Afin de bien montrer comment
se redistribue et se réfléchit le propos dès
lors qu'il s'offre à la "Maison savante", nous
donnerons ici, pour commencer, une version condensée et légèrement
reformulée de l'appel à articles qui était
censé tramer les réponses :
"Tout en voulant oublier que son unité s'est construite
grâce à une politique souvent farouche d'unification,
on considère généralement que la France constitue
le modèle de l'Etat-Nation selon trois critères :
un seul peuple, un seul territoire, une seule langue. À l'opposé,
les États-Unis ont toujours connu une division interne en
diverses entités différenciées et bien délimitées
mais réunies sous une même "couverture" politique
et économique.
On voit se dessiner aujourd'hui, d'un côté, un mouvement
de concentration localisé qui, confondant la terre et le
sang à travers une ségrégation ethnique de
plus en plus marquée, prend des allures dramatiques d'enkystement
et s'esquisser, de l'autre, une sorte de conception fédéraliste
qui tend à considérer le territoire comme un ensemble
plus ou moins homogène.
Au lieu de se référer à l'un ou l'autre modèle
de manière alternative comme s'il s'agissait de choisir entre
ces deux points de vue, l'un concentrique et l'autre réticulaire,
ne faut-il pas se poser la question autrement, c'est-à-dire
en termes de médiation entre les individus, les collectivités
et les centres étatiques, entre forces d'unification et forces
de dispersion ?"
Tout en s'inscrivant dans une thématique identitaire, les
articles qui nous ont été proposés relèvent,
pour l'essentiel, de trois problématisations différentes.
Les premiers tentent de réfléchir la ségrégation,
qu'ils ont tendance à considérer comme un concept
flou inutilisable en Sciences Sociales sans précaution. Que
ce soit dans les rapports qu'ils entretiennent entre réalité
et modèle culturel ou entre immigration et intégration,
répondant plus frontalement à la question, les seconds
tentent de décrire les processus identitaires liés
au territoire dans le contexte contemporain de ce que nous nommons,
sans doute par facilité, "globalisation". Les troisièmes
enfin, interrogent le centre dans ses rapports à la périphérie
ou encore interrogent la façon dont techniciens de la ville
et théoriciens des sciences sociales ont pu l'utiliser et
l'utilisent encore en tant que structure fondatrice.
Les deux premiers articles se montrent soucieux de réfléchir
les découpages qui permettent de nommer "ségrégation"
ce qui pourrait être considéré, d'un autre point
de vue, comme de simples accentuations "normales" dans
l'occupation résidentielle des diverses catégories
sociales. Chacun, à sa manière, montre l'importance
du découpage dans la perception de ce qui est conçu
soit comme organisation, soit comme ségrégation socio-spatiale.
Christine Chivallon étudie le cas des chercheurs anglais
pour montrer combien le renouvellement des découpages opérés
est plus dépendant d'une déconstruction de la catégorie
"ségrégation" que de la réalité
elle-même.
L'attendu explicite des premières études sur la question,
affirme que "plus grand est le degré de différence
entre distributions spatiales /... / plus grande est la distance
sociale entre les groupes (1)
". Elle cite, à ce propos, les travaux de Ceri Peach
sur la population d'origine antillaise au Royaume-Uni.
À partir de la décennie 1980, l'approche change. Elle
constitue une charnière avec le postmodernisme. On y retrouve
Ceri Peach.
Tout en restant classique, cette période procède à
une relecture au regard d'une critique du positivisme mais aussi
d'une nouvelle façon de voir les
rapports interethniques. On s'achemine ainsi vers l'interactionnisme
où la ségrégation est plutôt le résultat
d'un choix interne aux groupes communautaires. Cependant, dans cette
seconde période, la notion de catégorie raciale reste
encore inchangée.
Bien avant les géographes, en sociologie, la notion de race
avait été largement remise en question. À partir
de Miles, la "race" est une catégorisation politique
et idéologique et l'on n'utilise plus le terme de "race"
qu'entre guillemets.
