Aux
premiers "Sommets du tourisme mondial", réunis
à Chamonix en décembre 1999, autour du thème
central du "tourisme durable", le tourisme urbain a
été cité comme une des évolutions
en cours, susceptible de diversifier des formes plus massives
ou anarchiques de développement. C’est de cette forme particulière
d’évolution du phénomène touristique que
nous avons choisi de traiter ici. Bien que ne représentant
pas une nouveauté pour l’Europe, ou pour quelques grandes
villes nord-américaines, c’est de façon récente
que le tourisme urbain est à l’ordre du jour dans de nombreuses
contrées.
On
peut resituer cette évolution dans le cadre d’un certain
nombre de facteurs macro-économiques ou macro-sociaux,
comme la croissance dans les pays développés de
couches sociales aisées et à aspirations culturelles,
attirées de surcroît par des séjours moins
"passifs" que ceux offerts par les sites traditionnels
(comme le plages qui représentent encore au niveau global
les premières destinations). La croissance du tourisme
en ville est aussi à rapporter au développement
de ce que l’on peut appeler un tourisme d’affaires, lui-même
lié à la forte tendance à la globalisation
de l’économie. Les séjours pour raison professionnelle
représentent en effet un important vecteur de séjours
de loisir, simultanés ou différés. Les villes
qui organisent symposium, congrès, et autres assises professionnelles
sont aussi souvent celles qui misent sur la valorisation de leur
patrimoine ou le développement de leurs activités
culturelles.
Il
est à noter que la vogue du tourisme urbain doit en tout
état de cause autant à des facteurs liés
à la demande de tels services qu’à d’autres liés
à leur offre. Les collectivités territoriales, au
premier rang desquelles les villes, sont aujourd’hui plus qu’auparavant
des acteurs de développement local, et ce, quel que soit
le type de ville ou de pays. En effet dans la phase contemporaine
de développement du capitalisme, les choix d’investissements,
de quelque type soient-ils, relèvent moins du niveau central
que du niveau local. Le tourisme urbain dans les types d’investissement
qu’il appelle et les compétences qu’il mobilise peut assez
bien s’inscrire dans la logique du nouveau régime d’accumulation
que certains dénomment "post-fordiste". Les types
d’urbanisation auxquels cette dernière phase est liée
engage de façon générale une certaine reconquête
des centres-villes, tant de la part des pouvoirs locaux que des
couches sociales qui sont porteuses de ce nouveau modèle
de développement, et que les sociologues, surtout anglo-saxons,
désignent souvent sous les vocables de "nouvelles
classes moyennes" ou "classe de service". Cette
reconquête des centres s’exprime par une récupération/réhabilitation
de l’habitat ancien comme du "patrimoine historique",
et par la multiplication d’équipements tant commerciaux
que culturels, qui correspondent aux "consommations"
spécifiques, matérielles et culturelles, de ces
couches sociales. Le tourisme urbain figure parmi ces nouveaux
modes de consommation où le marché de produits symboliques
a un poids important.
Ce
que nous avons voulu privilégier comme type d’approche
est avant tout des études de cas. Celles-ci ont envisagé
des situations concrètes dans lesquelles cette forme de
tourisme avait émergé. Leurs auteurs se sont interrogés
sur les contextes locaux, les types d’acteurs, analysant également
comment et en quoi les territoires concernés se sont trouvés
recomposés. Nous avons cherché aussi à diversifier
les types d’approches, historiques, socio-économiques,
anthropologiques. Presque toutes ces études sont basées
sur des données empiriques recueillies sur le terrain par
l’auteur. Il a été intéressant de prendre
conscience de la diversité des contextes dans lesquels
peuvent émerger des processus de développement de
tourisme urbain : pays riches ou émergents, anciens
ou nouveaux, grandes villes, petites villes, réseaux de
villes, villes historiques, villes sans histoire au sens patrimonial
du terme, mais jamais ville sans qualités, dont les qualités
seront justement diversement mises en valeur, restituées,
reconstruites ou inventées…
C’est
souvent en effet autour d’un mythe que les villes se sont constituées
comme nouveaux territoires touristiques. Il s’agit la plupart
du temps de lieux témoins d’évènements ou
d’institutions historiques, que certains monuments peuvent rappeler,
mais le mythe a pu surgir aussi à partir d’autre matériel
sémantique. C’est ce thème qui est développé
dans l’article de David Gilbert et Claire Hancock sur New York.
