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AVANT-PROPOS
Dans le sillage dHenri Lefebvre, Sylvia Ostrowetsky avait
choisi la voie de lengagement sociologique, prenant part
aux débats qui animaient la société des années
1960 et 1970 comme à ceux qui agitent notre actualité
contemporaine. Cette position lavait conduite à investir
les différents plans du langage, de lidentité,
de lexpressivité et de laction. Elle accordait
une place privilégiée à leurs chassés-croisés
dans la production des formes et leurs significations, celles
de lespace urbain en particulier, selon que lon appartient
au monde des « bâtisseurs » ou à celui
des habitants : « néoruraux » de la campagne
urbanisée, usagers des centres commerciaux, héritiers
de lhistoire de la rue des Rosiers à Paris
En effet, elle considérait que les formes urbaines et les
civilités quelles permettent sont indissociables
des rapports sociaux tels quils se manifestent à
travers ce quelle appelait un processus d« enculturation
» de lespace.
Sylvia a oeuvré pendant plus de vingt ans à lanimation
de la revue Espaces et sociétés comme membre
du comité de rédaction. Elle y a joué son
rôle de la façon la plus active, avec énergie
et passion, jusquà ses derniers moments parmi nous.
Les journées de travail en sa présence ne laissaient
jamais place à la tiédeur ou à lennui.
Elle sest impliquée tout entière et à
plusieurs reprises dans la préparation de numéros
spéciaux sur des thèmes qui lui tenaient à
coeur. Elle avait ainsi préparé un numéro
sur Parler larchitecture, un autre sur Les langages
de la rue, puis plus récemment De la ségrégation
à la dispersion, le territoire comme mode dexpression
identitaire. Enfin, cétait elle qui avait imaginé
et conçu ce numéro sur Les villes nouvelles ou
les aléas de lurbanisme volontariste intitulé
finalement Les villes nouvelles, 30 ans après, dont
elle naura pas pu voir laboutissement.
En 2002, Sylvia, déjà malade, avait engagé
ce projet sur le thème des villes nouvelles, alors réactualisé
par le retour au droit commun dun certain nombre de ces
« urbanisations dexception » et lexistence
récente dun programme dhistoire et dévaluation
des villes nouvelles destiné à faire retour sur
leur histoire et à dégager les enseignements que
lon pourrait tirer de cette expérimentation de trente
ans.
Cétait là un sujet qui lui tenait à
coeur, elle-même ayant contribué, à sa manière,
à la genèse des villes nouvelles en qualité
de chargée de recherches à lInstitut daménagement
et durbanisme de la région parisienne de 1964 à
1969. Cette expérience avait fourni matière à
une thèse de doctorat de troisième cycle, «
Espace industriel-Espace social », en 1967, puis, en 1979,
à une thèse dÉtat, « Recherches
sur limaginaire bâtisseur : les villes nouvelles françaises
(1)
», qui a fait date dans la réflexion sur les rapports
entre formes spatiales et langage. Par la suite, elle navait
cessé délargir cette interrogation à
dautres formes despaces et dautres publics,
faisant aussi sa part à l« événement
» dans la construction des significations qui sinstaurent
entre dispositifs spatiaux et expressivité sociale. Son
décès, le 12 avril 2004, a marqué un temps
de silence et darrêt dans la préparation de
ce numéro spécial.
Le comité de rédaction de la revue a tenu, en son
nom et à sa mémoire, à mener à terme
cette entreprise inachevée (2).
Nous espérons avoir respecté au mieux le travail
éditorial quelle lui avait consacré. Nous
avons, bien sûr, contacté les auteurs et tenté
de reprendre avec eux le travail de présentation et de
rédaction là où Sylvia lavait laissé.
Nous savions aussi quelle avait espéré, jusquaux
derniers moments, pouvoir rédiger un article introductif
qui aurait eu valeur de legs, ou, pour le moins, reprendre et
développer les termes dune communication quelle
avait faite, en juin 2002, au musée des Civilisations de
lEurope et de la Méditerranée, dans le cadre
du Séminaire danthropologie comparative : «
Les villes nouvelles françaises : paris et apories ».
Cest donc le canevas de cette communication orale rédigée
par elle que nous avons pris le parti de reproduire en introduction.
Simple ébauche dun exposé, avec des propositions
centrales et des illustrations liminaires, ce texte a plutôt
statut de traces hors des sentiers battus, mais les lecteurs familiarisés
à sa pensée et à sa manière sauront
y trouver la promesse de développements surgis de la rencontre
avec un public de chercheurs.