À la fin des années 1980, enfin, Peter Jackson qualifie
la "race" de "paradigme constructiviste". C'est,
en effet, avec Race and racism qu'en 1987 ce dernier entame
une critique radicale des travaux de géographie enfermés
dans un empirisme vulgaire. Il affirme - ce qui, en France en tout
cas, semble une évidence depuis belle lurette - que la "race"
n'a aucune réalité objective mais permet, justement,
sa construction en termes identitaires comme résistance à
la domination raciale. La rupture est consommée avec les
derniers travaux de Susan Smith : Par delà la visibilité
des mondes géographiques : politiques culturelles et la musique.
Cette dernière montre comment l'espace social et le temps
musical sont intriqués dans une expression qui signe à
la fois une appartenance et une résistance.
Cette rupture, nous dit l'auteur de l'article, n'est compréhensible
que si l'on y reconnaît l'influence postmoderne. Ce mode de
pensée est très marqué par le post-structuralisme
français : Lyotard, Derrida, Deleuze, Foucault puis B. Latour.
Son apogée date des années 1990. S'installer dans
la tension entre la contrainte des processus de domination et les
vertus de la résistance redoublée par une autre tension
entre rationalité savante des procédures de repérage
du pouvoir et la rupture avec son universalisme, tel nous semble
bien, en effet, un des enjeux spécifiques actuels de la dialectique
ségrégation/ dispersion.
Cependant, ce dernier courant n'échappe pas à des
dérives désormais insoutenables. Ainsi, en assimilant
la domination avec une mauvaise procédure de production scientifique
(voir l'introduction de Ami Gutman à l'ouvrage de Charles
Taylor, 1994), la tendance "minoriste" ne fait qu'inverser
naïvement ce qu'elle critique. Il reste, cependant, que ces
derniers travaux ont su montrer que la distribution spatiale "n'épuise
pas le sens des significations sociales" et, si on nous le
permet, à l'inverse, que les significations sociales n'épuisent
pas la
signification des formes urbaines (2).
À cet égard, on ne manquera pas de remarquer qu'une
trop grande méfiance à l'endroit de ces catégories
a mené la France, et plus particulièrement les
chercheurs de l'INED, à ignorer les critères ethniques
interdisant pratiquement une approche de la discrimination (3).
Je ne sais si on peut, malgré tout, parler à propos
de la France d'une tendance à croire à une invisibilité
des différences. J'inclinerais à penser, au contraire,
que leur non-élaboration laisse à la visibilité
une efficacité discriminante peut-être plus redoutable
encore parce que non dite. Les acteurs sociaux, en outre, ne sont
peut-être pas aussi dupes qu'ils veulent bien le déclarer.
En tout état de cause, nous serons d'accord pour dire qu'il
n'y a pas plus en France de dispersion par invisibilisation que
de concentration par innocence essentialiste. La dialectique de
la ségrégation et de la dispersion est peut-être
moins tranchée que dans les pays anglo-saxons mais elle n'en
joue pas moins - et ô combien - sa carte.
Sans douter non plus qu'elle existe, ne serait-ce que dans le regard
marqué et marquant de tout sociétaire, l'article de
J.J. Helluin élargit le matériel d'analyse aux démographes
et praticiens européens dans la définition de ce que
nous nommons très (trop) grossièrement ségrégation.
Non seulement cette "notion-valise par excellence" se
présente sous des formes extrêmement variées
mais semble impliquer, de plus, un rapport causal entre les dimensions
spatiale et sociale. La question se pose surtout de façon
pratique dès lors qu'il s'agit de définir l'appareil
statistique censé la diagnostiquer. Tout dépend du
point de vue de l'observation ; le quartier, l'immeuble voire la
rue "change radicalement sa mesure" au point que l'on
peut se demander si son étude ne devrait pas être,
avant tout, l'étude des formes qu'elle prend en fonction
de différentes échelles.
Pour justifier son propos, l'auteur se limite aux dix dernières
années qui,selon lui, font de cette question la dernière
question urbaine. Il utilise "un corpus de politiques territoriales
en Europe de l'Ouest qui traitent de la cohésion sociale".
