En
1997, le Comité de rédaction d'Espaces et
Sociétés décidait de lancer le projet
d'un numéro sur le thème de "La nature et l'artifice".
Il n'est pas indifférent de rappeler les circonstances
qui avaient amené à cette idée, et même
aux termes utilisés : il s'agissait d'une exposition,
organisée par Jeffrey Deitch avec l'appui de la Fondation
Deste pour l'Art contemporain, dont l'initiative revenait à
une personnalité d'origine grecque mais d'esprit très
international, et dont le titre était Artificial
Nature, " La nature artificielle ".
Cette exposition a fait en son temps (1990) le tour de l'Europe ;
extrêmement provocante, elle a connu un grand succès,
au moins de scandale, ainsi que l'exposition Post Human
qui l'a suivie. Lors de la présentation, à Rivoli
près de Turin, de cette dernière, un carton annonçait
à l'entrée que l'exposition était principalement
destinée à l'homme des prochaines générations
" qui aura des "puces" électroniques
greffées dans le cerveau ".
Deux
choses paraissaient donc hors de doute à travers cet énoncé
et les considérants qui l'accompagnaient :
- les
termes de "nature" et d'"artifice" étaient
choisis de manière imagée, de façon à
déterminer une opposition rhétorique qui allait
très au-delà de leur utilisation, classique ou susceptible
d'être sollicitée, dans la tradition "occidentale"
de la philosophie et des sciences humaines,
- il
existait, au moins chez les "metteurs en scène"
de l'image de l'homme et de son rapport à l'environnement
concret, un très fort sentiment de rupture par rapport
au passé, l'artifice n'étant plus considéré
comme le moyen, pour l'homme, d'organiser la nature à sa
guise, mais comme la pierre élémentaire avec laquelle
allait se mettre en place, à l'initiative de celui-là,
une "nature artificielle" destinée à remplacer
totalement la " nature telle que nos ancêtres
l'ont connue ", laquelle " sera bientôt
finie " (selon les expressions de Jeffrey Deitch). L'"explosion"
que connaissaient alors les techniques de la manipulation génétique,
qu'il s'agisse des techniques de procréation assistée,
du clonage ou des organismes génétiquement modifiés
(avec des horizons en forme d'ingénierie génétique
généralisée ou du moins non limitée
dans son principe) paraissait mettre à l'ordre du jour
l'ensemble de la question, dont elle ne constituait cependant
qu'une partie, à côté par exemple de l'utilisation
systématique des images virtuelles.
L'idée
du numéro était donc de proposer l'ensemble de ces
phénomènes comme un thème de réflexion
d'inspiration générale sociologisante, conforme
à la ligne de notre revue : si l'espace matériel
se trouvait ainsi radicalement modifié, cette autre composante
de l'espace, social cette fois, qu'est la figure de l'être
vivant se trouvait également engagé dans un processus
de transformation complète dont l'évolution était
totalement imprévisible. C'était bien tout le rapport
entre le monde physique et les sociétés humaines
qui risquait d'être bouleversé.
Bien
entendu, les aspects phénoménaux et empiriques de
cette question avaient déjà fait l'objet de nombreuses
discussions et d'une large médiatisation ; mais leurs
aspects de logique sociale avaient été le plus souvent
occultés par des considérations de type, soit économique,
soit bio-médical au sens strict. La vision "néo-prométhéenne"
qui semblait en résulter restait donc assez fortement marquée
par une attitude relevant du prolongement de l'optimisme "scientiste"
du XIXème siècle, et la question de savoir si des
"progrès techniques" de ce type pouvaient engendrer
structurellement des effets pervers semblait ne pas pouvoir
être posée. Tout au plus enregistrait-on des réactions
en termes de "police" (Comité national informatique
et liberté, Comité consultatif national d'éthique...),
dont le fondement restait plus "moral" que sociétal,
avec les risques bien connus d'érosion progressive de ce
qui n'est posé qu'en termes de "morale traditionnelle".
