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Les lieux des liens sociaux


Ce numéro spécial entend revisiter la question très controversée du statut des espaces non privés – comme ressource, contrainte, facilitation… – dans le déploiement et/ou les transformations des liens sociaux dans les villes.
Controversée, cette question l’est incontestablement : à des analyses ou des gestes sur l’espace qui semblent accorder à ce dernier une importance majeure – déterministe ou probabiliste – en termes de conformation ou d’incitation à des pratiques et à des usages sociaux (que l’on songe à tout le discours sur les espaces publics générateurs de « lien social », ou sur la conception d’espaces « partagés » aptes à recréer une mixité, sociale ou culturelle, qui se serait « perdue » dans la ville « fragmentée »), on peut facilement opposer d’autres qui, constatant l’impact des mobilités généralisées sur une certaine déterritorialisation des réseaux sociaux, en tirent des conclusions radicales sur la perte annoncée de tout impact des formes spatiales sur les différentes
formes de sociabilité. Ouvrir la revue à ce débat repose sur la conviction que ces deux « visions » retardent la construction de savoirs aptes à saisir la complexité des interactions entre les formes sociales et les formes spatiales des mondes urbains contemporains. Cela découle aussi du constat d’une gamme complexe de liens sociaux, ainsi que de lieux et de « non-lieux » de leur déploiement, qui mériterait donc des approches différenciées et nuancées de ce qui se noue, au plan des sociabilités, dans les espaces urbains contemporains.
Mais cette controverse résulte sans doute aussi d’une certaine confusion à propos de ce qui est habituellement véhiculé par la notion de « liens sociaux ». Délaissant le très mythique « lien social », qui renvoyait à une image de la ville compacte, unitaire, hiérarchisée, porteuse d’une identité fortement partagée, les observations empiriques de nombre de sociologues, anthropologues ou ethnologues des espaces urbains concrets constatent une multiplicité et une diversité très grandes de « liens » sociaux, forts ou faibles, permanents ou occasionnels, exclusifs ou au contraire largement compatibles et superposables. Si le recours à l’expression plurielle de « liens sociaux » constitue une avancée salutaire, celle-ci reste toutefois trop générale et euphémique. Ce qu’elle recouvre est fait de nombre de pratiques et de représentations sociales dont la parenté n’a rien d’évident. Les usages ludiques, revendicatifs ou consommatoires de certains espaces publics symboliquement chargés participent sans doute de la reconnaissance d’identités convergentes ou plus ou moins partagées. Qu’ont-ils en commun avec les échanges verbaux, signes de connivence ou au contraire gestes d’évitement ou conflits dans l’usage et l’appropriation des trottoirs, des allées de marché traditionnel, des jardins publics ou des cafés ? Qu’ont-ils, à leur tour, en commun avec les espaces limitrophes aux habitations, tantôt lieux du quant-à-soi, de l’évitement ou de conflit, tantôt espaces de menus échanges spontanés, tantôt encore espaces à l’origine d’une organisation collective, informelle ou structurée ?
L’objectif du numéro est donc de rendre compte des débats sur les liens et leurs lieux, non à partir de postures politiques, idéologiques ou morales, mais en termes socio-anthropologiques ou ethnographiques, en apportant une attention particulière à diverses pratiques et représentations : celles des habitants, en considérant leurs pratiques aussi bien « spontanées » que « réactives » par rapport aux dispositifs spatiaux proposés ou imposés ; celles aussi des décideurs et des concepteurs, forcément amenés à prendre parti. Les contributions attendues pourraient s’articuler autour des thèmes suivants (toutefois sans exclusive).


Observation et analyse des formes de sociabilité, des régimes d’échange ou d’expression de liens identitaires dans les différents lieux où ils se déploient

Les contributions pourraient faire état de travaux sur divers types d’interactions et d’échanges sociaux auxquels s’exposent les urbains, dans quels lieux – publics, collectifs… –, à quelles occasions et pour quelles activités. Elles pourraient aussi s’intéresser à l’importance – quantitative, symbolique… – que revêtent ces formes de sociabilité et ces échanges territorialisés par rapport à l’ensemble des échanges dont est faite la vie des urbains ainsi qu’aux enjeux particuliers qui se nouent dans des lieux (précis, ou au contraire interchangeables) du point de vue des acteurs en présence. Enfin, elles pourraient s’interroger sur la neutralité des lieux ou sur leur capacité à accroître ou à limiter la survenance des échanges.


Lecture et analyse des présupposés sociaux sur lesquels s’appuient les concepteurs d’espaces

Les contributions pourraient s’intéresser aux expériences, aux connaissances ou aux représentations sociales sur lesquelles s’appuient les acteurs publics, les architectes ou les urbanistes qui affichent des engagements volontaristes en matière de conception et de fabrication d’espaces publics ou collectifs. Quel ordre social, quelle représentation de la société urbaine transparaissent derrière les mises en scène spatiales des liens sociaux ? Quelle consistance ont les argumentaires des projets d’aménagement nouveau ou de réaménagement d’espaces destinés à la rencontre, au côtoiement ou à l’expression de l’identité : conception solide d’espaces comme vecteurs ou leviers du social ou rhétorique attractive qui joue sur une image mythique de la ville pour communiquer et séduire ?


Observation et analyse des effets sociaux des aménagements volontaristes sur les espaces publics ou collectifs


Les contributions pourraient s’intéresser aux décalages, aux tensions ou aux conflits qui peuplent l’entre-deux séparant l’intention des concepteurs de la vie réelle des dispositifs ou des projets. Les injonctions – à la rencontre, à l’exaltation identitaire, à la mixité sociale… – des concepteurs d’espaces sont-elles perçues par les usagers et comment sont-elles reçues ? Comment les espaces intentionnellement aménagés sont-ils appropriés, détournés, remodelés ou ignorés dans les pratiques et les échanges sociaux ? Voit-on apparaître, sur certains espaces, des comportements d’évitement, de protection contre l’exposition sociale, voire de violence contre certains dispositifs ? Quels conflits d’usage peuvent naître du côtoiement imposé, dans de mêmes lieux, d’identités, de relations et d’échanges socialement ou culturellement « étrangers » les uns aux autres, comme c’est par exemple le cas de projets affichant une forte volonté de mixité sociale ou culturelle ?





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Coordination du dossier
Françoise Navez-Bouchanine


Adresse pour la correspondance :

Françoise Navez-Bouchanine
8, rue Christian Dewet, 75012 Paris
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en incluant texte, notes, résumés, références bibliographiques, annexes.
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