Les politiques peuvent être classées, selon lui, en
deux catégories distinctes ; l'une de discrimination territoriale
positive (City Challenge et SRB en Grande-Bretagne,
Big cities policy aux Pays-Bas, ward contract policy
à Bruxelles). La seconde qui consiste à tenter de
redistribuer directement les populations (cf. aux USA : Section
8 housing assistance program et scattered site housing program).
Cette prise en charge relève de trois classes : nationale
contractuelle (France, Pays-Bas, Grande-Bretagne), régionale
(Allemagne, Belgique), locale (Espagne, Portugal, Italie). La France
oscille entre les deux derniers modèles (quartiers à
Toulouse, agglomération à Nantes).
Aux USA, le ghetto est au-devant de la scène comme "amplificateur"
d'inégalité, tandis qu'en France, pour des raisons
analogues, le regard est centré sur les Grands Ensembles
à la périphérie des villes. Plus récemment,
la Suède se soucie, également, de la concentration
des minorités immigrées... Enfin, depuis 1994, l'Europe
intervient sur 84 sites dont 8 français à la manière
des Cities Challenge en Grande-Bretagne. On connaît
les réticences face à la discrimination positive territoriale
qui peut (rapport Sueur de 1998) donner des résultats négatifs
si l'on raisonne en termes de bilan redistributif des sommes qui
y sont consacrées. En parallèle, l'auteur distingue
plusieurs niveaux de gestion à mettre en relation avec, d'un
côté, une politique générale de décentralisation
(Italie, Espagne) et d'un autre côté, mais d'une façon
moindre, avec une macro-régulation étatique (G.B.,
France, Suisse) voire européenne. Enfin, il se demande s'il
faut favoriser un nouvel acteur "ville" porteur des valeurs
de solidarité et de cohésion ?
D'un point de vue méthodologique, mais aussi politique comme
on vient de le voir, les rapports et contradictions entre échelles
restent essentiels. Ainsi, si l'on constate que les agglomérations
les plus excentrées sont souvent les plus défavorisées,
les régions les plus riches contiennent aussi leurs zones
sensibles... C'est à tous les niveaux que se déclinent
les conséquences du nouvel ordre capitaliste planétaire.
En général, on dira que plus qu'une représentation
plus ou moins stratifiée, les politiques urbaines s'engagent
actuellement dans la voie stratégique et partenariale...
L'État n'est plus l'acteur automatique de la mise en cohérence.
Les conséquences de cette absence d'intégration sont
une sorte de logique frontale, un espace fragmenté à
tous les niveaux géographiques avec son cortège de
division, de violence et de conflits ethniques. Pour reprendre encore
la terminologie de ce dernier, certains territoires "s'effritent"
(dispersion), tandis que d'autres se "rigidifient" (nous
parlons d'"enkystement").
La volonté consensuelle qui vit sur le mythe d'un accord
général fait de l'espace un médiateur impossible
(cf. les débats en France sur la mixité urbaine et
sociale).
Dans un tout autre sens, plus descriptif, les deux auteurs suivants,
Alain Bonnassieux et Eric Taïeb, tentent de cerner le rapport
de la territorialisation à l'identité sociale et culturelle.
Si les premiers voyaient dans la ségrégation une structure
stratifiée difficile à cerner mais toujours à
l'uvre dans l'interaction, les seconds insistent sur les relations
plus ou moins stables entre singularité géographique
et culturelle.
En choisissant un pays de création récente comme la
Côte d'Ivoire, A. Bonnassieux se donne les moyens de saisir
les rapports difficiles entre la pluralité ethnique et l'Etat-nation
en formation. L'auteur rappelle, à cet égard, cette
phrase clef de Houphouët-Boigny en 1960 : "la Côte
d'Ivoire hérite d'un État et non d'une Nation".
Au moment de l'indépendance "un système d'assimilation
réciproque des élites" a permis de dépasser
le rôle central du groupe Baoulé dont est issu le président.
Le local jouait alors le rôle de promotion au niveau central.
C'est ainsi qu'une minorité a pu s'enrichir rapidement en
ayant intérêt à la constitution de la Nation.
Clientélisme et nationalisme semblaient aller de pair.