Or,
bien qu'une large diffusion ait été assurée
à notre texte d'appel à articles, qui a été
adressé, outre sa parution dans les colonnes de la revue,
à plus d'une cinquantaine des correspondants habituels
ou des chercheurs connus des membres du Comité de rédaction,
le nombre de réponses, même exploratoires, a été
extraordinairement faible, et en particulier la réaction
de la "profession sociologique" a été
presque nulle. De plus, diverses propositions, parfois au stade
du projet d'article, ont été retirées par
leurs auteurs ou ont dû être invalidées en
raison d'un écart vraiment trop important avec les termes
mêmes de la question posée.
On
trouvera donc ci-après cinq textes qui, pour trois d'entre
euyx, ont été élaborés dans l’ambiance
du droit, de la philosophie et de la géographie. Seul un
article (deux, si l'on considère celui que signe le responsable
du numéro) semble aborder délibérément
de front les questions de représentation sociale liées
à la thématique qui était mise en évidence.
A travers la référence aux diverses connotations
de la "cyberculture", et son rapport à des dérives
de la pensée religieuse, Cédric Polère montre
comment toute une littérature, soit de science-fiction,
soit de théorie du "monde de la communication",
s'est lancée dans une vision eschatologique, où
le thème de la virtualité s'entrecroise avec celui
de la mondialisation pour laisser entrevoir la perspective d'une
" existence désincarnée et angélique ",
démarche que l'on pouvait trouver sous-jacente, avec un
procédé de composition scripturaire un peu différent,
dans les romans d'anticipation des années 1920-1970, où
l'on détecte assez facilement les procédures de
dématérialisation et de déconflictualisation
du monde qui sont enracinées dans l'inconscient collectif
de leur époque de parution, dès lors qu'on ne se
laisse pas arrêter par l'apparent pessimisme de leurs auteurs
(article de Bernard Poche).
Si
le sociologue et géographe Cédric Lambert nous donne
une vision assez sombre de l'usage de la simulation dans la construction
de modèles urbanistiques où, dans une orientation
assez proche des thèmes avancés par Baudrillard,
la "nature" est entièrement réévaluée
pour devenir " une nature maîtrisée, élaborée
et programmée, abstraite et sauvée du temps et de
l'angoisse " dans un processus où " les
modèles produisent le réel à partir de cellules
miniaturisées, de matrices de chiffres, de mémoires
et d'algorithmes (...) offrant, aux signes d'un réel qui
n'existe plus, une possible reproduction à l'infini, tout
en court-circuitant toutes les péripéties ",
les juristes Florence Bellivier et Laurence Brunet sont déjà,
comme c'est fréquemment l'usage dans leur discipline, plus
préoccupées de savoir comment le droit va pouvoir
s'adapter à des circonstances de techniques biologiques
où le recours à la nature (dans l'ordre de la physiologie
humaine) devient presque totalement imaginaire (tout en continuant
à servir de modèle d'arrière-plan à
la question de la procréation comme à celle de l'inconfondabilité
de la personne physique), de manière à essayer de
fonder " l'identité constitutive des sujets "
dans un " artificialisme cohérent ".
