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N°103 - P.H. Chombart de Lauwe
et l’histoire des études urbaines en France

Certains aspects de l’œuvre de P.-H. Chombart de Lauwe peuvent contribuer à éclairer l’histoire des études urbaines en France. Dans cette perspective, il serait intéressant d’examiner la connivence du propos qu’a tenu P.-H. Chombart de Lauwe dès le début de sa carrière avec les attitudes épistémologiques qui se sont développées dans divers milieux sociologiques à partir des années 80. Pour ce faire, il serait utile de comparer le contexte dans lequel son œuvre a émergé avec celui qui caractérise une situation plus récente. Une question pourrait traverser l’ensemble de ces axes d’analyse : quel est le statut donné à l’espace dans l’observation et l’interprétation sociologique ?

La carrière scientifique de P.-H. Chombart de Lauwe commence dans les années de l’immédiat après-guerre. A cette époque, trois personnalités dominent le paysages des sciences humaines : Gurvitch, Friedman et Aron. A partir du milieu des années 1960, le paysage change quelque peu, la problématique marxiste essaie de s’imposer comme le repère de ce qui est ‘sociologicaly correct’. Cela vaut particulièrement pour les études urbaines.

Jusqu’au début des années 1980, le panorama des sciences humaines est marqué par des courants intellectuels fondés sur une sécurité théorique préalable. Le travail de terrain sert beaucoup moins à vérifier ; il n’est donc pas un outil de remise en question.

Pour P.-H. Chombart de Lauwe, le terrain est prioritaire. Une diversité de terrains permet des comparaisons qui incitent à trouver des clés d’interprétation. Ceci suppose une liberté pour utiliser des schémas théoriques qui paraissent adéquats. Il s’agit de comprendre des comportements plutôt que de se lancer dans le repérage des opinions.

Cette attitude vis-à-vis du terrain recèle des présupposés relatifs à la discontinuité sociale des entités territoriales dont le sens n’émerge pas d’une entité globale dont elles seraient des spécifications. Cette mise en question des principes centralisateurs sous-jacents et unifiant une pluralité d’espaces n’est guère évoquée en France car elle affronte directement l’idéologie républicaine.

A travers le repérage d’un lieu, Chombart de Lauwe est préoccupé de comprendre la constitution d’un groupe social. La notion de groupe suppose diverses caractéristiques qui ne se résument pas au regroupement spatial. Ainsi en va-t-il des ouvriers. Leurs pratiques sociales articulent de multiples dimensions. Pourtant, elles sont indissociables de leurs pratiques spatiales. L’importance des pratiques spatiales pour révéler le mode opératoire d’un groupe l’amène à s’interroger sur la manière dont les ouvriers contribuent à forger une des facettes de la ville.

La compréhension des pratiques spatiales mène Chombart de Lauwe à une critique qui se fonde sur le déroulement de la vie quotidienne. Cette critique est mue par un enjeu politique fondé sur le sens de la démocratie. La mise en œuvre d’une pratique démocratique repose pour lui sur une série de médiations communicationnelles dont le poids s’alourdit en milieu urbain. Ces médiations sont ambiguës. A travers elles se fabriquent un ensemble d’images qui brouillent les problèmes plutôt que de rendre les enjeux conscients. Divers aspects d’une civilisation urbaine handicapent la formation d’une conscience vraie. Les chercheurs doivent jouer un rôle catalyseur pour exprimer les aspirations qui restent plus ou moins latentes. Celles-ci ne peuvent se comprendre à partir du simple niveau des opinions.

De façon symétrique, on peut se demander si les formes de territorialité sociales avaient de l’importance dans sa problématique. L’attitude évoquée au départ inspirée quelque peu du pragmatisme à l’américaine, ainsi que ce mode de relation avec le politique n’était pas de nature à la faire apprécier par les milieux académiques. Cette mise à distance rend d’autant plus intéressantes les questions relatives à la genèse d’une problématique qui lui est spécifique.

Ceci aboutit à une sociologie des aspirations à travers laquelle une compétence est donnée à un groupe social pour exprimer un dépassement de son vécu actuel. Il serait intéressant de voir quelles sont les qualités heuristiques de ce concept d’aspiration en tant qu’il est lié chez lui à des théories de la transformation sociale.

Sa préoccupation d’établir un lien entre analyse et intervention explique pourquoi il prône une méthode utilisant des approches pluridisciplinaires. Toujours préoccupé de l’analyse globale des processus de transformation sociale, il ne s’est pas cloisonné dans une approche disciplinaire unique, mais ses analyses témoignent d’une optique multiple obéissant à la complexité des phénomènes.

Le lien entre terrain et théorie, l’ouverture pluraliste à divers apports théoriques en fonction de leur capacité interprétative, le souci de donner de l’importance au quotidien sont des attitudes épistémologiques qui se sont diffusées dans les années 1980. A ce moment, on a redécouvert l’École de Chicago. Divers ouvrages de Goffmann ont été traduits en français. Tout cela a donné droit de cité à divers courants de la sociologie américaine qui n’étaient pas le structuro-fonctionnalisme de T. Parsons. Chombart de Lauwe a-t-il eu une attitude prémonitoire ? Des leçons sont-elles à retirer de son expérience scientifique qui seraient utiles pour réagir dans le contexte actuel ? Quel parti pourrait-on tirer de son œuvre en en proposant une lecture critique à une nouvelle génération ? Tout cela peut-il nous aider à comprendre divers aspects des études urbaines depuis l’immédiat après-guerre ?

Des contributions pourraient se pencher sur l’histoire de Chombart de Lauwe : l’évolution de sa problématique, la dynamique interne des équipes, les liens vis-à-vis d’autres groupes de recherche, les positions vis-à-vis de la politique.

D’autres textes pourraient avoir un regard plus extérieur. Un des objectifs du dossier est de partir du périple de Chombart de Lauwe pour éclairer l’histoire des études urbaines en France : existence de courants minoritaires dispersés et marginalisés, renversement des perspectives au cours du temps, évolution des objets d’étude.

Ce dossier devrait être prêt pour l’automne de l’an 2000. Une présentation succincte de votre contribution devrait nous parvenir avant la fin du mois de juin : titre + résumé d’une à deux pages.

Merci de votre contribution.






Proposition à envoyer à
Jean Remy
Champ Vallée 17B
B1348
Louvain-la-Neuve

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