La forte croissance de l'économie ivoirienne a autorisé
ce système de fonctionnement jusqu'à la fin des années
1970. Mais la culture extensive ouvrant l'ouest au développement,
a entraîné un afflux de population externe tandis que
les profits étaient centralisés dans les villes (la
population urbaine passe de 17 à 40 % en1980) avec constitution
d'une classe moyenne ayant accès à un cadre de vie
avantageux par rapport à la majorité de la population.
Ainsi, se dessine l'opposition entre immigrés pauvres des
plantations et jeunes scolarisés destinés à
l'administration comme au secteur privé. L'émigration
est venue du nord, les Mossi du Burkina-Faso, du Mali uvrant
au doublement de la population de 1960 à 1980. La forte différenciation
sociale, d'autant plus exhibée que rapide, s'est orientée,
quasi "naturellement", vers l'investissement et la consommation.
Alors que Houphouët-Boigny tentait vainement de mener une politique
d'intégration par la double nationalité politique,
cette situation a entraîné, à
l'inverse, l'exclusion et le développement de l'"ivoirisation"
des emplois du
secteur moderne. Mais la présence d'une "monarchie présidentielle"
permettait encore de donner l'impression d'un consensus rassurant.
La crise se manifeste dans les années 1980 avec l'épuisement
des réserves forestières et la chute des prix sur
le marché international. Elle provoque un ralentissement
des activités qui atteint le milieu urbain. L'État,
fortement endetté, est tenu de se soumettre aux exigences
du F.M.I. La redistribution clientélique ne peut plus fonctionner
et provoque un repli identitaire spectaculaire.
Une double tension s'installe entre autochtones et planteurs baoulé
de l'Ouest d'un côté, entre Ivoiriens et Burkinabé
de l'autre. Dans un contexte de précarisation généralisée
des classes moyennes et de paupérisation des citadins, les
étrangers du secteur informel semblent mieux s'en sortir.
La xénophobie est la forme rêvée pour "penser"
la crise de même que l'audience des sectes augmente, que les
bandes de délinquants s'accroissent. Du coup la famille élargie
constitue le seul recours pour les plus démunis.
Le pluralisme politique des années 1990 a donc lieu dans
un contexte en plein désarroi. Si, en définitive,
Konan Bédié-baoulé-, porteur d'un capital financier
et social important, l'emporte, il ne possède plus les mêmes
atouts que le vieux président décédé
en 1993.
La dévaluation du franc CFA, la remontée des cours
en matière agricole amènent certes une reprise de
la croissance mais au profit des disparités et d'un rétrécissement
du cercle du pouvoir. Ainsi, un des fils du président Bédié
devient le premier importateur de riz. La classe politique investit
le monde des affaires. L'accès à l'aide internationale
se fait au profit de la croissance des entreprises personnelles.
Pour aller au plus pressé, la compétition des partis
opère dans un contexte qui ne permet plus, ni le clientélisme
ni la politique d'équilibre. La question de l'"ivoirité"
surgit donc de façon quasi paradoxale : nationalitaire, syndicale,
tribale et libérale à la fois.
Notre époque doit gérer la tension entre forces opposées,
celles du repli et celle de l'avancée, celle de la ségrégation
et celle de la dispersion conquérante des réseaux
et de leur marché.
Partant d'un point de vue inverse, non plus général
mais singulier, E. Taïeb se sert de la pratique du sport pour
montrer son versant universalisant, homogénéisateur
d'un côté et son versant particularisant, intégrateur,
de l'autre.
Par principe, le sport implique des règles valables sous
tous les cieux. S'il y est autorisé par ses membres, n'importe
quel sportif peut faire partie de n'importe quelle équipe.
En dehors de toute autre considération culturelle et sociale,
seul compte le niveau de qualification propre à chacun. Cette
capacité individuelle ou collective à la compétition
constitue l'enjeu spécifique de l'activité sportive.
Cependant, l'identité nationale, régionale voire locale,
se valorise largement à travers la victoire de chacun ou
de l'équipe.
Espace utopique mêlé à l'espace public et privé
de la vie quotidienne, géré par une autre éthique,
une autre normativité compétitive, avions-nous écrit
il y a des années à propos des terrains de sport dispersés
en ville, construits, dessinés à la craie, délimités
où, théoriquement, le meilleur gagne au-delà
des aléas de l'appartenance et de l'héritage symbolique
et/ou financier. Il faut ajouter, avec cet article, que ces lieux
fonctionnent désormais comme des espaces d'intégration.