Comment,
dans un cas comme dans l'autre, les sociétés concrètes
vont-elles réagir ? L'urbaniste et le juriste sont
des techniciens (" le droit est fondamentalement une
technique - ars juris - "), et à la rigueur
la question de la légitimité de leurs pratiques
peut être "externalisée" par eux, et renvoyée
aux apparences d'un consensus dont l'analyse en profondeur ne
les concernerait pas. Mais si l'on en croit la vision du philosophe
Gilbert Hottois, spécialiste de bioéthique, la dynamique
associée à la "recherche-développement
techno-scientifique" (RDTS) constitue une composante non
seulement majeure, mais autonome, de l'histoire contemporaine
de l'humanité, et tout ce qui est entrepris pour s'y opposer
ou la contrôler relève presque nécessairement
de l'" argumentation ontologique ", c'est-à-dire
consiste à mettre en travers de sa course une vision de
l'Homme, de la Nature ou des structures sociales fondée
" en Vérité " pour des raisons
d'ordre transcendantal ; prise de position qui semble aller
dans le sens de la volonté de libération des contraintes
physiques, sociales et institutionnelles qui est coextensive à
la démarche des Lumières. Le fait que " l'ontologique
(...) réfère, non au réel hors langage, mais
à l'expérience symbolisée par les hommes ",
c'est-à-dire, pour le sociologue, à une représentation
sociale, semble (paradoxalement, pour la même discipline)
constituer une invalidation radicale de sa légitimité ;
l'argumentation correspondante doit, selon Simondon auquel se
réfère Gilbert Hottois, " être surmontée
grâce au développement d'une "culture technique"
", faute de quoi les représentations " traditionnelles "
sont entretenues de manière répétitive et
sclérosée ; dérive à quoi s'opposerait,
par exemple, la conviction selon laquelle " le doute
n'existe pas quant à la possibilité et à
la nécessité d'une (...) solution rationnelle univoque
des problèmes ", puisqu'on ne peut rien
dire " des limites d'un système basé sur
l'informatique, la génomique, les nouveaux matériaux
"intelligents", etc. "
Mais
où se situe, face à cette "intelligence"
qu'ont pour mission d'incarner les techniques, la sociogenèse
des attitudes ? Quelle validité doit-on attribuer
alors à ces angoisses et à ces refus auxquels, parfois,
nos sociétés contemporaines semblent en proie, et
peut-on se contenter de les exorciser seulement, comme des "attitudes
régressives", voire "médiévales" ?
Le " sens de la prudence et de la responsabilité "
que préconise Hottois est-il suffisant, d'autant que l'expérience
a montré qu'il n'était pas toujours partagé,
ou sous des formes quelque peu déroutantes ? En bref,
au risque de paraître un peu trivial, trop pragmatique,
que se passe-t-il "sur le terrain", et pourquoi ?
C'est là où les sciences sociales, pas nécessairement
sous les formes douteuses du sondage mais plutôt sous l'aspect
de la "compréhension" héritée de
Weber et des sociologies phénoménologiques, auraient
pu avoir une tâche, et trouver la continuation de leur vocation
"critique". Faut-il nécessairement, même
avec des prétextes "humanitaires", prendre comme
postulat que, si tout ne va à coup sûr pas très
bien, les choses ne peuvent manquer de s'améliorer avec
le temps ?
L'absence
totale de réaction sur ce registre, venant des professions
intellectuelles, à notre question, semble bien révélatrice.
Peut-être les sciences sociales en sont-elles arrivées
à un stade où elles ne peuvent plus exercer un regard
critique sur le monde, parce qu'elles ne savent plus au nom de
quoi elles le feraient. Tout semble se passer comme si elles restaient
marquées par les circonstances de leur apparition, comme
discours spécifique sur la société humaine,
distinct de la philosophie proprement dite. Elles naissent au
moment où le monde de la société laïque,
c'est-à-dire libre et mouvante, se dégageait d'une
théologie sociale qui construisait sa pensée du
monde sur le paradigme d'une identité profonde entre Dieu
et la Nature, reflet lui-même de la doctrine de la Création :
la nécessité de s'en dégager était
alors basée sur un optimisme global, une "rédemption"
inversée. Il ne s'agissait plus de revenir à l'ordre
de la cité de Dieu, mais de construire la cité des
hommes, et ceci grâce à l'émergence de l'artifice
généralisé (au sens de l'art, de l'ingegnum,
cf. l'Encyclopédie). Et, de stade en stade, c'est
la notion d'ordre, au sens d'ordo, de convenance, qui allait
se trouver progressivement dévalorisée puis invalidée.
Dans
un premier temps, cette dynamique de l'artifice social s'appuyait
en effet sur un double mouvement de fond : abattre les impostures
qui identifiaient la Nature avec les pouvoirs ex-orbitants de
groupes ou de castes, fonder en droit l'action sur le monde par
le rôle majeur attribué à celle des faibles,
des dominés, des opprimés, dont l'agir allait pouvoir
enfin s'exercer librement sur une matière inerte, passive,
ne possédant en elle-même aucune finalité
non plus qu'aucune pérennité. Le paradigme, si souvent
utilisé, du renversement copernicien est là
pour en témoigner : l'action humaine peut inverser
aussi souvent qu'elle le désire (et l'on retrouve
le mythe du désir illimité) le rapport entre la
base et le construit, entre la matière et l'objet fabriqué.
