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La réflexion que je voudrais présenter ici se fonde
essentiellement sur lexpérience de quatre années
passées à lInstitut daménagement
et durbanisme de la région parisienne (IAURP) en
tant que chercheur, dabord, puis sur la préparation
dune thèse dÉtat réalisée
à partir des entretiens menés en 1967 et 1968 auprès
des architectes, urbanistes et aménageurs de ce qui a été
reconnu officiellement comme « villes nouvelles »
dans le Livre blanc de 1964, et par le Schéma directeur
daménagement et durbanisme de la région
de Paris (SDAURP), présenté en 1965 au Conseil économique
et social.
Ce projet daménagement sera étendu lannée
suivante à tout le territoire national, et lon verra
des capitales régionales se doter dun schéma
directeur et, à leur tour, dune ville nouvelle dans
leur banlieue. À ce qui deviendra progressivement Cergy-Pontoise,
Marne-la-Vallée, Évry-Petit-Bourg puis Évry,
Melun-Sénart, Saint-Quentin-en-Yvelines ; il faudra ajouter
Lille-Est, Le Vaudreuil, lIsle-dAbeau, Vitrolles.
Pour ma part, je ne parlerai essentiellement ici que des villes
nouvelles de la région parisienne.
Je nai nullement lintention de décrire chacune
de ces villes, ni même desquisser leur histoire particulière.
Mon propos est davantage de tenter de mesurer ce qui en a fait
lenjeu politique, et surtout socioculturel. Je ferai dabord
allusion à certaines évolutions concernant lévaluation
concrète des résultats de cette politique durbanisme,
mais je me réserverai ensuite le droit de présenter
le devenir des villes nouvelles sur la base dune théorisation
plus générale et fondatrice, qui rattache par ailleurs
cette politique aux mouvements urbanistiques et politiques de
lépoque.
Entre 1965 et 2002, presque quarante ans se sont écoulés,
soit la distance nécessaire à un regard plus détaché
et critique qui na cependant rien perdu de son acuité.
UN PARI ?
Deux courants saffrontent à propos de lévaluation
du projet lui-même. Lun affirme que le SDAURP est
en continuité avec une politique esquissée dès
1910 au sein du Comité de lextension (1911), qui
pose déjà la nécessité dun Réseau
express régional en région parisienne, à
cause de la lenteur des transports, et dune préfiguration
de ville nouvelle qui sera bien vite localisée à
La Courneuve, puis dun « Paris 2 » au sud-est
(qui deviendra Parly II) et non plus au nord-est de la banlieue.
Lautre courant, exprimé dans Les Annales de la
recherche urbaine (n° 2, 1979), dans Sociologie du
travail (n° 2, 1979 également) et enfin dans Les
Cahiers de lIAURIF (n° 70, 1983), parle à
mots couverts, ou plus ouvertement, dun véritable
« coup de force » de la technocratie française
dans le contexte politique dun État conforté,
dun côté par le référendum de
1962 faisant de Charles de Gaulle un président élu
au suffrage universel et possédant du coup des pouvoirs
(à laméricaine) quil navait jamais
eus et de lautre, par le contexte économique
des Trente Glorieuses. Cette position tranchée, défendue
dans Les Annales de la recherche urbaine par Jean-Paul
Alduy, est dautant plus remarquable que lauteur, ingénieur
en chef des Ponts et Chaussées, a été directeur
technique de lInstitut daménagement et durbanisme
de la région Ile-de-France (IAURIF) de 1971 à 1975.
Si lon suit cet auteur, les villes nouvelles françaises
constituent un pari. Jajouterai un pari risqué. Pour
ma part, jaurais tendance à reprendre la thèse
du pari. Quant aux apories du schéma directeur, elles ne
doivent pas être détachées de lanalyse
des villes nouvelles elles-mêmes, et elles semblent moins
économiques que sociales et, disons, dordre culturel.
