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> N°101-102 Sommaire > Notes de lecture


  Institut d’Economie Publique (1998), Méthodes d’évaluation économique des biens environnementaux, Economie Publique, Etudes et Recherches, Ed. De Boeck Université, n°1, 219 p.

  Gérard MONNIER, L’architecture moderne en France, tome III. De la croissance à la compétition, 1967-1999, Picard, Paris, 2000, 312 p., 128 ill.

  Jean-Marc STEBE, La crise des banlieues, sociologie des quartiers sensibles, Paris, PUF, "Que sais-je ?", 1999.

  Georges BENKO et Alain LIPIETZ, La richesse des régions : la nouvelle géographie socio-économique, Paris, PUF, "Économie en liberté", 2000, 564 pages.

  Béatrice SOKOLOFF, Barcelone ou comment refaire une ville, Presses de l’Université de Montréal, 1999, 209 pages.


Institut d’Economie Publique (1998), Méthodes d’évaluation économique des biens environnementaux, Economie Publique, Etudes et Recherches, Ed. De Boeck Université, n°1, 219 p.


Compte tenu des débats que suscitent les méthodes d’évaluation des “coûts sociaux” au sein même de la communauté des économistes, Bernard Barraqué a demandé à Guillaume Faburel, urbaniste et économiste qui achève une thèse sur le coût social du bruit dans le Val-de-Marne, et qui a dû se confronter aux difficultés de cette méthode novatrice, d’écrire cette note avec lui.

Il nous semble que la méthode présentée dans cet ouvrage est supérieure à la méthode dite des prix hédonistes, où l’on se contente d’évaluer la variation des valeurs foncières à proximité d’installations ayant un impact sur l’environnement. L’évaluation contingente, elle, passe par des interviews des personnes concernées, et on sait maintenant obtenir d’eux des évaluations de la valeur économique du bien par des méthodes plus subtiles que la fameuse question “combien seriez-vous prêt à payer pour ne plus avoir cette pollution”. Des exemples de travaux de ce genre ont été donnés dans un ouvrage collectif interdisciplinaire sur les relations entre les sociétés humaines et les espaces littoraux d’eau saumâtre1. En particulier, des collègues italiens, Marangon, Massarutto, Tempesta, ont montré que la méthode pourrait bien conduire à des résultats différents selon qu’on interviewe les personnes individuellement, ou qu’on les réunit dans une évaluation plus collective. Ceci renvoie à la question de l’apprentissage collectif dans les target groups (voir la contribution de Grijn et Van de Graf dans Espaces et Sociétés n°97-98), et donc le débat est inter-disciplinaire. De tels croisements de regards ont aussi trouvé une traduction empirique dans deux applications très récentes de la méthode d'évaluation contingente. Visant à apprécier les bénéfices récréatifs attachés à l’écosystème de la petite Camargue, les traitements statistiques de l’analyse contingente réalisée montrent l’impact des représentations du bien valorisé. En effet, tout à la fois compris comme un espace naturel avec son cortège de symboles (naturalité, patrimoine…) mais aussi comme service public récréatif avec son escorte de croyances sur l’attitude des autorités, il ressort que les représentations, ici sociales, discriminent les jugements monétaires exprimés au travers des consentements à payer (Claeys-Mekdade et al., 1999)2. De même, à la croisée de l’économie spatiale, de la psychologie sociale et des psychologies d’obédience comportementaliste et cognitiviste, les résultats d’une évaluation contingente menée sur six communes proches de l’Aéroport d’Orly confirment l’influence des perceptions et représentations sur la valeur monétaire obtenue. La perception environnementale, fortement liée au vécu des désagréments sonores, et les représentations spatiales, corrélées aux lieux d’habitation, donc aux parcours résidentiels et ainsi aux territoires d’appartenance, semblent moduler sensiblement la valorisation des bénéfices retirés de la préservation de l’environnement sonore lié aux trafics aériens (Faburel, Luchini, 1999)3.
Guillaume FABUREL et Bernard BARAQUÉ

La revue Economie Publique, Etudes et Recherches, réunit ici les contributions de plusieurs spécialistes français, et apporte une pierre théorique importante à cet édifice discursif en construction. Les articles composant ce numéro abordent tour à tour quatre points importants. En premier lieu, on présente l’intérêt de telles données d’évaluation pour la décision publique, malgré les approximations dont souffrent encore ces chiffrages : choix de projets d’équipements, tarification des usages, indemnisation pour les charges environnementales, amendement de la comptabilité nationale …

Puis, les modalités d’application de la méthode d'évaluation contingente, l’un des nombreux procédés mobilisables, sont exposées en détaillant écueils et recommandations. Cette méthode, parce qu’heuristique, bénéficie à ce jour d’une attention particulière au sein de la communauté scientifique, notamment en vue de répondre à la demande des décideurs.