A ce fils de migrant qui ne sait plus très bien à
quel saint se vouer, ils permettent une double opération
de délocalisation et d'inscription identitaire. C'est ce
qu'exprime brillamment, nous rappelle l'auteur, l'équipe
de France "Black-Blanc-Beur" qui gagne en juillet 1998
la coupe du Monde de football. Il analyse cet espace dessiné
au cordeau et aux règles qui se veulent transparentes comme
un des vecteurs important de l'intégration sociale. Dans
son isolement suréclairé, il s'infiltre dans l'appareil
urbain comme un concentré, un temps d'arrêt intense,
opposé à l'espace poreux de la "société
de marcheurs" décrite par Simmel puis E. Park pour caractériser
la grande ville contemporaine.
Ces sportifs sont des socialisateurs incontournables désormais
pour ceux qui peuvent afficher sans trop de défit leurs qualités.
Sans doute, les distinctions sociales subsistent sur les tribunes
et les insultes xénophobes peuvent-elles fuser en cas d'échec,
E. Taïeb récuse, cependant, qu'on puisse limiter le
sport à cette reproduction simple de capitaux "acquis
par ailleurs", voire conçus comme simple "opium
du peuple" ou encore "exutoire". Dimension universaliste,
"assimilatrice", qui n'oblige pas pour autant, pense-t-il,
au reniement de ses origines. Cela est patent, en tous cas, pour
la France, où l'espace sportif participe de manière
exemplaire du "creuset français" cher à
G. Noiriel.
L'auteur est intarissable lorsqu'il s'agit de fournir les détails
biographiques des joueurs. Il connaît tout des pères,
mères et grands parents. Même s'il insiste plus particulièrement
sur Platini et Zidane qui ont accès à une reconnaissance
mondiale, ce qui lui semble important, c'est, d'une manière
plus globale, le rôle symbolique de ces grands joueurs. D'où
la reprise dans un de ses sous-titres : "Zinedine Zidane ;
un maghrébin qui réconcilie la France avec ses immigrés"...
Ce statut de Janus, Noah le décrit excellemment : "En
Jamaïque, je suis tout le monde, au Cameroun, je me fais traiter
de blanc, à l'école, en France, on m'appelait "bamboula".
La plupart sont conscients de leur rôle social. Ils constituent
un contre-exemple de toutes les difficultés de la relégation
et de ses conséquences exclusives et délinquantes.
On reprendra à leur propos une citation de Didier Deschamps
en 1998 : "cette victoire a dépassé le cadre
du sport. Elle efface beaucoup de différences aussi bien
sociales que raciales ou politiques". Tenir les deux bouts
de la valorisation individuelle de nature plus universaliste, valable
dans n'importe quel territoire, et de l'assimilation identitaire
valable pour un territoire unique, voilà ce que ne peut réunir
facilement aucune discrimination positive.
La dernière partie de cette présentation sera consacrée
à deux articles qui s'interrogent sur l'importance, pour
le sens commun, du centre en tant que modèle-idéal
dans le premier, pour la pensée urbanistique et théorique,
en tant que modèle indépassable de l'urbain, dans
le second.
A travers une sorte d'archéologie de Buenos-Aires, Guenola
Capron décrit les aléas du centre réel dans
ses rapports à l'imaginaire.
Est-ce une ville européenne avec son centre plein ou américaine
- quasiment anomique par rapport aux schémas occidentaux
de la ville ? Tant il est vrai que les fonctionnements culturels
et sociaux sont boiteux du point de vue des
attendus de la logique formelle, quand elle se rêve européenne,
nous dit l'auteur, elle est américaine et à l'inverse,
quand elle s'engage dans la modernité, son assise reste centrée
à la manière européenne.
Reprenant G. Germani, l'auteur insiste d'abord sur le fait que l'Argentine
n'est "pas tant une partie d'Amérique latine que l'extension
de processus migratoires européens". Ce sont simultanément
l'immigration et le port qui fondent l'identité urbaine de
sa capitale. Si elle peut prétendre à être le
Paris de l'Amérique latine "aux accents américains"
au début du siècle, elle est "une grande ville
américaine aux accents européens" à la
fin.