Reprenant le titre de louvrage de M. Dagnaud (1978), on
peut considérer que la grande opération menée
par le préfet de la région parisienne Paul Delouvrier
constitue une opération de propagande qui vise à
valoriser la technocratie au pouvoir au sein de lÉtat
gaullien, en harmonie avec la société de consommation
dont cette opération est lémanation idéologique.
« Liberté de choix », consommation, «
commodité des modes de vie » et souci esthétique
dune nouvelle bourgeoisie montante qui préfère
lespace aménagé et urbanisé de la banlieue
à lenfermement de la ville minérale, voilà
comment, effectivement, on peut à sa suite caractériser
ce projet (trop) grandiose.
Le schéma directeur se fonde sur des projections démographiques
catastrophistes si lon ne fait rien (le calcul, demeuré
secret, évaluait à 18 millions la population de
la région parisienne en lan 2000. On nen déclara
que 14 millions pour ne pas faire trop peur, et lon en est
en 1999 à moins de 11 millions
). Il se fonde également
sur des projections économiques bien optimistes : un pouvoir
dachat quintuplé en moyenne, et une urbanisation
doublant dici la fin du siècle.
La crise qui démarre avec la hausse du prix du pétrole
en 1973 va rendre tout cela plus sage en effet, dautant
quentre-temps Charles de Gaulle est parti et quune
petite bourgeoisie montante réclame aussi des universités
et une liberté qui dépasse la seule liberté
de « consommer ». Bref mais de cela, nos auteurs
ne parlent guère , même de façon utopique
dans ses discours, le mouvement de Mai 68 représente une
crise de société bien plus profonde, qui remet largement
en question « le mythe de la qualité de la vie »,
soulignée dans le titre de louvrage de M. Dagnaud.
De fait, personne na jamais raconté ce qui sest
passé dans ces temps vigoureux au sein des organismes daménagement
où les plus actifs réclamaient, de façon
« idéologique » elle aussi, plus de participation
et douverture dans la politique daménagement,
sans toutefois remettre en question le programme des villes nouvelles,
tant il paraissait le seul à pouvoir structurer une banlieue
qui se développait dans des conditions de désordre
généralisé. Noublions pas cependant
que cette banlieue comportait une petite couronne de communes
« rouges » qui risquaient denserrer à
leur tour la capitale, communes rouges porteuses dun modèle
social revendicatif, mais aussi intégrateur, qui a participé
à la constitution dune classe aussi dangereuse que
laborieuse. Ce sont elles également qui ont permis lintégration
des ouvriers immigrés dans une « culture »
internationaliste assez remarquable, comme la montré
A. Fourcaut (1986 ; 1988 ; 1992) culture internationaliste
qui, par parenthèse, manque cruellement de nos jours.
Bref, la théorie de M. Dagnaud et J.-P. Alduy est certes
séduisante, mais je suis loin dêtre certaine,
ainsi que laffirme Alduy, que le PADOG qui précède
de peu le schéma directeur (1960), et qui est beaucoup
plus modeste dans ses ambitions, aurait pu suffire. La raison
en est simple : le PADOG rompt mal avec une radio-concentricité
qui engorge systématiquement la capitale et qui ne lui
permet pas daccéder à une idée maîtresse
du schéma directeur dont il nest pas dit mot : le
développement économique du sillon rhodanien et
de la Ruhr risquait de marginaliser la capitale. Il fallait donc
ouvrir lespace de la métropole et donner à
la région parisienne une envergure incontestable, si lon
voulait quelle échappe à sa position géographique
défavorable. Cest ainsi, par exemple, que le SDAURP
prévoyait une trame de RER en forme de H sur une longueur
de 250 km, qui devait relier chaque ville nouvelle et éviter
le rabattement sur Paris. Seule Marne-la-Vallée fonctionne
sur ce modèle, et Paris, en dépit de la diminution
du nombre de ses habitants, continue dêtre engorgée
par les migrations alternantes des employés du tertiaire
qui, pour lessentiel et cela se comprend sont
restés parisiens. La durée des temps de déplacements
na pas changé même si les kilomètres
parcourus sont plus nombreux. Les voies circulaires, comme lA86,
continuent denserrer la capitale comme un rempart. Ce nest
plus de vie et de revendication sociale quil sagit,
mais de pollution et de bouchons quotidiens dans lisolement
des voitures à quatre places
On voit par là
que, crise économique ou pas, baisse démographique
ou pas, la politique du Schéma directeur de 1965 reste
indiscutable.