La traduction de ce potentiel heuristique par l’ajustement expérimental de la méthode d’enquête grâce à des éclairages divers est ensuite présentée. A titre d’exemple, la théorie des jeux est convoquée en vue de formuler la question destinée à révéler les préférences pour la préservation d’un bien environnemental. De même, les avancées actuelles de l’économétrie offrent l’opportunité de bâtir des modèles explicatifs de ces préférences plus représentatifs des processus cognitifs.

Enfin, la mise en œuvre de cette méthode pour estimer les bénéfices sanitaires d’une réduction de la pollution de l’air en Ile-de-France est relatée. Cet exposé insiste sur les problèmes rencontrés, problèmes découlant tout autant des inconnues scientifiques que véhiculent encore les procédés d’évaluation économique que des incertitudes qui affectent les observations des effets sanitaires de la pollution atmosphérique.

Véritable guide théorique à la mise en place d’une méthode bénéficiant à ce jour d’un engouement certain dans l’évaluation des coûts sociaux, cet ouvrage se verra prochainement complété par un numéro spécial de la revue Région et Développement4 sur l’évaluation environnementale. Cet ouvrage relatera et détaillera certains prolongements expérimentaux, notamment plusieurs applications de cette méthode pour évaluer le coût social du bruit des transports, de la pollution atmosphérique…ou la valeur d’espaces naturels.

Guillaume FABUREL et Bernard BARAQUÉ

Gérard MONNIER, L’architecture moderne en France, tome III. De la croissance à la compétition, 1967-1999, Picard, Paris, 2000, 312 p., 128 ill.