Sept articles avaient été retenus par ses soins,
produits dauteurs de formations différentes. En effet,
la complexité de lobjet « villes nouvelles
» nécessitait, à ses yeux le recours aux points
de vue croisés de lurbaniste, de lhistorien,
du sociologue, du géographe
Elle avait tenu également,
conformément à la valeur quelle accordait
à lenseignement et à la transmission, à
ce que de jeunes chercheurs y aient leur place, y compris lorsque
leur travail de thèse portait sur un objet très
étroitement circonscrit. Enfin, elle était heureuse
dy accueillir le témoignage de ses collègues
brésiliens avec lesquels elle entretenait depuis plusieurs
années des échanges aussi fructueux quamicaux.
Sans indications de sa part, nous avons choisi de regrouper ces
articles selon trois angles de proximité différents.
Le premier fait logiquement sa place au regard sur les origines
: cest dune part larticle de lhistorien
Loïc Vadelorge, « Généalogie dun
mythe : les établissements publics des villes nouvelles
», qui réexamine lémergence improbable
de la notion détablissement public daménagement
des villes nouvelles ; dautre part, celui de Claire Brossaud,
« Le Vaudreuil contre lÉtat ou litinéraire
sociopolitique du localisme », qui se penche sur le jeu
de trajectoires personnelles et de relations sociales qui a sous-tendu,
contre vents et marées, lexistence des villes nouvelles,
en prenant pour exemple le cas de la ville nouvelle du Vaudreuil.
Le second angle dapproche est celui de la vie sociale locale,
dont le projet des villes nouvelles promettait dassurer
la gestation. On y trouvera larticle de lurbaniste
Michel Mottez, artisan de longue date de la ville nouvelle dÉvry,
« Villes nouvelles et démocratie ou le rendez-vous
manqué », qui dresse un bilan des promesses tenues
et des attentes restées en suspens, en soulignant ce qui,
à ses yeux, constitue le maillon manquant pour «
faire démocratie ». Dans le même esprit, mais
à partir dautres schémas danalyse, Brasilmar
Ferreira Nunes et Lourdes Bandeira, sociologues brésiliennes,
exposent pour nous : « Brasilia : lurbanité
dans une ville nouvelle », mettant en lumière les
processus de capture dune centralité nouvelle prestigieuse
par un groupe social détenteur des normes sociales et des
codes expressifs, et les formes de rejet et de violence que cette
capture sécrète.
Enfin, nous avons réuni trois articles qui, en empruntant
les mêmes méthodes, nous éclairent sur la
façon dont les villes nouvelles contribuent progressivement
à engendrer des bassins de vie et des pratiques spécifiques.
Sandrine Berroir, Nadine Cattan et Thérèse Saint-Julien,
spécialistes de la géographie urbaine, examinent
« la contribution des villes nouvelles au polycentrisme
francilien » à partir de lexemple de «
la polarisation liée à lemploi » et
montrent, en prenant appui sur des données quantitatives,
comment les villes nouvelles de la région parisienne attirent
un nombre croissant demplois modifiant les anciens
rapports à la capitale, attirant les actifs de leur «
arrière-pays » et constituent aujourdhui
de véritables bassins demploi qui confirment leur
qualité de centralités nouvelles. Prenant également
appui sur des données statistiques, Nathalie Brevet explore
un aspect particulier de sa thèse de sociologie en cours
dans un article intitulé : « Pratiques de mobilité
et aménagement urbain : les déplacements domicile-travail
des habitants de Marne-la-Vallée » qui, en contrepoint
de larticle précédent, rend compte des caractéristiques
et de lévolution des déplacements des actifs
résidant dans la ville nouvelle en fonction des caractéristiques
de la population, des formes dorganisation urbaine et de
loffre de transports. Pour finir, larticle de Christophe
Imbert, « Ancrage et proximités familiales dans les
villes nouvelles franciliennes », sinscrit dans le
prolongement de lenquête INED, « Biographies
et entourage », et examine les modalités particulières
dancrage quoffrent les villes nouvelles, en particulier
au cours de trajectoires conjugales perturbées et, plus
largement, par lentremise des relations interfamiliales
quelles autorisent.
Deux comptes rendus de lecture douvrages récents
de deux des auteurs qui ont participé au numéro
clôtureront ce dossier. Cétait aussi le choix
de Sylvia.
Catherine Bidou-Zachariasen et Isabelle Billiard
Pour le comité de rédaction
(1).
Cette thèse a fait lobjet dun ouvrage, Limaginaire
bâtisseur les villes nouvelles françaises,
Librairie des Méridiens-Klincksieck, 1983.
(2).
En son nom, Catherine Bidou-Zachariasen et Isabelle Billiard, qui
avaient collaboré avec
Sylvia Ostrowetsky au projet du numéro, ont repris la direction
éditoriale du dossier.
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