Il nest dailleurs quà songer comme
ne manquera pas de le souligner J.-E. Roullier, alors secrétaire
général du Groupe central des villes nouvelles
à lapprobation quasi générale dont
ce schéma directeur a fait lobjet lors de sa publication.
Malgré une opposition sourde des communes quil chevauchait
et surplombait par ses moyens tant financiers que juridiques,
des journaux, tel Libération, ne regretteront quune
chose : le risque de manque de moyens
À cette époque
où les communes « rouges » de la banlieue de
Paris navaient de cesse de sopposer à ce projet
peu démocratique, je me rendis moi-même au nom de
lIAURP auprès de lorganisme daménagement
de Varsovie et fus accueillie avec enthousiasme. Le SDAURP était
pour les Polonais un « modèle ». On pourrait
se demander comment des communistes si critiques à légard
de la consommation et du capitalisme ont pu approuver ce projet,
si on ne voyait pas quil représentait, pour la part
la plus active technocratique, en effet de la bureaucratie
stalinienne, une mise en ordre technique et un respect «
idéologique » des formes majeures de la démocratie
dans la tradition occidentale. Cette volonté dallier
histoire et progrès technique contre le fonctionnalisme
des CIAM et de la charte dAthènes publiée
en pleine guerre mondiale, en 1942 est, à mes yeux,
au centre de cette opération, et nous allons le voir, le
lieu des difficultés sur lesquelles elle achoppe.
Dans le numéro précité des Annales de
la recherche urbaine, que répond à J.-P. Alduy
J.-E. Roullier, actuellement en charge du programme interministériel
dhistoire et dévaluation des villes nouvelles
? Dès lintroduction, il affirme que « en dépit
de lavis défavorable de lépoque [
]
des principaux ministres de lÉquipement [qui avaient
été doublés en silence, cf. Pisani !] ; en
dépit dune conjoncture politique [après 1969]
et économique [après 1973] qui justifiait de moins
en moins le développement de projets dune telle envergure
; malgré lopposition souvent virulente des élus
locaux [
] malgré laffaiblissement du pouvoir
technocratique [
] le réseau des hauts fonctionnaires
a poussé avec succès à la réalisation
du projet urbain au point que personne aujourdhui nose
proposer son abandon ». Je ne sais, comme jaurai loccasion
dy revenir plus loin, sil sagit de succès,
mais on peut comprendre ses réactions dalors.
J.-E. Roullier a sans doute raison de commencer par se demander
quelle est la part de la « recherche » dans le propos
de J.-P. Alduy. Cette question, tous les chercheurs qui ont travaillé
sur les villes nouvelles se la posent, et pour la même raison
: si le Schéma directeur est un fait, comment mesurer sa
réussite ? Je ne reviendrai pas ici sur la suite des interrogations
et des arguments développés par Roullier, avec lequel
je suis loin dêtre toujours daccord, bien sûr.
Jopterai directement, en sociologue, pour une réflexion
plus théorique, mais dont les retombées pratiques
sont évidentes, à savoir les relations entre formes
urbaines et sociabilités qui sont au coeur du projet du
SDAURP.
Nous voilà donc devant trois positions : lune qui
juge le SDAURP inutile et idéologique « un
château de cartes » ; lautre qui en affirme
le succès « contre vents et marées »
et, plus modestement la mienne qui, jose le dire, regrette
que cette entreprise nait pas été menée
avec une volonté plus participative sans aucun doute
quant au fond, et quitte à réduire bien évidemment
les prévisions démographiques de façon
plus radicale et mieux pensée du point de vue de larchitecture
urbaine et des formes, peut-être irremplaçables,
de lespace public. Je pense ici à ce que jai
pu constater dans une ville nouvelle anglaise comme Stevenage.
