Les interrogations relatives
aux rapports entre culture savante et culture populaire, culture
dominante ou coloniale et culture minoritaire ont une longue histoire.
Mais le contexte où ces interrogations prennent place aujourd'hui
est, lui, tout à fait nouveau : c'est celui de la "
mondialisation " et du débat qu'elle suscite, dans certains
milieux, sur le devenir des cultures locales menacées de
dilution voire de dissolution dans une universalité globalisante
(1).
S'il est permis d'y déceler le prolongement ou, même,
le point d'aboutissement ultime de l'expansion de l'économie-monde
européenne des XVe et XVIe siècles, la période
qui s'est ouverte au dernier tiers de celui qui vient de s'écouler
marque néanmoins une rupture - certains parlent de "
saut qualitatif " - avec celles qui l'ont précédée
(2).
Intégration transnationale des marchés et des systèmes
productifs, informatisation des techniques de transmission de l'information,
rapidité et accessibilité accrues des moyens de transport,
accélération de la circulation des hommes, de leurs
savoirs et de leurs savoir-faire.
Intensification et changements d'échelle des communications,
donc, mais y a-t-il, pour autant, de l'échange, au sens anthropologique,
bien sûr, et non seulement marchand du terme ? Les productions
culturelles, en particulier, apparues récemment sont-elles
toutes le fruit de processus d'hybridation ? Bref, tout est-il devenu
" interculturel " ?
Dès que le regard se porte sur les contacts de culture, le
flou semble de mise : " multiculturalisme ", " pluralisme
culturel ", " métissage ", " cosmopolitisme
" sont invoqués indifféremment, et souvent à
tort et à travers, pour rendre compte de l'irruption de la
diversité, pour ne pas dire de l'altérité,
dans des sociétés dont l'identité avait longtemps
été indexée sur l'homogénéité.
C'est pourquoi nombre des articles réunis dans ce dossier
visent, tout d'abord, à clarifier le sens des notions utilisées
à propos de ces interactions entre cultures de statut inégal,
du point de vue de la création ou du renouvellement des modèles
(F. Laplantine, A. Nouss, R. de Villanova). À cet égard,
replacer les processus interculturels dans des contextes historiques
et des aires géographiques différents devrait aider
à dissiper la confusion entretenue autour de concepts souvent
maniés avec approximation.
Il est montré ensuite comment cette circulation culturelle
dans la réciprocité d'influence entre modèles
dominants et mineurs - ou minorés - se manifeste en un domaine
qui, à la différence de la littérature ou de
la musique, reste encore relativement inexploré : celui des
formes architecturales. Pour plusieurs des auteurs, c'est l'occasion
de poursuivre leur réflexion en réexaminant, cette
fois-ci de façon plus systématique, l'architecture
et l'habitat au prisme de l'interculturalité.
Cette thématique chemine, en effet, depuis quelques années
: mise sur pied au sein de l'Association pour la recherche interculturelle,
lors du VIIe Congrès international en 1999, elle a été
par la suite développée lors de deux séances
du séminaire qui se tient mensuellement à l'IPRAUS
(3).
Pourtant, elle n'a pas encore acquis une place reconnue en France
où les disciplines scientifiques se sont très inégalement
avancées dans le champ interculturel.
Le point de départ de l'intérêt manifesté
pour ce champ dans notre pays est lié à l'enseignement
de Carmel Camilleri (1985) en psychologie sociale et en anthropologie
culturelle dans les années quatre-vingt. C'est à la
psychologie et aux sciences de l'éducation (Vermes 1987 ;
1988 ; 2002), auxquelles peuvent être associées les
recherches menées au sein du BELC (4),
que l'on doit la réflexion la plus féconde actuellement.
Toutefois, il faut rappeler que l'éducation interculturelle
- et, en même temps, l'éducation à l'interculturel
- vient des États-Unis. Élaborée pour faciliter
la scolarisation des enfants de minorités ethniques, elle
s'est orientée, comme le souligne C. Camilleri, dans le sens
de l'interaction, de l'échange, de la réciprocité.