Analysant la littérature des guides touristiques entre
1890 et 1930, les auteurs ont pu montrer comment cette ville dont
le pouvoir d’attraction et de fascination nous semble aujourd’hui
évident, a dû se "construire" comme destination
touristique. En effet, elle manquait alors singulièrement
d’attraits au regard des canons de l’époque. Ce n’est que
progressivement que la ville est parvenue à rendre " ouristiquement"
intéressante sa modernité urbaine, c’est à
dire des éléments aussi prosaïques que ses
infrastructures urbaines – signalisation lumineuse par exemple-
ou ses immeubles de bureau de grande hauteur. La verticalité
de la "ville debout" pour reprendre l’expression de
Céline dans "Voyage au Bout de la nuit", est
venue combler ses manques de monumentalité.
Dans
d’autres cas, l’image comme la fonction touristique d’une ville,
ou d’un réseau de villes, seront construites à travers
une revitalisation ou une "mise en scène" d’une
culture locale, qui peut alors être saisie par certains
acteurs locaux comme opportunité de développement.
C’est ce que montre Sara Le Menestrel dans l’analyse qu’elle mène
de l’ouverture au tourisme des petites villes de Louisiane. Devant
la nécessité de trouver des alternatives à
une économie pétrolière en déclin,
ces villes tentent de développer une industrie touristique
à partir de la revitalisation d’une partie de leur histoire
et de leur identité. La culture "cadienne" qui
était alors en perte de vitesse, a été remise
au goût du jour. A travers un cas comme celui-là
on verra aussi comment ce type de reconversion engage encore toute
une reconstruction des identités comme une recomposition
des rapports sociaux locaux.
Bien
que dans un contexte différent, c’est aussi à une
mise en valeur du patrimoine culturel local que correspond le
récent développement touristique de la ville de
Tozeur dans le Sud tunisien. Les objets et traditions des cultures
du désert sont présentés dans le musée
construit à cet effet, mais reconstitués et mis
en scène à travers l’offre d’une variété
de prestations. Nicolas Puig nous montre comment cette valorisation
se fonde surtout sur les représentations que se font les
différents acteurs locaux des attentes des touristes. Il
s’agit à leurs yeux de ne pas décevoir le rapport
d’"enchantement" auxquels ces derniers sont censés
aspirer. L’auteur analyse aussi la façon dont les "lieux
communs touristiques" servent d’opérateurs réflexifs
à la communauté locale, et peut-être éventuellement
aux visiteurs.
C’est
à un autre type de reconversion territoriale qu’a correspondu
le développement touristique des anciens centres urbains
de Sharm-al-Sheikh et al-Arish en Egypte, étudié
par Olivier Sanmartin. L’auteur nous montre comment, sous l’impulsion
de l’Etat mais également de divers autres acteurs locaux,
l’organisation symbolique et fonctionnelle de la péninsule
du Sinaï a pu se trouver réorientée. La fonction
purement stratégique et défensive qui prévalait
dans la région depuis plusieurs décennies a pu être
diversifiée par l’ouverture au tourisme international mais
aussi national. Les enjeux de cette dynamique sont multiples,
économiques, sociaux, culturels mais aussi politiques,
confortant le pays dans son rôle de médiateur entre
l’occident et l’orient et de modérateur au sein d’une région
sous tensions.
Daniel
Hiernaux-Nicolas propose d’appliquer un cadre d’analyse d’inspiration
"régulationniste" à une étude du
développement touristique au Mexique depuis les années
cinquante. Basé au départ sur un tourisme de masse,
des infrastructures importantes, et de lourds investissements
étatiques, la première phase de croissance du phénomène
a correspondu selon l’auteur au modèle du " fordisme
périphérique imparfait", dont Acapulco fut
à la fois le centre et le paradigme. Depuis une dizaine
d’années, on assiste à une diversification des formes
du processus touristique, parmi elles le tourisme urbain, qui
pourrait illustrer l’émergence d’un modèle de tourisme
"post-fordiste". C’est dans la ville de Mexico en particulier
qu’est étudiée cette inflexion. Conforté
par le développement récent du tourisme d’affaire,
le tourisme urbain dans la mégapole de Mexico correspond
aussi à une évolution des politiques urbaines de
la municipalité qui misent de façon récente
sur la valorisation du centre historique, de ses monuments mais
également de son habitat ancien. Le tourisme urbain s’inscrirait
ce faisant, dans des nouvelles formes de régulation urbaine.
|