Cet ouvrage, le troisième et dernier de la série, est une approche nouvelle de la période récente, saisie dans sa plénitude chronologique. Depuis le livre de Jacques Lucan, France. Architecture 1965-1988 (collection “Tendances de l’architecture contemporaine”, aux éditions Electa Moniteur, 1989), une nouvelle mise au point était nécessaire. Mais les points de vue sont différents ; pour Lucan l’année du décès de Le Corbusier marquait l’ouverture d’une phase ; pour Monnier, le point de départ est le début de l’affirmation, par les instances administratives, de la politique de la qualité dans l’architecture du logement, une politique à l’origine du Plan Construction. Il montre d’ailleurs, dans le premier chapitre, “La croissance innovante 1967-1973”, les développements de cette politique d’encouragement de l’innovation, avec des effets spectaculaires sur la typologie, lorsque s’affirment les cheminements continus (Le Mirail à Toulouse, la Villeneuve de Grenoble), les continuités (Ivry et Givors), au point de contaminer l’implantation d’un site universitaire “proliférant” (Lyon II, à Bron). Il montre ensuite comment l’effondrement des institutions de l’architecture, consécutif à la crise de 1965-1968 à l’Ecole des Beaux-arts, s’articule avec les effets économiques et politiques de la crise pétrolière de 1973 pour produire une crise majeure dans la commande et la pratique professionnelle : à la baisse de la production de logements (de près de 50 %) répond un déplacement de la problématique de l’architecture, qui retrouve en quelques années les anciens objectifs de l’officialité, sous les formes de la commande publique, où les équipements culturels (musées, salles de spectacle et de concert, bibliothèques), entre autres, redeviennent l’exercice professionnel dominant. Dans ce sens, le Centre Georges Pompidou est l’opération emblématique qui ouvre la voie, et d’abord à l’installation méthodique d’un nouveau système d’accès à la commande publique, les concours, dorénavant ouverts aux artistes étrangers. Ces mesures ont des effets sur la population des professionnels français, engagée dans un renouvellement rapide : il n’est pas rare depuis que de jeunes architectes, sans être titulaires du Prix de Rome (supprimé en 1970), accèdent avant trente ans à des commandes importantes ; architectes et ingénieurs étrangers sont enfin attirés après 1980 par ces concours, et par une maîtrise d’ouvrage publique plus efficace et rigoureuse qu’ailleurs. Lorsqu’il cherche à identifier les résultats de ces transformations structurelles dans la conception des édifices, l’auteur avance plusieurs observations : la nouvelle discontinuité des formes (la plus célèbre est la faille qui coupe en deux l’Institut du Monde Arabe), qui fait de chaque édifice un assemblage ; l’épanouissement d’un nouvel "art de bâtir" (la tradition rationaliste depuis Rondelet et Perret), déjà en germe dans la génération précédente (Albert et Du Château), où pèse l’impact de plusieurs techniques de pointe : la construction en tension et les couvertures textiles revêtues de Teflon, les nouveaux bétons, le “verre structurel”, la paroi en acier (inoxydable) tissé, les parements de bardeaux en céramique. Ces techniques, employées avec plus ou moins de rigueur, sont souvent utiles pour qualifier les nombreuses “œuvres singulières”, qui resteront caractéristiques de la période à la fois dans les équipements culturels (musées, bibliothèques), et dans l’architecture des transports (aérogares, gares ferroviaires). Un autre registre d’observation identifie les innovations typologiques dans le domaine de l’espace public, où il mentionne les espaces de “type 3” (en application de la “double barre” des années 1960), et les parvis du néo-monument républicain. L’auteur pousse son investigation vers l’architecture des périphéries, où les hypermarchés et les entrepôts sont quelquefois traités avec les critères de l’œuvre architecturale, et vers les importants programmes de la réhabilitation, où les critères du respect de l’authenticité initiale des lieux peuvent se combiner de façon inédite avec une interprétation de haut niveau. L’ouvrage se termine par un large panorama des réalisations marquantes, présentées sous la forme d’un classement thématique. Malgré ses qualités analytiques, l’illustration est le point faible de l’ouvrage, puisque pour un nombre important d’édifices le lecteur reste privé de tout repère figuré, tandis que l’absence d’une table des illustrations ne facilite pas la consultation. Cet ouvrage, tout en concluant une somme rétrospective sur un siècle d’architecture en France, est aussi une contribution importante à l’approche des problématiques d’une nouvelle histoire de l’architecture.

Georges BENKO

Jean-Marc STEBE, La crise des banlieues, sociologie des quartiers sensibles, Paris, PUF, "Que sais-je ?", 1999.

Cet ouvrage intitulé La crise des banlieues propose un historique des banlieues françaises, avec comme thèse sous-jacente que l’image de ces quartiers, désignés par le langage courant ou les medias comme "sensibles" ou "en crise", est avant tout une construction mentale et leur assimilation à des "quartiers-ghettos", largement un mythe.

Dès le départ, il déconstruit une vision unifiée de la banlieue rappelant que celle-ci est avant tout multiple et plurielle. Il en reprend les étapes depuis le Moyen-Age (le terme de banlieue signifiait cette distance d’une lieue sur laquelle était exercé le droit de ban) à nos jours. Il rappelle la pratique des classes aisées de belles résidences d’été dans les périphéries rurales de villes comme Paris ou Lyon, dès le XVIIème siècle. La prolétarisation de la banlieue ne se produisit que dans la deuxième moitié du XIXème, lorsque les villes n’offrirent plus les surfaces nécessaires à l’extension des entreprises industrielles et des logements ouvriers.Il rappelle au passage l’existence et la réputation sulfureuse de la "zone", cette frange inconstructible de quelques centaines de mètres autour des fortifications qui entouraient Paris, investie par un habitat hétéroclite et précaire d’où débarquaient les "apaches".