Il est vrai que les villes nouvelles anglaises sont plus éloignées
de la capitale, et plus autonomes aussi, et je nai pu atteindre
Stevenage que par autobus. Au centre de la ville nouvelle, on
trouve des activités pour toutes les classes dâge,
depuis les enfants et les adolescents jusquaux retraités,
et des moyens de transport en commun fréquents. Les places
sont moins gigantesques que dans nos villes nouvelles françaises,
et articulées les unes aux autres de manière à
ce que la rue ne constitue pas un boyau piétonnier. Bref,
il y a là une modestie et une attention remarquables. Mais
on rencontre aussi de véritables mastabas comme
Cumbernauld en Écosse, où le centre ville a lallure
dun bunker qui ne conduisent sans doute pas aux mêmes
constats. On sait aussi que les villes nouvelles anglaises furent
réalisées de façon plus directive. Par exemple,
on y imposa aux entreprises de loger leurs employés
À linverse de Brasilia (commencée en 1956
avec une volonté sans failles par Kubitschek et inaugurée
en avril 1960) qui est une ville de colonisation de lOuest,
en terrain vierge, où le fonctionnalisme et une ségrégation
agressive du point de vue de lurbanisme nont pas empêché
une esthétique architecturale exceptionnelle, lurbanisme
anglais saffirme plus modestement, tel quà
Harlow, comme structuration de la banlieue.
Les villes nouvelles de la région parisienne sont plus
proches de la capitale et nont pas de vocation strictement
communale. Pourtant, en optant pour des sites de plateaux, qui
étaient aussi des terrains vierges, elles buttent aussi
sur une des difficultés majeures et paradoxales rencontrées
au Brésil le surdimensionnement qui voue davantage
la ville nouvelle à lautomobile quaux transports
en commun , mais en réglant le problème de
façon bien moins innovante du point de vue de larchitecture
urbaine.
APORIES
Un centre pour tous, un centre pour chacun :
les apories du terme « appropriation »
Quoi quen dise J.-P. Alduy, laction volontariste des
urbanistes des villes nouvelles ne relève pas seulement
dun fonctionnalisme mal assimilé ni dune stricte
idéologie de la consommation.
Si, au lieu de se référer aux discours des hauts
fonctionnaires responsables du projet des villes nouvelles, on
enquête auprès de ceux qui ont eu concrètement
en charge non seulement le « schéma de structure
», mais ce quils ont appelé le « schéma
organique », on saperçoit que la volonté
dallier le fonctionnalisme urbanistique aux expressions-clés
de la ville occidentale constitue chez eux une réelle préoccupation.
Dès le début de notre enquête, en 1965, nous
avons qualifié cette préoccupation de « post-moderne
». « Post-moderne » non pas selon la définition
de C. Jencks (1979), cest-à-dire du seul point de
vue de larchitecture, mais de façon plus complexe,
dune part parce que les villes nouvelles représentent
un effort réflexif sur la définition de lurbanité
», dautre part, parce quelles ne renoncent pas
à la fonctionnalité quelles considèrent
comme un progrès, enfin, parce quelles témoignent
dune volonté de rechercher dans le passé les
formes dexpressivité dune civilisation. Autrement
dit, nous sommes là plus proches de la définition
proposée par Lyotard lorsquil parle de la fin des
« grands récits », ceux que lon rencontre,
mutatis mutandis, dans larchitecture dun Niemeyer.
Les maîtres doeuvre de nos villes nouvelles sont en
effet persuadés quil faut, comme au Moyen Âge,
rendre le centre accessible à toutes les catégories
sociales et mélanger des formes diversifiées dhabitat,
social et privé. Ce nest pas rien, et cest
là que les effets pervers vont se manifester avec le plus
dacuité. En effet, les sociétés nacceptent
le mélange social que dans les espaces publics, et sils
rendent possible ce que le sociologue E. Park nomme une «
indifférence polie ». Pour le reste, il apparaît
que plus les sociétés se démocratisent, plus
lhabitat devient un moyen de différenciation sociale.