Appliquée essentiellement à la relation interpersonnelle
entre les individus ou les groupes, cette démarche est reprise
pour interroger de façon pertinente d'autres champs.
La sociolinguistique (Dabène et Billiez, 1987 ; Deprez 1994)
a introduit la question fondamentale de la créativité
dans l'interaction verbale entre locuteurs de langues maternelles
différentes. L'analyse des attitudes langagières mobilisées
dans la recherche d'intercompréhension ainsi que des réajustements
opérés pour y parvenir a ainsi mis en lumière
des pratiques aussi spontanées qu'inventives. Au plan culturel,
également, on a découvert que les écarts ne
sont pas seulement sources de malentendus voire de conflits. Cet
entre-deux peut donner lieu - expression à prendre également
au pied de la lettre -, de la part des groupes minoritaires ou dominés,
à des comportements adaptatifs qui, en court-circuitant certaines
des formes instituées, aboutissent à des innovations
où celles-là font d'ailleurs parfois l'objet de détournements
et de réappropriations.
Nombre d'articles, dans ce dossier, montrent ces processus à
l'uvre en matière d'habitat. On se rendra compte, notamment,
que la circulation des influences est plus complexe qu'on ne le
pense. Les détours empruntés peuvent être multiples.
Contrairement à une idée reçue, par exemple,
une bonne partie de l'architecture domestique récente à
Bali, procède d'une réinterprétation tout à
fait maîtrisée par les autochtones, de l'image qu'ont
les touristes étrangers - qu'il s'agit d'attirer - du "
style architectural " du pays (N. Lancret). En Chine, la réaffirmation
de l'identité d'une minorité peut s'exprimer dans
une architecture distincte de la norme chinoise (J-P Loubes). Au
Viêt-nam, on relèvera l'importance de l'autoconstruction
et le rôle des diasporas commerçantes (chinoises) dans
la diffusion apparemment " anarchique " des modèles
d'habitat (C. Pedelahore de Loddis).
Loin de s'en tenir au classique effet d'imposition directe exercé
par le colonisateur sur le colonisé, certains auteurs mettent
en lumière le rôle de " passeurs " joué
par de riches commerçants ou des castes aisées. Ainsi
en va-t-il des modifications successives qu'a subies un modèle
de maison apparu en Afrique de l'Ouest puis au Brésil au
XVIIe siècle, au gré des passages de cultures et selon
les statuts sociaux différents qu'il a représentés
(P. Mark) ; ou encore de la formation de l'architecture indo-portugaise,
au fur et à mesure que déclinait l'emprise du colonisateur,
fortement marquée par l'émergence de la classe des
convertis au catholicisme qui n'avait jamais perdu ses prérogatives
et son pouvoir économique durant la colonisation (H. Carita).
Plus récemment, on observera, à propos de l'architecture
coloniale indochinoise, que les échanges entre colonisateurs
et colonisés furent loin d'être à sens unique,
facilitant de la sorte une patrimonialisation ultérieure
de l'héritage dans le Viêt-nam devenu indépendant
(A. Lebrusq).
Les effets des contacts de culture en situation inégalitaire
(interaction, circulation, réciprocité), fréquemment
décelables dans les temps longs, caractérisent des
processus que nous appelons " interculturels " - les anglo-saxons
préfèrent souvent le terme " transculturel "
-, plutôt que de recourir à d'autres qualificatifs
qui désignent d'ordinaire la simple co-présence de
plusieurs cultures, sans tenir compte des rapports de domination.
Or, la co-présence, comme la coexistence, ne produit pas
forcément de la communication et, donc, de l'échange.