L’auteur reprend utilement l’histoire du logement social dont l’idée d’une prise en charge par l’Etat n’émergea que lentement. Il rappelle les lois Siegfried et Ribot au tournant du siècle qui permirent l’édification des premières HBM, les expérimentations des cités-jardins, les développements des lotissements pavillonnaires ouvriers dans les années 1920, puis la montée du mouvement moderne en architecture avant la guerre. Mais ce n’est qu’après la guerre dans les années 1950 ou 1960 que les banlieues allaient prendre le visage qu’on leur connaît encore aujourd’hui, avec l’édification dans les ZUP périphériques de nombreux grands ensembles, destinés à résorber la crise aiguë de logements que connaissait alors le pays. Au total, 195 ZUP et 2,2 millions de logements dont la majorité en HLM locatifs, seront construits dans ces années-là.

Il rappelle les difficultés vite rencontrées par ces cités dont les équipements prévus avaient pris du retard, la fuite des classes moyennes dont elles furent l’objet et la réorientation des politiques en faveur de l’accession à la propriété pavillonnaire dans les années 1970. Il évoque également l’expérience des villes nouvelles, à partir de la fin des années 1960, inspirées des new towns anglaises, qui devaient pallier certaines carences des grands ensembles en offrant à la fois logements, travail et loisirs.

Une deuxième partie envisage la question du "malaise des banlieues", ou de leur crise, dont l’explication dominante est celle du "déplacement de la question sociale". La banlieue serait en quelque sorte "l’épicentre des problèmes urbains", sa crise représenterait "la nouvelle question sociale". Jean-Marc Stébé signale d’emblée qu’il va tenir une position critique par rapport à cette analyse, dont il ne rappelle d’ailleurs pas les auteurs ni le fait qu’elle a largement inspiré "la politique de la ville" depuis une quinzaine d’années (il s’agit surtout en l’occurrence de Jacques Donzelot et Alain Touraine).

L’ouvrage revient ensuite plus longuement sur l’historique de ces quartiers, héritiers des Trente Glorieuses, qui symbolisèrent alors le progrès social. Les grands ensembles ont fonctionné comme banlieues ouvrières durant cette période où le travail était abondant, malgré les défauts urbanistiques qu’ils représentaient comme la disparition de la rue, où auparavant les enfants pouvaient jouer sous la surveillance diffuse de l’ensemble des adultes. La montée du chômage dans les catégories ouvrières, la précarisation des ménages, la désertion des classes moyennes vers les lotissements pavillonnaires, amenèrent ces quartiers à n’être plus que des espaces de "relégation" (en reprenant la terminologie de J.M.Delarue). S’appuyant sur les travaux de François Dubet, Stébé insiste sur les effets "d’épuisement de l’acteur historique que représentait la classe ouvrière" et la "galère" que vivent les jeunes qui ne sont plus en mesure de s’appuyer sur "le système d’action qu’offrait jusqu’alors la société industrielle". De Serge Paugam il reprend la terminologie de la "disqualification sociale" dont sont victimes les habitants des cités, fragilisés par le crise économique. En se référant aux études de Castellan, Goldberger et Marpsat, il rappelle que ces quartiers sont avant tout victimes d’un "cumul de handicaps", que représentent les caractéristiques de leur bâti, de leur localisation, de leurs populations.

Il fait référence aux nombreux travaux qui ont plus spécifiquement porté sur les jeunes des cités dont "les actions désespérées, comme les pillages lors des émeutes urbaines, sont l’expression de la profonde frustration" (Olivier Galland). S’appuyant à nouveau sur François Dubet, il rappelle que l’expérience de "la galère", productrice de conduites imprévisibles et incohérentes, "ne peut s’assimiler à une sous-culture juvénile d’un monde populaire". Il s’attache à évoquer l’image stigmatisée des banlieues, à travers la diffusion médiatique qui en est faite (et que critique Patrick Champagne). Ces cités sont par contre de la part de leurs habitants, l’objet d’un sentiment ambigu, allant de l’attachement au rejet. Mais pour les jeunes elles représentent bien souvent le seul lieu sécurisant, où ils se sentent "à l’abri de la violence symbolique du monde extérieur", comme le commente David Lepoutre qui a étudié leurs pratiques langagières.

La troisième partie de l’ouvrage s’efforce de dénoncer et démontrer ce que l’auteur appelle le "mythe de la banlieue-ghetto" (terme et position annoncés comme empruntés aux travaux d’Hervé Vieillard-Baron sur les banlieues françaises). Le langage même du ghetto, utilisé par la sociologie urbaine américaine traitant des inner cities, est totalement inapproprié pour les banlieues françaises de grands ensembles, estime l’auteur. Il en appelle aux travaux de Loïc Wacquant sur Chicago, qui réfutent cette assimilation, les deux types de quartier et surtout leurs populations, exclusivement noire dans le cas américain, et ethniquement mélangée dans le cas français, étant difficilement comparables.