Cest pourquoi on peut comprendre que les villes nouvelles
ont payé fort cher cette volonté de mélange
social en plein centre-ville. Le plus souvent, certaines couches
sociales non pas les plus élevées mais peut-être
les plus dynamiques ont occupé la place et fait
fuir les autres, vidant ainsi le centre de sa signification démocratique.
Des événements récents montrent aussi que
les problèmes qui surgissent dans certains quartiers de
ville nouvelle sont les mêmes que ceux que lon rencontre
classiquement dans les grands ensembles. Cest dire quune
architecture urbaine ne permet pas dinduire un type de comportement.
Lincivilité est aussi affaire de non-intégration,
et lexemple des « affreux » HLM rouges de Gentilly
et dArcueil montre assez que les situations de conflit ne
sont pas en relation directe avec une architecture et un urbanisme.
Cest désormais un fait établi. Néanmoins,
de là à considérer lespace et les modes
de sociabilité comme deux registres indépendants,
il y a une marge. La véritable réflexion scientifique
consiste, me semble-t-il, à sinterroger sur les rapports
des lieux à leurs significations et à leurs usages.
Ainsi, comme nous avons pu le constater dans une de nos études,
à lAgora dÉvry, les balcons qui entourent
la place sont occupés par des bandes de jeunes qui les
utilisent comme des instruments de percussion et envahissent de
bruit et de présence un lieu qui se voulait offert à
tous. La question ici nest pas tant de savoir si larchitecte
a bien ou mal fait, mais plutôt de sinquiéter
de la façon dont ces jeunes peuvent intégrer une
architecture qui ne renvoie pour eux à rien dautre
quune rambarde. De fait, pour faire sens, lespace
en appelle à ce que je nommerai une « enculturation
». Or celle-ci, à lencontre de lespoir
des aménageurs, est désormais passée sous
la coupe de la consommation. Lorsque, en 1987, nous demandions
« innocemment » sur lespace même de lAgora
dÉvry où était le centre-ville, on
nous indiquait systématiquement la galerie marchande et
la grande surface (Ostrowetsky, 1990).
On peut également prendre pour exemple le « théâtre
» de Bofill, à Marne-la-Vallée, doù
lon voit des enfants aux tresses de rasta surgir dune
architecture grecque qui na aucun sens pour eux (Ostrowetsky,
1985) ; ou encore ce qui sest passé, de façon
plus franche encore en termes dappropriation, au Champy
(Marne-la-Vallée), acquis quasi entièrement par
des familles asiatiques, ce processus entraînant finalement
le succès du Front national aux élections municipales.
Première aporie donc : la volonté démocratique
se retourne contre ses promoteurs. Il sagissait pourtant
à lorigine déviter ce quon appelait
alors « lennui des grands ensembles » et des
banlieues pavillonnaires, en tentant de renouer avec les fondements
de la « ville vivante », sans renoncer aux aspects
pratiques dun monde vécu comme progressiste grâce
aux développements de la technologie.
Plusieurs de nos travaux confirment cette difficulté. Ainsi,
dans les années 1985, létablissement public
de Marne-la-Vallée nous avait demandé de réaliser
une étude portant sur un quartier central de la ville nouvelle
Le Pavé Neuf à Noisy-le-Grand faisant
face à un ensemble de logements à larchitecture
bien reconnaissable, réalisé par Nunez, élève
de Bofill, surnommé par ses habitants les « camemberts
», et doù lon voit sortir des «
mamas » africaines et des enfants aux cheveux finement tressés
au milieu de volutes synthétisant art baroque et roues
de vélo !