Ce
qui résulte de ce processus ne peut être dit ici
comme par l'effet d'un magistère rhétorique. Mais
les sciences sociales, peut-être, se sont progressivement
dissoutes dans son développement. Une fois qu'il n'y a
plus rien à abattre, que la thèse de l'ordre préétabli,
et plus personne à fonder en légitimité,
parce qu'il n'y a plus de légitimité de droit au-delà
des processus, elles en sont réduites à accompagner
instrumentalement la thématique de la transformation en
train de se faire, sans que l'on ne sache plus très bien,
ni à partir de quoi on transforme, ni dans quel but, avec
quelle vision de l'être-à-venir. Les deux questions
auraient-elles perdu tout sens ? Et ce n'est évidemment
pas un hasard si ce que d'aucuns appellent un peu ingénument
l'individualisme, et qu'il vaudrait mieux appeler une atomistique
sociale, devient la théorie sous-jacente de notre contemporanéité.
Ce qui est en cause n'est pas tant la liquidation de la métaphysique
que l'effacement potentiel de toute socio-logique.
Une
autre conséquence, liée directement aux générations
successives de l'artifice, est constituée par le "circuit
fermé" de celui-ci sur lui-même. A partir du
moment (et la capacité gigantesque donnée par l'électronique
de faire tourner l'information en boucle a permis cela) où
l'artifice peut réagir sur l'artifice au point d'intégrer
jusqu'à la détermination des nouveaux critères
qui vont optimiser cette rétroaction, on peut admettre
en effet qu'il n'y a plus de rôle premier de la matière.
Celle-ci est seulement le chemin, la voie, par lesquels procèdent
les représentations et les actions artefactuelles, commandées
en principe par les besoins (ou plutôt par les désirs)
de l'homme et, en réalité, de plus en plus par les
capacités "techniques" de ces dispositifs. L'identification
entre la machine désirante et la "machine tout court"
se fait de plus en plus nette. Et quoi de plus propre au désir
que d'annuler mythiquement toute résistance de ce qui n'est
pas lui ? De ce que l'on appelait encore, jusqu'à
ce que les dispositifs en cause aient acquis "droit de cité",
la nature, comme système matériel extérieur
à l'homme ? Et il est permis de penser que la "génomique"
n'est peut-être pas éloignée, dans son principe
fondateur, de ce système de "court-circuit" qu'est
la "circulation bouclée à vitesse infinie"
de l'information et du processus de sélection. Développer
cela serait presque trop facile, comme de passer à une
analyse de la force symbolique de la thématique du virtuel.
Le virtuel, c'est le pont qui relie le désir et la réalisation
par annulation mythique de la résistance de la physicité
des choses — du "réel".
Il
peut paraître clair, sinon établi, que réécrire
le (si vieux) thème "Nature et Artifice" comme
"matière et virtuel", ou comme "désir
et contrainte", n'était, tout de même, peut-être
pas si difficile... Ce n'est plus une question de débat
philosophique au niveau absolu : c'est bien une question
de théorie, mais de théorie de la société.
Mais cette question est-elle encore jugée pertinente ?
Bien au-delà des proclamations des "droits de l'homme",
lesquels doivent faire face aux mille et une perversités
du fonctionnement courant et quotidien de la société
(dont au premier chef cette autre forme de circulation à
vitesse infinie qu'est celle des mouvements financiers), on peut
se demander si l'on n'est pas en face d'une véritable société
virtuelle, cela dit de manière à peine métaphorique.
N'y a-t-il pas pourtant quelque naïveté à défendre
simultanément la déréglementation et les
droits de l'homme ?
Au-delà
de cette incursion dans la praxis politique, cette question
de la matière et du virtuel était bien, en tout
état de cause, celle sur laquelle notre revue avait convié
les hommes des sciences sociales à un débat de fond,
où la figure de l'espace pouvait être appelée
à représenter tout simplement le partenaire incontournable
que serait la matière pour les sociétés humaines.
Ce débat n'a pas eu lieu. Ne peut-on pas dire, après
coup et en le regrettant, que la chose était malheureusement
à prévoir ?
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