édification d’une barrière, surveillée par un gardien, à l’initiative d’associations de voisinage, privatisant de fait, une portion d’espace public, sans que les pouvoirs, publics, ne s’en émeuvent

Fanny Vuaillat analyse les nouvelles tendances de l’urbanisme insulaire à Recife, grande ville du nord-est brésilien où elle a mené sa recherche. Les promoteurs immobiliers développent dans leurs programmes les plus récents les prémisses d’une nouvelle forme urbaine. Les programmes proposés et construits dans les dernières années offrent toujours plus de sécurité, d’extraterritorialité et de coupure avec leur environnement.
La rhétorique du marketing immobilier argumente souvent autour des thèmes du développement durable, de l’éco-responsabilité, pour justifier la monopolisation au profit de quelques-uns des magnifiques espaces naturels aux confins de la ville. Privatiser po préserver devient alors l’argument à afficher.
L’auteur a enquêté dans deux de ces ensembles résidentiels. Au sein même d’un quartier populaire et délabré du centre-ville, de tours luxueuses de quarante étages ont été érigées. Des hauts murs, des vigiles et des guérites délimitent cet îlot de luxe dont l’extraterritorialité se manifeste par le contraste particulièrement violent entre les deux types d’espaces urbains dont l’un est inclus dans l’autre. Dans l’autre cas, plusieurs hautes tours de luxe ont été construites dans un vaste espace urbain totalement clos et sécurisé, agrémenté de jardins et d’équipements sportifs et de loisirs. Un accès direct et sécurisé le relie directement à un grand centre commercial voisin. Dans ces véritables forteresses résidentielles, les habitants trouvent sur place tous les services de la vie quotidienne et peuvent ainsi vivre presqu’en isolement total. Une route « sécurisée » les mène directement à l’aéroport de Recife, d’où ils peuvent ainsi s’échapper sans avoir à affronter le désordre et les dangers de la ville où ils sont censés résider.

Dans la ville de Las Vegas, dans l’ouest des États-Unis d’Amérique, Le Strip est un grand boulevard le long duquel se sont construits les hôtels-casinos et les attractions touristiques qui ont fait la réputation de cette capitale mondiale du jeu. Pascale Nédélec nous rappelle que dès l’origine ce boulevard a été pensé et construit en tournant le dos à la ville.
Visité par plus de 36 millions de touristes par an, le Strip représente un espace monofonctionnel entièrement tourné vers le tourisme à l’intérieur d’une aire urbaine beaucoup plus vaste. Il constitue en ce sens une enclave au sein de la ville, même s’il est dépourvu de frontières physiques. C’est un lieu vivant où il se passe toujours quelque chose. Dans son allure de boulevard bordé de trottoirs le Strip offre à première vue l’apparence d’un espace public classique. La libre circulation apparente entre halls de casinos-hôtels et les fausses rues reconstituées, ne doit pas faire oublier le statut privé de cet espace à fréquentation publique. Tout est fait pour brouiller les frontières entre les établissements touristiques, de statut privé, et leur environnement immédiat, les trottoirs, de statut public.
Les autorités publiques locales participent pour leur part à cette dénaturation de l’espace public, argumentant sur le développement économique qui découle de cette façon de « faire la ville ». L’article conclut sur les retombées de ce type de développement urbain qui a tendance à saper la cohésion de l’ensemble de l’aire urbaine.

À Belfast, en Irlande, où Florine Baliff a mené sa recherche, on se trouve là en présence d’un cas de ville insulaire qui est le résultat d’une logique différente : la ségrégation s’y est inscrite à travers une logique de guerre civile. Le conflit qui a opposé les communautés protestante et catholique durant trois décennies a construit au cours du temps une ville en îlots repliés sur euxmêmes. Depuis la fin du conflit à la fin des années 1990, les frontières entre les quartiers des deux communautés n’existent officiellement plus mais de nouveaux processus ségrégatifs ont vu le jour, liés à des volontés de regroupement ou d’évitement. La ville est encore aujourd’hui divisée entre espaces catholiques et espaces protestants. Une grande partie des anciens murs de sécurité séparant autrefois les deux communautés existent encore. Mais c’est aussi les pratiques des habitants comme celles d’ailleurs des responsables des politiques urbaines qui ont dessiné une ville en « archipel ». Le système d’attribution dulogement social renforce en effet la division communautaire « non officielle ». Les catholiques se retrouvent ainsi plus souvent en centre-ville, les protestants dans les périphéries – qu’ils estiment plus sûres. Les opérations récentes de rénovation urbaine ont accentué le phénomène d’insularité, en promouvant untracé viaire basé sur une multiplication des rues en impasses. Ces nouveaux types de plan renferment les quartiers sur eux-mêmes en les isolant par rapport à la trame urbaine environnante.

Bruno Cousin a enquêté dans deux ensembles résidentiels de la ville de Milan en Italie du Nord, et pu mettre en évidence les dynamiques d’auto-ségrégation qui s’y sont mises en place. Ces deux ensembles San Felice et Milano 2 sont constitués d’immeubles de haut standing construits dans les années 1970-1980. Il s’agit de vastes opérations immobilières qui furent menées dans des zones périphériques mais à proximité du nouveau centre d’affaires. Elles furent conduites selon les principes de destruction-reconstruction puis de repeuplement et fermeture (qui caractérisent selon l’auteur les quartiers en refondation). Dans ces quartiers, la mémoire des lieux a été effacé afin qu’une nouvelle mémoire puisse être réinventée. Les habitants y ont développé un mode de vie particulier. L’auteur qualifie de « refondation » le processus original qui a marqué ces quartiers et qui va au-delà de la dimension urbanistique. Une dynamique insulaire s’est ainsi mise en place au cours des années.
Un repli sur soi collectif marque la sociabilité locale des résidents – parmi lesquels on trouve une majorité de cadres supérieurs – qui diffère profondément de celle des cadres résidant en centre-ville. De nombreux services, équipements sportifs, écoles, etc., sont présents sur place autorisant une vie en vase clos. La recherche d’un cadre de vie adapté à la vie de famille et le souci de minimiser les trajets domicile/travail, sont les motivations mises en avant pour justifier les choix résidentiels. Les résidents assurent vivre « comme dans un village ». L’agrégation affinitaire, la culture de l’entre-soi, participent aussi des itinéraires de promotion qui sont souvent les leurs.

(1). T. Todorov, La vida en común. Ensayo de antropología general,Madrid, Taurus, 1995.

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