Au Pavé Neuf, rien de démonstratif dans lexpression
architecturale. Par contre, on y rencontre un important groupe
de Maliens qui, grâce aux « tontines », ont
acheté une bonne partie des logements du quartier. Croyant
quil suffisait dacquérir pour disposer de tous
les services communs, ces Maliens se rendirent bien vite compte
que les charges dépassaient largement leurs moyens. Ils
ne pouvaient plus payer leau
, par habitudes culturelles
ils laissent les enfants occuper lespace public,
ils vivent sur le mode communautaire de leur village , sans
parler dun racisme latent en dépit de la couleur
« rose » de la municipalité. Nous arrivons
sur le terrain alors que la municipalité est menacée
par la campagne électorale. Finalement, lenquête
naura pas lieu. Mais une chose est certaine : les Français
« indigènes » quittent le quartier à
mesure que se posent aussi des problèmes quasi insolubles
de scolarisation des enfants et de niveaux scolaires.
On pourrait également évoquer lexemple bien
connu de Vitrolles où la présence maghrébine
a contribué pour partie au succès du FN, mais peut-être
aussi à son départ. En un mot, nos enquêtes,
tout comme lobservation quotidienne, montrent que cette
volonté politique et démocratique du centre pour
tous a généré des difficultés réelles.
Toutefois, il semble que les effets pervers de ce volontarisme
démocratique soit plutôt à mettre au compte
de lidéologie dominante de lépoque quà
celui de la technocratie.
Nature et culture : le contrat impossible
Un des urbanistes de la ville nouvelle de lIsle-dAbeau,
interviewé par mes soins en 1970, affirmait que lopposition
ville/campagne navait plus grand sens, et proposait «
un nouveau contrat entre la ville et la campagne ». (On
pourra remarquer en passant quil na pas attendu le
SDAURIF de 1975 qui, comme le prétend Alduy, trouve dans
la référence à la nature un substitut à
léchec du discours sur la liberté et le bonheur
de consommer.)
Que remarque-t-on, en effet, dès la fin des années
1960 ? Aux remparts marquant lopposition ville/campagne
se sont substitués des boulevards (boulevards des Maréchaux
ou autoroutes circulaires). Au collectif du grand ensemble se
substituent progressivement les pavillons individuels, dans une
banlieue molle, sans véritables moyens de transport, en
particulier dans lest de la banlieue parisienne. Un premier
binôme emprunt durbanité est opposé
à un autre, à connotation négative, dépourvu
de ce qui a toujours contribué à la puissance créatrice
des peuples. Pour les urbanistes et les promoteurs du schéma
directeur, il ny a pas de grande civilisation sans villes
Il faut donc imaginer une nouvelle alliance entre la ville et
la campagne.
Ce « nouveau contrat » va se décliner sous
trois formes. Par loccupation dun lac (équivalent
dun Central Park) permettant une série dactivités
sportives ou de détente au centre de la ville, simple inversion
du minéral au centre et du végétal en périphérie,
comme à Cergy-Pontoise ; par le croisement de « trames
vertes » et de « trames minérales »,
comme à Évry. Enfin, par une juxtaposition de petites
entités urbaines closes, suivant un chapelet linéaire,
comme à Marne-la-Vallée.
Les urbanistes sont persuadés que ces propositions ont
un avenir et quelles ne constituent encore que des modèles
possibles, des schémas à valeur inductive, dont
lachèvement résultera dune heureuse
rencontre entre histoire sociale et histoire naturelle. De fait,
les métaphores naturalistes sont constantes dans le discours
urbanistique, comme je lai démontré dans ma
thèse puis dans mon ouvrage sur les villes nouvelles (2).
Elles autorisent certains glissements qui conduisent à
substituer à lhistoire des hommes un biologisme naturaliste
qui fait du centre « un germe de vie » structurateur
du reste de la conurbation.
Alors que lopposition ville/campagne sest effacée
avec la construction de grands ensembles sur les champs de betteraves
et des pavillons de banlieue sur une voirie bien quadrillée,
il sagit de trouver une voie de passage entre les deux binômes
: lun, classique (ville/campagne) et lautre, contemporain
(grands ensembles/pavillons), conçu sans positivité
urbaine.