La dernière partie vise à donner alors une vision plus positive de ces cités et de leurs habitants. L’auteur propose une présentation des nouveaux éléments de culture dont elles constituent le terreau. Il évoque comment des productions culturelles, qui ont influencé toutes les jeunesses mondiales, sont parties dans un premier temps des cultures de ghettos américains (break-dance, hip-hop, rap, tags et graphes...) puis ont largement essaimé parmi certains jeunes des cités qui se les sont réappropriées pour produire leurs propres musiques, leurs propres langages, leurs propres expressions graphiques. L’auteur convoque alors les travaux de David Lepoutre sur le langage, de Michel Kokoreff sur les tags. Il conclut néanmoins, de façon assez sage, que ces manifestations culturelles, malgré l’intérêt qu’elles présentent, ne suffisent pas à prouver l’apparition d’une "culture de banlieue" susceptible de remplacer l’ancienne culture ouvrière. Elles relèvent peut-être plus d’un phénomène générationnel que d’un groupe social.

Cet ouvrage propose une approche assez diversifiée, à la fois de l’histoire de la formation de ces banlieues, et des problèmes qui progressivement y ont émergé, en faisant appel à toute une palette d’enquêtes et de travaux d’une qualité incontestable. Il s’efforce assez efficacement de rectifier un certain nombre de fantasmes auxquels elles ont donné lieu, en tentant de révéler leurs réalités complexes. Le souci de proposer un rappel de tous les types d’expressions culturelles qui peuvent trouver un creuset est en ce sens un choix intéressant.

Mais le parti pris de n’alimenter à aucun prix la construction d’images fausses aboutit à mon avis à une lacune d’analyse. Ce n’est pas parce que les cités de grands ensembles ne sont pas assimilables aux ghettos nord-américains (ce dont on ne peut que prendre acte tant leurs histoires sont en effet différentes), qu’il ne s’y produit pas des effets de ghettos au sens d’effets d’enfermement ; le terme de ghetto a aussi servi à désigner des cas bien différents.

Or ces effets d’enfermement ne sont à notre avis pas assez soulignés, ni donc analysés. L’ouvrage pèche par son manque d’analyse historique dynamique. La perspective culturaliste, tout à fait pertinente au demeurant, aurait pu être complétée par une approche socio-économique qui aurait mis en lumière la phase du système de production/consommation capitaliste à laquelle avait correspondu l’édification des ZUP françaises et des effets d’hystérisis ou de décalage qui s’y sont produits lorsque le modèle fordiste de développement - dont la France a représenté une illustration bien réussie - s’est épuisé et que le choix a été fait d’un reflux de l’Etat alors même que son rôle avait été majeur dans la période antérieure, la "politique de la ville" n’étant alors qu’un pis-aller n’affichant pas sa fonction. De fait cette dernière est passée sous silence.

Catherine BIDOU

Georges BENKO et Alain LIPIETZ, La richesse des régions : la nouvelle géographie socio-économique, Paris, PUF, "Économie en liberté", 2000, 564 pages.

Quelque huit ans après la parution d’une première synthèse du débat récent sur l’économie régionale, Les régions qui gagnent, G.Benko et A.Lipietz récidivent avec un ouvrage au titre clin d’œil : La richesse des régions. Plus qu’Adam Smith, c’est l’ombre tutélaire d’A.Marshall qui survole l’exercice. Le sous-titre : La nouvelle géographie socio-économique, renvoie non pas au Marshall théoricien de l’équilibre partiel mais plutôt à l’enquêteur précis et analytique d’Industry and Trade, qui donne à voir l’économie concrète de son temps et explore les formes nouvelles de créations de ressources.

L’ambition de l’ouvrage est bien de définir les contours d’une approche pluridisciplinaire de l’organisation située de l’activité économique. Le souci des auteurs de ne pas "abandonner aux économistes l’espace économique" les amène à reprendre les débats des années 1980 sur la résurgence d’une analyse du développement enraciné (embedded) dans les territoires en en montrant les impasses et les perspectives.