Petite bourgade dans les dernières années du 18ème
siècle, la décision, en 1880, d'en faire la capitale
de la nation va, avec la construction d'un port moderne en 1881,
amorcer la première phase, précoce en Amérique
latine, de sa métropolisation. L'économie agro-exportatrice
mais surtout la construction de la capitale entraînent une
politique d'immigration particulièrement incitatrice. Entre
1908 et 1914, Buenos-Aires grandit de façon "vertigineuse"
identique à New-York. En 1910, date de la célébration
du centenaire de l'indépendance, la ville comporte un centre-ville
édifié autour de la place de Mai et des faubourgs
interlopes, redoublé par une division entre le nord aisé
et le sud industrieux.
Les épidémies entre autres expliquent ce développement
vers le nord du centre surnommé la city.
En 1930, l'exode rural remplace l'immigration stoppée par
la grande crise et le premier coup d'état. Ceci s'accompagne
en 1940 d'un important processus de suburbanisation (1ère
couronne en 1960, 2ème en 1980). Les voies de chemin de fer
puis la première autoroute ("Panaméricaine",
1960) jouent un rôle inducteur de développement urbain
en "doigt de gant" à l'image de l'Europe. La plus
grande partie de la banlieue est constituée de lotissements
populaires en même temps que le boulevard de ceinture (avenue
Piaz) favorise, comme en France, la césure entre la ville
et la banlieue. L'architecture, les pratiques culturelles, imitent
le vieux continent, on copie à l'identique les édifices
des grandes capitales tel en 1908 le théâtre Colon.
L'opposition est radicale entre "civilisation" et "barbarie"
définie non seulement par l'Amérique précolombienne
systématiquement exterminée, par les Noirs d'origine
africaine massacrée, mais aussi par les travailleurs illettrés
venus d'Europe.
L'auteur rappelle l'importance de la classe moyenne blanche d'origine
européenne et du culte de la mémoire qu'elle pratique.
Le mythe européen s'installe sur une réalité
américaine.
Le port constitue la métaphore de la relation vers le reste
du territoire. Que ce soit vers l'océan ou la pampa, il fonctionne
comme "machine centripète qui dévore le reste
du pays" (Sarlo, 1995) mais aussi comme "lieu d'absorption
progressive des différences". Ici, point de multiculturalisme,
contrairement aux USA, le melting pot est effectif (les regroupements
se font par rue ou par pâtés de maisons). Le quartier
est la base de référence, il donne naissance à
la mythologie urbaine, celle des "cent quartiers". Cependant,
le centre ne correspond pas à la "radio-concentricité"
européenne . Trame orthogonale de conquête, la ville
peut se développer à l'infini. Ainsi, forme urbaine
et structure sociale coïncident point par point. Le centre
pour les élites puis les classes moyennes, les quartiers
pour les immigrants enrichis, la périphérie pour les
ouvriers et les migrants ruraux.
Les années 1980-1990 voient la chute des revenus moyens,
l'augmentation spectaculaire du chômage ; la position de la
classe moyenne et des cols blancs n'est plus assurée. Jet
set et nouveaux riches, en particulier ceux qui sont inféodés
aux États-Unis, sont à la tête du pays.
La municipalité veut renforcer l'hyper-centre sur le modèle
de Londres ou New-York. L'ancien port de Madero est aménagé,
l'avenue de Mai est restaurée. Tours en copropriétés,
shopping-centers, hypermarchés, country-clubs,
quartiers fermés se développent sur le modèle
américain. Le réseau autoroutier est
privatisé dans les années 1990 favorisant le déménagement
des ménages vers la périphérie. En périphérie
lointaine, de nombreuses communes voient leur centre se dédoubler
: pauvre autour des transports collectifs, plus aisé autour
du centre commercial lié à l'autoroute.
Le damier engendre "l'image chaotique" d'une "ville-monstre".