La référence à l'" interculturel "
peut, néanmoins, être abusive sinon trompeuse, comme
en témoigne l'emploi de ce terme dans le système éducatif
français. On sait que la relation, dans ce cas, ne s'établit
pas sur le mode de la réciprocité. L'intérêt
pour les cultures minoritaires y est, en effet, instrumentalisé
à des fins d'assimilation, au lieu de naître d'un désir
partagé d'apports réciproques. De même, lorsque
les Jésuites, dans les missions de l'Amérique en voie
de " latinisation ", apprenaient les langues des Indiens,
ce n'était que pour mieux les approcher et leur faire adopter
la vision du monde et les règles de conduite des colonisateurs,
à commencer par la religion chrétienne.
Le " multiculturalisme ", quant à lui, n'indique
pas plus la réciprocité d'influence dans l'interaction
que les usages erronés du terme " interculturel "
qui viennent d'être évoqués. La notion renvoie
souvent à une volonté politique plus ou moins explicite
de maintenir ou rétablir la " paix civile ", c'est-à-dire
l'ordre, en encourageant, tout en la contrôlant, la juxtaposition
sur le territoire urbain de communautés culturellement et
ethniquement homogènes (Ghorra-Gobin, 2002), quitte, comme
aux Etats-Unis, à ce qu'un modèle englobant - l'American
way of life - vienne se superposer à la co-présence
des cultures.
Conçu et mis en uvre de cette façon, le multiculturalisme
de la ville, craignent certains observateurs, risque de la déconnecter
de son histoire (Canclini, 1995) ; et de fragiliser son identité,
tant au niveau du patrimoine architectural qu'en tant que communauté
de citadins et personne morale. D'autres, au contraire, décèlent
dans cette pluralité culturelle assumée comme telle,
l'indice prometteur d'une métamorphose enrichissante de l'urbanité
contemporaine. Le sociologue étasunien Mike Davis, par exemple,
montre comment et pourquoi la " latinisation " en cours
de plusieurs grandes villes des États-Unis régénère,
en le " tropicalisant ", l'espace urbain tombé
en déshérence de nombreuses aires métropolitaines,
qu'il s'agisse des ghettos du centre ou des zones à l'abandon
de la proche périphérie.
Considéré du point de vue républicain français,
en tout cas, le multiculturalisme pose un problème d'identité
et, plus encore, de cohésion nationale. Cette crainte a longtemps
légitimé les idéologies assimilationnistes
et nationalistes - françaises en particulier - selon lesquelles
l'adoption du modèle dominant impliquait le renoncement aux
traditions et aux langues dites d'origine ou familiales. Car il
semble bien comme le note l'écrivain Édouard Glissant
(1996), que l'identité soit, dans les cultures occidentales,
une " identité à racine unique exclusive de
l'autre ". Cela dit, on peut malgré tout augurer,
toujours avec Édouard Glissant, que " le composite
" soit tôt ou tard appelé à " supplanter
l'atavique ", si l'on en juge par la réticence -
pour user d'un euphémisme - de certaines " communautés
" d'origine étrangère, déjà formées
ou en passe de l'être, à se conformer aux us et coutumes
du pays d'accueil, eux-mêmes non observés voire contestés,
il est vrai, par une partie de ses propres ressortissants originels.
L'un des concepts que le champ des recherches interculturelles peut
intégrer avec profit est celui de l'hybridité en ce
qu'il permet de problématiser la question des frontières,
comme l'a relevé Jan Nederveen Pieterse (2001), car "
ce qui est problématique, ce n'est pas l'hybridité,
mais le fétichisme des frontières qui a tant marqué
notre histoire " (5).
Encore que, comme le montrent deux des articles, leur perméabilité
valait déjà pour d'autres époques, comme celle
de l'essor du commerce maritime à grande échelle entre
l'Asie, l'Europe, les Amériques, à l'aube du capitalisme
marchand.