En passant en revue diverses situations qui vont des espaces métropolitains aux zones en reconversion, en passant par les clusters du sud et de la Californie, les auteurs fournissent un panorama des configurations (auquel il manque toutefois l’espace rural dans sa diversité) qui parvient très clairement à faire la critique des mythes du développement territorial sans pour autant "jeter le bébé avec l’eau du bain". Les districts industriels, phénomènes fondateurs de la critique du fordisme, sont ramenés à leurs réelles proportions, mais les mécanismes auto-organisateurs, les processus d’accumulation cognitive collective, et le temps long de l’histoire demeurent les fondements de l’analyse des dynamiques territoriales.

Parmi les contributions, la présentation de l’analyse géographique de Krugman vaut pour la tentative d’opposer didactiquement l’économie géographique et la nouvelle géographie industrielle ; elle semble cependant un peu disproportionnée en volume par rapport à la place actuelle de l’auteur dans le débat sur les dynamiques territoriales (effet de mode ?). Au fil des contributions, toutes excellentes, retenons quelques notions bien venues comme celle de "lieux aimants" proposée par A.Markusen qui pointe utilement ce qui fait l’originalité de ces débats : une offre spécifique territoriale qui est plus que la somme des offres des entreprises qui composent le territoire. De même, les contributions relatives aux districts dans la périphérie sont diverses et intègrent la force des cultures et des valeurs propres à chaque espace. On regrettera que les travaux d’H.Schmitz et de son équipe de l’Université de Sussex portant sur les dynamiques des clusters dans les pays en développement ne soient pas cités, tant leurs travaux sont complémentaires et convergents avec ce que l’on lit ici.

Au total l’ouvrage fera date comme le précédent, à la manière d’un jalon extrêmement utile dans la discussion en cours pour établir les bases d’une nouvelle géographie socio-économique, outil d’une compréhension un peu moins sommaire des enjeux et des mutations portées par la globalisation des échanges.

Bernard PECQUEUR

Béatrice SOKOLOFF, Barcelone ou comment refaire une ville, Presses de l’Université de Montréal, 1999, 209 pages.

Voici un ouvrage que nous attendions depuis longtemps. Beaucoup de livres, savants ou de vulgarisation, mais aussi de catalogues d’exposition, avaient rendu compte de ce dynamisme urbanistique exceptionnel que Barcelone vit depuis une bonne quinzaine d’années. On y insistait plus particulièrement sur l’espace public, comme outil privilégié d’intervention. Cependant tout ce domaine d’études, d’analyses était inaccessible à un public ne pratiquant ni le catalan, ni l’espagnol, ni l’anglais. Voici donc, à ma connaissance, le premier livre de synthèse sur l’expérience barcelonaise et l’espace public, en français. D’une façon générale, le parti pris éditorial, la qualité de l’édition et la présence abondante de photographies et de plans concourent à faire de cet ouvrage une publication accessible et vivante.

Le tout se compose de cinq chapitres, qui, de fait, reflètent implicitement deux grandes parties. La première, regroupant, dans une bonne centaine de pages, les quatre premiers chapitres, nous présente les interventions à l’échelle micro (les quartiers) puis à l’échelle macro (les grandes interventions). Le tout est situé concrètement par rapport au contexte barcelonais des années 1980, et conceptuellement par rapport aux différents courants nord-américains et européens de la réflexion en urbanisme. Le plan est tout à fait classique, mais bien commode lorsque le lecteur doit se faire une idée claire de l’histoire récente de l’expérience barcelonaise, de son originalité, de son efficacité et de sa portée en termes d’évolution des idées. Le texte est bien écrit et surtout abondamment illustré par des plans, photographies, donnant en particulier une idée concrète de la transformation et de l’amélioration des espaces entre l’avant et l’après.

La seconde partie, également d’une centaine de pages, qui se ramène au cinquième chapitre, est un catalogue illustré des interventions sur l’espace public décliné en "places traditionnelles, nouvelles places, jardins urbains", etc… Ici une part essentielle est réservée à la photo, accompagnée de fiches descriptives sommaires. C’est la partie la moins originale, bien que très agréable à regarder.