L'utopie d'hier est devenue une "anti-ville". Juxtaposition
du gigantisme et survalorisation du passé cohabitent dans
une ville de masse qui rêve son passé de "capitale
d'un empire imaginaire" (Borgès) tandis que la ville
se fragmente. Comme ailleurs "l'angélisation" (modèle
de Los-Angelès) devient une réalité. Non seulement
parce qu'il reste quartier d'affaires mais aussi parce qu'il est
relié à la périphérie par les autoroutes
à péages, le centre-ville conserve cependant son pouvoir
mythique d'attraction. Ainsi se dessine un modèle de la "ville-privée"
en opposition à la "ville publique" réservée
aux non privilégiés.
Pour Laurent Devisme, les figures actuelles qui tournent essentiellement
autour de la mosaïque urbaine, amènent à négliger
des formes canoniques comme celle de la forme centre et des forces
qui l'ont fait vivre durant des millénaires en occident.
À ses yeux, une réactualisation de la figure et des
forces centripètes et centrifuges qui la font vivre, est
indispensable.
Durant ces trente dernières années le recours à
la notion de centralité a connu, en effet, un changement
important. Alors qu'il s'agissait de l'organiser dans les années
1970, il s'agit désormais de la "décliner au
pluriel dans la ville polycentrique".
Le modèle centre/périphérie domine les années
1960-1970 dans l'analyse des inégalités et des dépendances
entre états d'abord, dans l'analyse de la constitution des
nouveaux états ensuite et, enfin, dans les relations local/national
au sein d'un territoire. À ces trois niveaux, il s'agit plus
d'une désignation métaphorique passant par une figure
spatiale pour désigner un rapport hiérarchique, que
de forme concrète (4)
(Ostrowetsky et Bordreuil, 1975 ; Ostrowetsky, 1994; Copédith).
Le retrait partiel de la métaphore centraliste est consécutif
à la recomposition et à la fragmentation socio-spatiale
liée à la mondialisation mais aussi, au niveau du
management notamment, à la volonté de répondre
- cf. "la critique artiste" de mai 1968 - au néocapitalisme.
Pour donner consistance à son propos, L. Devisme examine
"la répartition spatiale des entreprises et des ménages"
puis "l'évolution du rapport des entreprises au territoire".
Il affirme d'emblée un changement dans les principes de localisation
qui rend les solidarités plus problématiques. Il interroge
ensuite la nouvelle métaphore de l'"archipel" utilisée
pour caractériser la localisation des entreprises et des
ménages avec l'augmentation des migrations alternantes. Il
ne s'agit plus tant de dialectique centre-périphérie
que "d'aire polarisée". Il reprend également
le constat de la déconcentration périphérique
au profit de la grande distribution. Cependant, selon lui, la commune-centre
conserve en France, mais aussi aux USA, son importance concernant
notamment - on se remémorera l'article précédant
de G. Capron - son "potentiel emblématique".
Pour ce qui concerne plus spécifiquement les entreprises
et leurs logiques territoriales, l'auteur cite Boltanski et Chiapello
(1999) : "Dans un monde connexionniste où la grandeur
suppose le déplacement, les grands tirent une partie de leur
force de l'immobilité des petits". Cette déliaison
entre centre mobile et périphérie immobile, est particulièrement
importante car elle disqualifie une définition implicite
du centre comme moyeu des forces d'ouverture.
Ainsi que le rappelle l'auteur, en 1964, l'urbanisme étatique
des Villes Nouvelles soulignait son inquiétude à l'égard
des forces centrifuges et tentait de recomposer la ville autour
d'un centre polyfonctionnel. Cependant, à ce premier moment
réactif a fait suite dans les années 1980-1990 le
"polycentrisme maillé" de la DATAR et des agences
d'urbanisme. Le fond de croyances partagées - dans un milieu
bien déterminé - réside désormais dans
l'idée que l'on peut "sortir de la ville pour entrer
dans le territoire" ( J.P. Pranlas-Descours) conçu comme
"tissu constellé d'événements". Le
même auteur cité parle également de "système
de ségrégation et de fragmentation aboutissant à
une ville-territoire multipolaire" qui traduit la crainte de
l'urbanisation à l'américaine, celle que l'auteur
de l'article précédent nommait "angélisation".