Le « nouveau contrat » ne peut donc se passer des
oppositions classiques entre minéral et végétal,
entre individuel et collectif. Plus encore, il substitue à
une histoire passée et dépassée une notion
métaphorique, « le noyau », qui ne peut que
rester quune chimère puisquon nen connaît
pas, et quon nen peut connaître, la formule.
Les termes de « schéma de structure », de «
schéma organique », nont quun seul défaut
peut-être
Cest que lon ignore les atomes
de leur composition.
Lexpression ninduit pas lusage
Le terme de « structure » si souvent convoqué
est totalement polysémique et fonctionne un peu comme un
attrape-nigauds. En effet, en 1965-1970, nous sommes à
la belle époque du structuralisme qui se définit
somme un système syntaxique déléments
: des traits distinctifs articulés en phonèmes,
à leur tour articulés en monèmes, etc. Mais
en même temps, il y a déjà longtemps que le
terme est utilisé chez les architectes dans le sens de
« charpente ».
Les propositions comme celles de Renaudie à propos de la
ville nouvelle du Vaudreuil (toujours réduite à
son « germe de ville ») sont tout à fait éloquentes
à cet égard. Il emploie lun pour lautre
et pense faire du vivant avec des métaphores linguistiques,
et de larchitecture avec des métaphores naturalistes
Cela est sans conséquence si lon veut bien considérer
que, comme dans un texte poétique, il sagit de faire
image et de créer, ce quil a fait, mais sans entraîner,
malheureusement, je crois, ladhésion de léquipe
(3).
Le « danger » réside dans une confusion bien
plus radicale. En effet, si la ville est à la fois structure
construite et langage, cest que lon pense quil
suffit dune architecture urbaine conséquente pour
produire du vivant, cest-à-dire la présence
dhabitants en situation déchanges, bavardant
ou se disputant dans lespace dune agora mythique.
Autrement dit, on érige en principe quentre lexpression
architecturale et son usage il existe une relation causale : le
bon plan doit, comme une belle peinture, attirer les foules et
provoquer cette émotion esthétique sans quoi il
nest pas durbanité.
Comment démontrer de façon claire le contresens
de ces attendus ? Avec bien dautres sémioticiens,
je partage lidée quil existe des langages nonverbaux
qui spécifient une société, une culture,
une civilisation déterminée. Par exemple, de façon
plus ou moins arbitraire, la hauteur dun mur peut vouloir
dire prison, refuge, manifestation de puissance
Ainsi, à
San Geminiano, la lutte pour le pouvoir se traduisit par la hauteur
des tours.
Je rappellerai une autre anecdote relative aux effets de sens
dans les langages non verbaux. Au Moyen Âge, un rabbin de
Carpentras demande lautorisation de surélever sa
synagogue dun étage. On lui refuse car, dit-on, elle
serait plus haute que la cathédrale. Le rabbin, après
mûre réflexion, décide de faire peindre le
plafond en bleu et de le décorer détoiles
Il envoie une lettre à larchevêque lui disant
: « Grâce à vous, mes Juifs sont désormais
plus près du ciel
» Ce que lon ne dit
pas, cest que le rabbin voulait construire cet étage
pour y cantonner les femmes. Or, il y a gros à parier que,
dans cette conception traditionnelle du féminin, lidée
que les femmes puissent être aussi plus près de Dieu
ne lui est jamais venue à lidée. Proximité
non sémiotisée
Comme on peut le constater, en matière de langue, le rapport
entre une forme expressive et son contenu, voire son usage, ne
relève pas dune relation de cause à effet.
Il faut tout le discours du rabbin pour faire avaler la pilule,
et donner à un refus le sens dun triomphe. Si larchevêque
et le rabbin navaient pas tous deux cru au Ciel et aux anges,
rien naurait pu être exprimé, ni dans les mots
ni dans les choses
Autrement dit, sil est vrai que lexpression urbaine
et architecturale nest pas quaffaire de classement
(zone industrielle, commerciale, habitat, transport
), il
est faux de penser que lexpression architecturale peut,
à elle seule ou presque, sécréter de la société.