Si le contact, entendu comme on l'a défini plus haut, est
à la base de la création et de l'évolution
des cultures, le pastiche, la copie, la reproduction, ne relèvent
pas, dès lors, du même processus. Pas plus, d'ailleurs,
que l'éclectisme, remis à la mode par les adeptes
du post-modernisme, qui relève plutôt d'une pratique
opportuniste du " collage " où les emprunts au
patrimoine des peuples ou aux groupes dominés ne sauraient
être confondus avec les empreintes qu'eux-mêmes auraient
pu laisser.
Il est évident que la production architecturale demeure,
plus que jamais, soumise à des influences culturelles variées.
Il en va, cependant, de ces influences comme des mariages : elles
oscillent entre alliance et mésalliance. En architecture,
elles se déclinent surtout selon le principe hiérarchique
: on se plaît à relever l'influence de modèles
savants les uns sur les autres - c'est l'autocélébration
de l'entre-soi - ou l'influence d'un modèle savant sur un
modèle vernaculaire. En revanche l'inverse est plus rarement
envisagé. Peut-être les articles qui suivent pourront-ils
contribuer à ce qu'il en aille autrement dans l'avenir.
Bibliographie
CAMILLERI C. (1985), Anthropologie culturelle et éducation,
Unesco-Delachaux & Niestlé, Lausanne.
CANCLINI N. (1995), Hybrid Cultures, University of Minnesota
Press.
DABENE L. et BILLIEZ J. (1987), " Le Parler des jeunes issus
de l'immigration ", France, pays multilingue tome
2. " Pratiques des langues en France ", dir.
G. Vermes et J. Boutet.
DAVIS M. (2000), Magical urbanism, Latinos Reinvent the US
City, Verso, NY.
DEPREZ C. (1994), Les enfants bilingues : langues et familles,
Didier.
GLISSANT E. (1996), Introduction à une poétique
du divers, Gallimard (1ère ed.)
GHORRA-GOBIN C. (2002), " Le multiculturalisme en quête
d'universalité ", Quaderni n° 47, printemps.
NEVERVEEN PIETERSE J. (2001), Hybridity, so what ? in Theory,
Culture and Society, vol. 18, Issues 2 and 3, ed. M. Featherstone.
VERMES G. et BOUTET J. (1987), France. Pays multilingue,
tome 1 et 2, L'Harmattan.
VERMES G. (1988), Vingt-cinq communautés linguistiques
de la France, tome 1 et 2, L'Harmattan.
VERMES G. (2002), " Multiculturel et interculturel, un débat
", in VEI, Enseigner en milieu ethnicisé, n°
6, décembre.
(1).
Ce débat a fait, par exemple, l'objet d'un numéro
de la revue Esprit " Quelle culture défendre
? " n° 283, mars-avril 2002.
(2).
Pour une mise en perspective historique de la mondialisation capitaliste,
on conseillera la lecture de La Mondialisation de l'économie,
1. Genèse, de Jacques Adda (coll. Repères, La Découverte,
1996).
(3).
Voir la publication des actes de trois symposiums dans Construire
l'interculturel, de la notion aux pratiques, R. de Villanova,
M.A.Hily, G. Varro eds, L'Harmattan, 2001 et de deux séances
sur le thème " Métissages et architecture "
organisées par N. Lancret et R. de Villanova en 2001-2002
dans le cadre du séminaire " Logique spatiale, raison
sociale " dirigé par Ph. Bonnin.
(4).
Le BELC, bureau pour l'enseignement de la langue et de la civilisation
à l'étranger, section de l'Institut National de
recherche pédagogique, entretenait des.liens forts avec
la recherche d'abord linguistique puis la socio-linguistique et
la sociologie. Voir le document très complet sur l'historique
de l'organisme, Archéologie de l'interculturel dans
une institution éducative, M.A. Philipp, 1999, texte
ronéoté.
(5).
L'auteur reconnaît, cependant, l'édification des
frontières comme un élément fondateur de
la vie sociale, ce qui rend leur disparition impensable, même
si l'on fait aujourd'hui l'expérience de leur contingence
et de leur perméabilité, notamment dans le champ
économique ou esthétique.
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