En se demandant si ce schème de lecture permet de répondre
aux conflits d'échelle, L. Devisme en arrive à la
question de la "dialectique des forces et des formes".
Les forces sont assimilées aux déplacements, les formes
aux regroupements. Je ne sais si c'est ainsi que j'aurais défini
cette dialectique. Les déplacements (collectifs, en toile
d'araignée, réticulaires) sont aussi des formes, et
les regroupements sont aussi minés ou alimentés par
des forces qu'elles synthétisent au plan expressif. Certes,
ainsi que le dit A. Médam cité dans l'article, les
formes sont habitées par les forces et les forces informées
par des formes mais peut-être faut-il, dans un premier temps,
saisir la force des formes et la forme des forces en tant que telles.
Plus peut-être qu'à L. Marin à qui l'on doit,
il est vrai, une des premières appréhensions du rôle
social des formes architecturales et urbaines, la notion de synthèse
utilisée ici doit plus à une dérivation deleuzienne
des trois synthèses du temps dégagées dans
Différence et répétition. L'intelligence
théorique, chez Deleuze, réside dans ce lien entre
forme et écart intensif se constituant en force spécifique
précédant, encore une fois, la force telle qu'elle
est pensée dans
l'article (Ostrowetsky, 1983).
L'article conclut sur le fait que la catégorisation du centre
pose d'autant plus problème que le politique ou plus généralement
les acteurs sociaux ne parviennent plus à lui donner forme.
Autant que la dialectique du centre et de la périphérie,
l'urbanisme - et c'est en cela qu'il est différent de l'architecture
- a toujours eu à gérer de manière plus ou
moins fine la relation des forces du mouvement mais aussi de la
stabilité.
En définitive, la ségrégation et la dispersion
forment un ensemble inconcevable l'un sans l'autre et ce sont bien
ses extrêmes dédialectisés, l'un dans l'enfermement
- le ghetto ou "la ville privée" décrite
par G. Capron, l'autre dans la circulation réticulaire généralisée,
qui traduisent une incapacité politique à produire
des espaces "sociables". Comment penser un espace qui
ne soit pas figé comme une image, celle de l'agora, mais
qui sache, de façon renouvelée, conjuguer les deux
figures - de la circulation et du foyer - de Hermès et Hestia
?
Références bibliographiques
OSTROWETSKY S. et al. (1975), Structure de communication et
espace urbain, tomes 1 et 2, Paris, Copédith.
OSTROWETSKY S. (1983), L'imaginaire bâtisseur : les villes
nouvelles françaises, Librairie des Méridiens,
collection Sociologie des formes, 347 p.
OSTROWETSKY S. (1985), "Moi-jeu", Jeux, Revue Ex,
n°4, éditions Alinéa.
OSTROWETSKY S. (1994), Les centres urbains, in Ghorra-Gobin C.
(ed.), (1994), Penser la ville demain, L'Harmattan.
(1).
On ne manquera pas de remarquer que, paradoxalement, le raisonnement
vaut surtout dans les pays dits démocratiques - soit
capitalistes soit en voie de développement - où
la distance spatiale est un signifiant de la distance sociale
par opposition aux sociétés traditionnelles où
les niveaux sociaux les plus disparates et les plus hiérarchisés
peuvent se côtoyer parce que leurs comportements et leur
apparences constituent des classifications visuelles et comportementales
quasi naturelles.
(2).
Mais c'est toute une autre histoire... Voir sur ce sujet les
travaux de socio-sémiotique.
(3).
Menant actuellement une enquête sur l'identité
juive laïque, pour les mêmes raisons, on se retrouve,
mais on n'est pas les premiers, dans l'impossibilité
de construire un échantillon représentatif.
(4).
Dans une ancienne recherche reprise successivement en 1987
puis en 1994 dans un article consacré aux centres urbains,
dès cette époque donc, l'EDRESS (Equipe De Recherches
et D'Études en Sciences Sociales), avait largement
critiqué cette exportation de la métaphore spatiale
dans le champ du politique, du social et de l'économique
qui interdisait de la réfléchir dans sa concrétude
expressive. Mais l'analyse critique d'un concept ne peut suffire...

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