C’est assurément la première partie qui est la plus intéressante. Croisant habilement plusieurs perspectives (contexte de décentralisation, situation politique de la fin des années 1970, situation critique de nombre de grandes villes et la spécificité barcelonaise, résonance entre une école d’architecture et la volonté politique locale, courants théoriques de l’urbanisme, etc) l’auteur retrace le sens des interventions urbanistiques, leur histoire précise. Le thème central est celui de l’espace public, comme instrumentation de la fabrique de la ville sur elle-même, comme lieu de fabrication de la citoyenneté, de travail multi-scalaire où peuvent s’articuler plan et projets dans un co-design. On sent que l’auteur est séduit (et il y a de quoi), par cette expérience où s’expriment les modèles fondamentaux de l’urbanisme : assumer l’héritage de l’aménagement frontal à une vaste échelle avec le plan Cerda (même réinterprété), les grandes opérations d’urbanisme (dans la mouvance des JO de 1992) et surtout ce que A. Corboz appelle la refondation (opération ciblée sur des petites places, mais qui par "métastase" transforme le tissu urbain). De ce point de vue, qui connaît les transformations que Barcelone a accumulées depuis quinze ans, a l’impression que l’imagination a été au pouvoir, et que cette ville est une exposition universelle.

S’adressant au lecteur francophone, le livre a également l’avantage de renvoyer à des auteurs prestigieux européens, importants mais encore assez mal connus en France. Tel est le cas de B. Secchi et de son école.

Cependant, face à un aussi beau sujet, les attentes sont grandes et il est normal que son traitement nourrissent ici certains regrets. J’en évoquerai quelques-uns. Tout d’abord sur le parti pris éditorial. Les descriptions des différentes opérations tirent parfois vers la monographie dont ne voit plus bien la raison d’être. Par contre, dans la seconde partie, il aurait été peut-être plus judicieux d’être plus sélectif sur le choix des places, mais d’approfondir leur analyse. Pour revenir à la première partie, il est dommage que certaines questions aient été à peine évoquées, pourtant centrales dans l’urbanisme à Barcelonne. A un moment où les thématiques de l’espace public (urbanistique et philosophique), des processus de décisions et de participation, sont largement débattues depuis deux décennies, il aurait été intéressant de pousser beaucoup plus loin l’analyse des positions théoriques mais aussi en action de l’expérience barcelonaise, au-delà de quelques formules incantatoires sur la participation. L’évocation des différents courants urbanistiques, même si elle se voulait très synthétique, est parfois un peu rapide, ne permettant pas à l’expérience barcelonaise de donner toute sa mesure réflexive. Par exemple, le new urbanism est vite catalogué de vision passéiste (et donc déprécié). Mais c’est oublier que si ce courant se réclamait d’Howard et des cités jardins, de leur coté, Bohigas et son école faisaient la relecture de Sitte, Unwin, etc (ce que rappelle l’auteur). Quant à Cerda, on connaît ses multiples ré-interprétations, jusqu’aux plus récentes ( "père fondateur de l’écologie urbaine"). Il me semble alors qu’on passe sur des questions intéressantes.

Au fond, l’auteur a adhéré sans vraiment de distance critique à l’expérience barcelonaise. Ce que je comprends aisément. Mais, par exemple, elle reprend à son compte, comme si cela était évident, le vocabulaire de l’approche urbanistique barcelonaise, largement nourrie par la métaphore organiciste. Or, il est impossible de faire comme si cela n’avait aucune importance précisément du point de vue de l’histoire de la pensée et des conditions de légitimité du discours urbanistique. On sait bien le poids qu’a eu la question de la métaphore organiciste liée à l’approche culturelle de l’urbanisme comme vecteur de critique radicale (Castells pour l’école de Chicago, Choay pour les "culturalistes" de l’école française de l’entre-deux-guerres, etc). Or mon propos n’est pas de reprocher à l’école barcelonaise l’emploi de la métaphore organiciste. Ce que je regrette, c’est tout l’inverse. Il y avait là une occasion exceptionnelle de comprendre le rôle et la fonction de cette métaphore, si souvent décriée, dans une expérience urbanistique aussi fascinante, opérationnelle et aussi pensée.

Olivier SOUBEYRAN


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