La vie sociale est affaire dusage de la langue. Certes,
il lui faut du langage sinon elle fuit des lieux qui pour elle
nont plus de sens, où lon ne peut plus distinguer
ni se distinguer. Cest dailleurs pour cette raison
que nos jeunes « beurs » tapent sur la rambarde ;
il faut bien néanmoins exister
Mais pour quun
lieu soit habité, pour que ses utilisateurs aient le sentiment
dêtre, comme le dit Heidegger, « grâce
au pont, au croisement du ciel et de la terre, au passage attractif
dun espace à lautre », il y faut une
parole, un investissement du groupe, une attraction événementielle.
Le terrain de foot nest rien sans la partie, et il nest
pas certain que doffrir un terrain fasse naître les
joueurs.
Ainsi, dans une ville nouvelle de la région parisienne,
il y a une place en creux, baptisée la place Picasso. Elle
est vide. On espère que des gens y viendront. Et pourquoi
pas ? Lartiste de rue Livchine, avec son théâtre
de lUnité, a fait ses débuts en 1972, à
Saint-Quentin-en-Yvelines, avant de partir à Montbéliard.
Il faudrait linterroger. Peut-être aurait-il plus
à nous dire que les urbanistes sur la façon dont
une société se forme, dont un échange collectif
sétablit dans un lieu.
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des espaces publics, centralité urbaine et espace hypercommercial,
rapport pour EPAREB, GCVN, commune de Vitrolles, CERCLES.
OSTROWETSKY, S. ; BORDREUIL, J.S. 1989. Lémergence
des pôles attractifs : les villes nouvelles françaises,
CERCLES, rapport pour le secrétariat général
aux villes nouvelles, SGVN / SRA / MRU / EPAMARNE /EPEVRY / EPAREB,
Aix-en-Provence.
OSTROWETSKY, S. ; BORDREUIL, J.S. et al. 1990. Civilité
tiède, recherche sur les valeurs urbaines dans les nouveaux
centres, CERCLES/EDRESS, rapport de recherche Plan Urbain
/ EPAMARNE / EPEVRY / SGVN, Aix-en-Provence.
OSTROWETSKY, S. ; CHAUDOIR P. 1993 « Logiques sociales,
logiques urbaines. Quel développement pour un quartier
en constitution ? », Noisy-le-Grand, quartiers le Pavé
Neuf / le Champy, EPAMARNE, SCEU.
OSTROWETSKY, S. 1994. « Villes et transports, les centres
urbains », dans Penser la ville demain, LHarmattan
(dir. C. Gorrha-Gobin).
(1).
Cette présentation de Sylvia Ostrowetsky correspond à
la mise au propre dun texte provisoire, « Les villes
nouvelles françaises : paris et apories », préparant
une intervention orale qui avait été faite par elle
au Séminaire danthropologie comparative, La
Ville, au musée des Civilisations de lEurope et de
la Méditerranée (séance du 14 juin 2002).
Ce texte a par ailleurs donné lieu à une autre version,
à paraître dans les Actes du Séminaire
Histoire des villes nouvelles (Programme interministériel
« Histoire évaluation des villes nouvelles - 2002-2003
»), sous la direction de Loïc Vadelorge.
(2).
S. Ostrowetsky, LImaginaire bâtisseur, Klincksieck,
1983. En réalité, javais déjà
utilisé cette idée du retour critique de la production
industrielle de lhabitat, dans mon ouvrage (en collaboration
avec J.S. Bordreuil) : Le néo-style, Paris, Dunod,
1980.
(3).
Il voulait construire sur le plateau et dans la vallée,
et joindre les deux parties par des ascenseurs sur la falaise.
On a trouvé cela trop cher pour sapercevoir que la
vallée gorgée deau nécessitait des
dépenses démesurées de ciment pour être
constructible.
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